MENACE ET DÉFI
Impassible au dehors comme un buste de marbre, Tonkourou l'indien rêvait au pied d'un arbre, Pendant qu'au mariage ils étaient tous allée Avec leurs fiers chevaux richement attelés.
Il regardait les cieux d'un air distrait et vague, Il écoutait courir et frissonner la vague, Comme une aile d'oiseau, sur le tuf à ses pies, Quand revinrent soudain les nombreux conviés.
Louise se jeta dans les bras de sa mère : Les sanglots l'étouffaient.
— C'est un mal éphémère,
Dit Lozet.
Ce fut tout. Les autres approuvaient, N'osant pas les premiers conter ce qu'ils savaient, Et cela pour la mère était inexplicable.
— Louise, faisait-elle, un grand chagrin t'accable ; Qu'est-il donc arrivé ? Parle, quel accident ?...
Enfin Lozet s'emporte et redit l'incident.
— Quoi ! Léon n'est pas mort ? cria la pauvre femme ;
Alors, la chère enfant ne mérite aucun blâme ;
Je comprends sa douleur.... Va-t-il venir nous voir ?
— Qu'il vienne ! je saurai comment le recevoir !
Je le jure, il vaut mieux pour lui qu'il s'en abstienne I
Puis, parlant à François :
— Si Louise est la tienne, Ne te désole point, tu l'auras tôt ou tard : C'est moi, Jean, qui le dis, sans faire le vantard, Tu l'auras !
L'indien apparut dans la porte.
Il dit, se découvrant :
— L'homme des bois apporte
TONKOCROIT 267
A l'heureux marié mille vœux de bonheur. Qu'il soit de sa famille et la joie et l'honneur ! Longue saison de paix à la jeune épousée!
Plusieurs riaient.
— Je suis un objet de risée, Reprit-il froidement, et vous avez raison, Car j'ai fait bien du mal à cette humble maison.
— S'agit-il de cela? dit vivement un hôte. Si vous n'étiez resté si longtemps sur la côte, Vaillant chef, à rêver de vos bons manitous, Pendant que nous allions àTéglise, nous tous, Vous sauriez maintenant que Ruzard et Louise Sont libres comme hier ; que l'union promise Est toujours à venir; et que la noce, hélas ! S'est presque terminée au tintement des glas.
— Mon frère dit-il vrai.T^Comment, pas d'byménée?
— Rien de ce qu'a promis cette belle journée-
— Mais pourquoi ?
— Mais pourquoi ? vociféra Ruzard, Ne le saurais-tu pas, Tonkourou, par hasard?
Sois tranquille, vieux chef, tu l'apprendras bien vite. Quand on s'est révolté, par prudence, on évite De paraître au milieu des fidèles sujets. L'échafaud pourrait bien déranger tes projets.
Le sauvage, surpris de ce cruel langage, Pécule vers le seuil en disant :
— Je t'engage A retenir ta langue, à me menacer moins 1 Tu sais, l'un contre l'autre, on est de forts témoins.
Ruzard lui répliqna :
— Tes méfaits sont notoires !
Et qui donc te croirait, vieux fabricant d'histoires?
Lozet riait sous cape ; il n'était pas fâché De voir le chef huron un peu vif écorché. Tonkourou s'emporta :
— Parlons sans équivoques.
Je n'ai rien dit, rien fait, et toi, tu me provoques ; Je lèverai ton masque, et d'une preste main 1 Veux-tu que je t'accuse? Et veux-tu que demain Nous montions tous les deux sur un gibet infâme ? Moi, pour la liberté chère à toute grande âme, Et toi, pour un forfait dont j'ai pris seul le poids ?
TOXKOUROP 269
Ruzard grinçait les dents. Tous les yeux à la fois Vers lui s'étaient tournés à ces dures paroles.
— Tes accusations sont menteuses et folles, Hurla-t il à la fin. Ta langue me noircit ! Le marin n'est pas mort : on sait ton faux récit. Or, nul ne croira plus à tes nombreux mensonges !
Tonkourou paraissait abasourdi.
— Tu songes, Continua Ruzard, au moyen d'échapper :
Te voilà pris au piège où tu veux m'attrapper.
— Le marin n'est pas mort? Qu'en dites-vous, vous autres ? Moi je l'ai vu tomber sanglant parmi les nôtres...
— Et nous, firent plusieurs, nous l'avons vu tantôt.
— Lui ? lui ? Vous l'avez-vu ? Vous vous trompez plutôt !
— Nous l'avons vu: c'est lui qui fait manquer la noce.
— Il est venu, grinça Ruzard, d'un ton féroce, Mais qu'il se cache bien, le maudit hobereau ! Sinon, il finira par la main du bourreau 1
— Léon vit, dites-vous ? mais ce n'est pas possible ! S'écria l'indien dans un trouble indicible, Ob! ne me trompez pas, ce serait, inhumain ! Léon vit ! Est-ce un rêve ? Ah! dites quel chemin, Pour le trouver, mes pieds rapides doivent suivre !... Je vais mourir content ! Je suis comme un homme ivre Qui ne sait ce qu'il fait... Ma peine va finir. Après m'avoir maudit, Jean, tu vas me bénir !
Jean n'était pas d'humeur d'en ouïr davantage.
— Tout cela, gronde-t-il, c'est du pur radotage, Oherche-le ion Léon, et puis laisse-nous ! Mais Sous mon toit, Tonkourou, ne l'amène jamais.
Et l'indien reprit, :
— J'y vole ! oh ! oui, j'y vole !
Le motif du huron, Lozet, n'est pas frivole. Après l'avoir détruit je refais ton bonheur... Lozet, bénis le ciel qui sauve ton honneur I L'hymen n'a pas eu lie* ; Louise est encor libre, iiuzard, retire-toi 1 Que toujours ma voix vibre, Infâme fiancé, dans ton cœur sans remords, Pour t'anuoncer ta fin, comme le glas des morts,
Le jour où tu voudrais souiller cette demeure !
Je sors; je reviendrai, si ce n est que je meure.
Je reviendrai, vous dis-je, avec l'enfant perdu!
Et, sans rien écouter, le sauvage, éperdu, Franchit le seuil et court au hasard de la route.
Plus d'un comprit alors la vérité sans doute.
Jean le regardait fuir et ne disait plus rien.
Il comprenait aussi, cela se voyait bien ;
Il s'enivrait d'espoir et ne pouvait pa- feindre.
Ruzard devina tout. Aucun ne pourrait peindre L'angoisse et la fureur qu'il ressentit alors . Sur les pas du sauvage il s'élança dehors.