LA VENGEANCE INDIENNE
L'ORME DE LOTBINIÈEE
Que j'aime à vous revoir, forêts de Lotbinière, Quand vous ouvrez, ainsi qu'une immense bannière, Aux vents légers du soir, aux rayons des matins, Votre feuillage épais sur les coteaux lointains ! Que j'aime à vous revoir quand le printemps se lève Et que vos troncs puissants se tordent dans la sève ! Quand vos rameaux feuillus bercent les petits nids Où naissent des amours et des espoirs bénis ! Quand vous faites monter de vos superbes dômes, Comme un encens à Dieu, vos voix et vos arômes !
J'aime à te voir, surtout, sombre Bois des Hurons. Tu t'éveilles toujours aux cris des bûcherons, Aux chants des charroyeurs qui mènent à la file, Par les chemins ouverts dans la neige mobile, Leurs grands traîneaux !
Souvent, en des temps moins heureux, Quand le soleil de juin desséchait, de ses feux, Le fossé de la route et l'herbe des prairies, Je suis venu chercher sur tes mousses fleuries Le repos bienfaisant et l'oubli de mes maux.
Mais que sont devenus tes pins aux fiers rameaux ? Du sauvage et du fauve où sont les noires caches ? L'écho redit encor le chant morne des haches. Le colon est un jour venu. Tes buissons verts, Recourbés humblement sous le vent des hivers, Ne sauraient raconter à qui ne t'a connue, Que jadis tu portais ton front jusqu'à la nue ; Et ceux-là qui liront mes humbles vers, demain, Ne te trouveront plus voilant le vieux chemin.
Quand l'été renaissait, que les chaudes haleines Se chargeaient de parfums en effleurant les plaines, Quelques hurons chrétiens revenaient, autrefois, Elever leurs wigwama au milieu de ce bois.
De là le joli nom que le temps lui conserve. Le nom reste ; ils ont fui leur antique réserve.
Lorsqu'il ne chassait pas, loin de tout importun, L'indien paresseux fumait l'acre petun.
A la brise livrant ses longs cheveux d'ébène, La jeune squaw tressait des corbeilles de frêne, Et près d'elle l'enfant que l'oiseau caressait, Dans sa nagane souple aux rameaux se berçait.
Salut, reste vaillant de ces bois poétiques, Orme dont les rameaux remplis de bruits mystiques Se dessinent de loin, comme un nuage noir, Dans les lueurs de l'aube ou les pâleurs du soir ! Salut, géant debout sous le fouet des orages ! Salut, vieux rejeton de nos jeunes parages !
Naguère l'on voyait, sous tes rameaux mouvants. Une blanche maison avec d'étroits auvents. Son pignon élevé lui donnait l'air sévère. La porte avait vitrail. Quatre châssis de verre Brillaient sur le devant aux rayons du soleil, Et trois autres donnaient sur le neuve vermeil.
Tout auprès, au midi, c'était la vaste grange Avec son toit de chaume et son concert étrange De murmures, de chants, de plaintes et de cris. La forêt déroulait son rideau morne et gris Au bout des clos de grains, par delà les pacages. Au nord luisait le fleuve à travers les bocages.
Jean Lozet habitait cette blanche maison.
C'était un homme franc et droit, parlant raison,
Traversant fièrement le doux âge du rêve.
Dans le champ du travail il combattait sans trêve ;
Il aimait le devoir, mais aussi les écus,
Et se montrait parfois un peu dur aux vaincus.
Il avait pour compagne, en sa demeure agreste, Une femme adorable. Il le savait, au reste, Et bénissait le ciel d'un bonheur aussi doux. Un radieux enfant jouait sur ses genoux. D'un amour pur c'était encor l'unique gage. L'enfant charmait déjà, par son naïf langage, Un père trop souvent rempli d'anxiété, Et faisait sous le toit voltiger la gaîté.
Tonkourou, jeune chef de la tribu guerrière Qui venait, suspendant sa course aventurière, PlaDter sous nos forêts ses tentes de bouleau, Avait, à la brimante, un jour, au bord de l'eau, Rencontré, folâtrant pieds nus dans l'onde claire, Une fille rieuse. Il rêva de lui plaire.
