LE FANTOME
Les ans s’en vont toujours. C’est la belle saison ;
A l’ombre du vieil orme, auprès de la maison,
Un jeune homme est assis. Et puis sur ron épaule Une femme au front pur s’incline comme un saule.
Il a l’air sérieux. Elle cause avec lui
Des chagrins d’autrefois, des bonheurs d’aujourd’hui. Cet homme, c’est Léon, cette femme est Louise.
Laissant ses blonds cheveux s’emmêler à la brise, Un enfaut vif et gai s’ébat sur les sillons Et poursuit, en riant, de légers papilions.
Le père Jean Lozet, appuyé sur sa canne,
Pour le petit lutin qu’il idolâtre, glane
Dans les cenelliers verts quelques fruits empourprés. Pendant qu’avec bonheur sur le tapis des prés,
A la fraîcheur du soir, l’on badine et folâtre, L’aïeule, active encor, s’assoit au coin de l’àtre
Et tourne, en fredonnant, son rapide fuseau.
Sur l’orme chevelu chante un petit oiseau, Comme en ce soir de deuil où le cruel sauvage Ravit le jeune enfant et quitta le rivage.
Alors, dans la pénombre, à travers le hallier,
Jn voit passer, non loin du toit hospitalier,
Un spectre qui paraît sous un voile de flamme Dissimuler sa face. Au même instant la femme Jusqu'au fond de son cœur sent courir un frisson.
L’ombre glisse sans bruit vers le petit garçon
Qui s’ébat radieux sur la pelouse tendre. La mère jette un cri; l’on voit ses bras se tendre
Comme pour protéger l’ange tout souriant.
Léon, pâle, se dresse et s’élance en criant :
—Tonkourou ! Tonkourou ! pourquoi fuis-tu la tombe ?
Le spectre tient l’enfant ; l’enfant, douce colombe,
Sourit aux longs baisers qui pleuvent sur son front. rprés. Puis, comme aux sommets bleus remonte l'aigle prompt, | Et comme une vapeur fuit sans laisser de trace,
Le spectre ami s’éloigne et dans la nuit s’efface.
Et Léon et Louise, avec des pleurs bien doux,
Embrassent leur enfant et tombent à genoux.
Et maintenant adieu, vieil orme solitaire !
Ma tâche est achevée et mon luth va se taire.
Le printemps te rendra la voix du barde ailé ;
I] fera reverdir ton fier sommet pelé ;
Tu berceras encor les chastes nids de mousse... Moi je vais à la tombe où chaque instant me pousse. Sous tes ombrages frais que nul vent ne détruit, Alors que l’air est pur et que s'éteint le bruit, Sous tes ombrages frais, déposant leurs faucilles, Les gars de Lotbinière et les rieuses filles,
Iront se raconter leurs fidèles amours.
Adieu, vieil arbre aimé. L’on m’a dit que toujours, Ver: l’heure de minuit, sous ta vaste ramure,
L’ombre de Tonkourou se glisse sans murmure...
Adieu ! Redis ces chants qui vont enfin finir. mbe? - Si je suis oublié, garde mon souvenir !