LA TACHE DE SANG
Le matin s'éveillait, l'orient était rose ;
Une tiède buée inondait toute chose,
Et les cloches sonnaient pour Dieu dans les clochers.
Le fleuve en murmurant caressait les rochers.
On entendait la voix des jeunes ménagères
Qui s'en allaient, chantant, traire dans les fougères,
La génisse féconde. A son premier réveil,
D'un sourire Léon salua le soleil.
Le huron éprouvait un sentiment étrange.
Il en était surpris. C'était comme un mélange
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De haine et d'amitié, de crainte et de respect.
Il évitait chacun, se montrait circonspect
Et, sous un air méchant, cachait de l'obligeance.
Le sauvage est cruel; il aime la vengeance ; Mais il sait d'un bienfait garder le souvenir. Pour assouvir sa haine il attend l'avenir ; Il l'attend pour montrer toute sa gratitude.
Ruzard n'avait plus peur et changeait d'attitude.
Il avait, pensait-il, été trop suppliant.
Il évitait Léon. C'est tant humiliant
De revoir un rival qui nous sauve la vie.
Son âme rancunière, au lieu d'être ravie,
S'irritait d'avantage et s'emplissait de fiel ;
Dans sa rage jalouse il insultait le ciel
Et nourrissait déjà d'autres projets infâmes.
Cependant des vieillards, des jeunes gens, des femmes,
Effrayés des rumeurs de révolte, ou pressés
De connaître le sort de ces preux insensés
Qui relevaient la tête et fourbissaient leurs armes,
Allèrent avec lui, les yeux rouges de larmes,
Consulter la sorcière. Ils demandaient, tout bas, Où serait la victoire à la fin des combats.
La sorcière écoutait ces gens, morne, sévère. Elle ouvrit un placard, prit un flacon de verre, L'emplit d'un noir liquide et l'agita bien fort. La sueur à son front, comme après un effort, Ruisselle tout à coup. De ses lèvres étiques Tombent en même temps des mots cabalistiques.
L'infernale liqueur se transforme à ce jeu,
Et semble se remplir de globules de feu.
Le flacon n'est plus noir ; il est devenu rouge.
Il bout, fume et s'épand sur le plancher du bouge
Qui demeure souillé d'une tache de sang.
De même le chasseur voit l'onde d'un étang
Où tombe l'épervier que le plomb vient d'atteindre,
Frémir légèrement et de pourpre se teindre.
La vieille regarda d'un œil épouvanté, Sur le plancher de bois, le flacon enchanté. Une flamme inconnue anime sa figure; Elle fixe toujours le formidable augure ; Sa poitrine bondit sous des soupirs sifflants ; Elle étreint les haillons qui cachent mal ses flancs.
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— Du sang! du sang! dit elle enfin d'une voix rauque,
En secouant d'horreur sa chevelure glauque....
Pourquoi vous levez-vous, bataillons valeureux ?
Des traîtres vous vendront... Du sang ! du sang sur eux!.
Ténèbres du cachot, lueurs de l'incendie,
Je vois tout ! Patriote, en ton exil mendie
Les soins de la pitié, le pain qu'on jette aux chiens
Mais le temps fuit. Tes maux enfanteront des biens
Alors on vit frémir la méchante sorcière. Elle se tut. Son œil fixé sur la poussière Qui flottait au plafond, dans un jour incertain, Paraissait contempler un spectacle lointain.
— Un demi-siècle passe et j'aperçois encore
De.s Judas, reprit-elle! Et la croix les décore !
Us t'offrent, mon pays, des sacrifices faux !
Us ont du sang aux mains, le sang des échafauds !
Quelle est cette phalange ? On lui crie Anathème ;
Elle grossit toujours. Comme un autre baptême Le sang du patriote a coulé sur son front. Elle aime la patrie et venge son affront.
Mai? quel nouveau tribun soudainement se lève?
L'éclair est dans ses yeux, sa parole est un glaive. . . .
Tous les espoirs perdus s'éveillent à sa voix.
Les vampires surpris se -auvent ! ... Je les vois
Quitter eu rugissant leur superbe curée! Le travail est béni ; la gloire est épurée.
Il poursuit les félons en cent endroits divers
Il vient, nouveau prophète, et l'heure des revers Est à jamais passée. Il venge nos outrages ; Il désarme l'envie ou musèle ses rages. La justice est sa force et le droit, son appui : L'honneur national sera sauvé par lui 1
A ces mots étonnants, épuisée et sans force, Elle vient s'affaisser sur sa chaise d'écorce. Et la tache de sang, par magie ou hasard, Apparut tout à coup sur le front de fiuzard.