‹ Tonkourou [microforme]Chapitre 42 sur 72 · MISERICORDE · texte numérisé non relu

MISERICORDE

Jean se rassurait peu contre la trahison.

Te Le jour baiïssait : ses feux mouraient à l’horizon,

Comme s’éteint l’amour le soir de l’existence. Les sapins élevaient, de distance en distance,

Leurs cônes verdoyants d’où tombaient les parfums.

Sans cesse tourmenté de pensers importuns, Léon vint sur la rive à l’heure de la pêche.

Il suivit le sentier découpé par la bêche

Dans la haute paroi du cap. La mer montait ;

La mer envahissante où le jonc vert flottait,

CR eee ee

Où nulle barque alors ne traçait de sillage, Montait noyant le sable avec le coquillage, Noyant bientôt encor, les galets à leur tour,

Et les quartiers de roc aussi hauts qu’une tour.

Et telle que la mer, quand le montant arrive, Engloutit toute chose et nivelle la rive,

Telle ici bas aussi l’inévitable mort, Corrigeant, chaque jour, les caprices du sort, Et semant sans pitié la terreur autour d’elle, Sous un flot insondable engloutit et nivelle

Toute inégalité chez les pauvres humains. ‘

Léon ne croyait plus aux joyeux lendemains.

Il fait glisser alors sur la nappe azurée

Un canot que déjà soulève la marée :

Il s’assied à l’arrière, et son frêle aviron

S’enfonce dans la vague ainsi qu’un éperon S’enfonce dans le flanc d’un coursier qui se cambre. De larges gouttes d’eau, comme des éclats d’ambre, Retombent de la pale. Et le bac gracieux

Parait comme un oiseau qui plane dans les cieux.

Puis il vire de bord quand il est loin de terre.

Il regarde longtemps, ici le cap austère, Là-bas la côte douce avec ses grands bosquets Où la lune a jeté, comme d’ardents bouquets,

Ses gerbes de rayons aux blanches maisonnettes,

Au sein des flots muets, fortes, plaintives, nettes S’élèvent des clameurs. Ses yeux de tous côtés Cherchent d’où sont partis ces appels répétés. Près du chenal profond, dans la lumière vague, Il aperçoit des bras qui montent de la vague. Des hommes vont périr. Empressé, généreux,

Il pousse comme un trait sa nacelle vers eux.

Quelle tentation et quelle idée infâme.

Comme une ombre passa tout à coup dans son Alors qu’il reconnut ses lâches ennemis ?

Ruzard et Tonkourou, dans l’espoir raffermis, Soulevaient sur les eaux leurs têtes basanées, Et ces têtes, de loin, semblaient guillotinées. Ils agitaient leurs bras ruisselants, engourdis. Léon n’avançait plus.

— Approche, 6 Léon | dis

Que tu vas nous sauver, que ton âme pardonne...

Oh! viens donc ! Par l’enfer ! approche encore! Donne, Donne-nous donc la main pour nous aider un peu !....…. Ah ! sauve. vous, Léon, pour l’amour du bon Dieu!

Ainsi criait Ruzard, et sa voix étouftée Envoyait ces mots-là dans les eaux par bouffée. Léon n’hésite plus ; il prend par les cheveux Et ramène vers lui, de son poignet nerveux, Son rival qui se noie. Il finit son supplice.

Le huron monta seul après son vil complice.

Au pied des caps de tuf, parmi les roseaux verts, Léon vint déposer les deux hommes pervers.

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