D'une voix caressante il lui dit qu'il l'aimait Comme l'aigle superbe aime l'altier sommet; Qu'il ornerait son cou de brillants coquillages Et suspendrait pour elle, au-dessous des feuillages, Un gracieux hamac fait d'un roseau pliant, S'il pouvait l'attendrir.
Il était suppliant
12 TONKOTJROU
Et la vierge, surprise, hésitait. Sur sa lèvre Elle sentit courir comme un frisson de fièvre ; Mais sa gaîté revint ; elle rit aux éclats.
Passant ses mains de bronze en ses longs cheveux plats, L'amoureux indien sent un espoir suprême ; Il se penche vers elle en murmurant :
— Je t'aime !
Et l'embrasse.
L'enfant répond par un soufflet Et se sauve aussitôt. Un sinistre reflet S'allume tout à coup dans l'œil noir du sauvage. Il la regarde fuir sur le tuf du rivage, Puis, ensuite, portant ses deux mains à son front, Il pèse longuement ce douloureux affront.
Bien des jours sont finis et la haine commence.
Tonkourou se souvient. Sans pitié, sans clémence,
Pagayant, soucieux, sur l'eau noire des nuits,
Il cherche la maison de Lozet. Ses ennuis
Vont avoir à la fin une douce revanche.
C'est là, sous ce toit calme, en cette maison blanche,
TONKOrBOU 13
Qu'habite maintenant la vierge aimée un jour, La vierge qui paya d'un soufflet .«on amour. Elle est épouse et mère.
Etouffant sa torture.
Avec elle il a ri souvent de l'aventure ; Mais c'était une trame. Il en nouait le fil.
Le clocher dans le ciel plonge son noir profil, Et tous les habitants rentrent dans leur demeure. Lozet s'attarde encor. Souvent depuis une heure, Pour causer, les voisins se sont tous assemblés, Et lui laboure encore ou moissonne ses blés.
Caché dans les rameaux du grand orme, à la cime, Un rossignol chanta. C'était, ce chant sublime, Au jour qui s'éteignait un solennel adieu. Le huron songeait-il que tout proclame Dieu : Les bois, les prés, les mers, la foudre de la nue?...
Comme pour écouter la cantate ingénue, Pleine de folle joie ou de soupirs touchants, Tous les autres oiseaux suspendirent leurs chants.
Un bel enfant alors, jouant dans l'herbe dense, Pour entendre l'oiseau s'approche arec prudence
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Et se tient là, debout, sous l'orme au tronc rugueux. Tout à coup l'indien, comme un taureau fougueux, Bondit auprès de lui, le saisit et l'enlève ; Puis, d'une course ardente il retourne à la grève, Et, fier du mal qu'il fait, rame bien loin des bords.
Aux cris désespérés qui venaient du dehors
Accourut aussitôt la mère infortunée.
Elle vit s'envoler une forme damnée,
Un démon qui tenait un ange dans ses bras.
Elle le vit s'enfuir mais ne le connut pas.
Le vent emporta loin sa plainte sur son aile.
Bientôt tout disparut. Une voix solennelle
Des vagues en courroux montait de temps en temps.
L'oiseau chantait toujours sous les rameaux flottants,
Mais ses notes vibraient comme un cri d'ironie,
Et nul n'écoutait plus l'enivrante harmonie.
Et lorsque Jean Lozet, fatigué mais heureux,
Eut fini sa journée et dételé ses bœufs,
Il passa près de l'orme et trouva son épouse
Gisant évanouie au bord de la pelouse.
Et nul enfant joyeux, à cette heure de deuil,
N'accourut l'embrasser quand il passa le seuil.
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Or, dans la même nuit, pour des chasses lointaines Au-delà des grands lacs du couchant, par centaines S'armèrent les hurons. Tonkourou, triomphant, Au chef d'une tribu donna le jeune enfant. Il fut lié debout au tronc lisse d'un chêne, Et puis, avec un os aigu comme une alêne, Le chef le tatoua, le marquant désormais D'affreux signes que rien n'effacera jamais.