RUE DE SAVOIE
Tous droits réservés
MAR le 1898 ,-j;^' TORPEUADA ET L'INOVISITION
Les dossiers de l'Inquisition d'Espagne, aujourd'hui réunis aux Archives de Alcala de Henarès, sont, depuis quelques années, Tobj et d'études particulièrement assidues de la part des savants de tous pays. Aussi actives que soient ces recherches, elle ne dissiperont pas, certainement, toutes les ténèbres qui planent encore sur la question; on peut être sûr, toutefois, qu'elles nous montreront sous un jour véritable bien des faits qu'on connaissait à peine, ainsi que d'autres qu'on ignorait totalement (1).
(\) Un savant américain, M. Heapy Lea (de Phlladeîj»hie}a fait à. lui siul copier ea entier les dossiers, a(in d'entreprendre, sur le ardjnné?, «ne publication qui doit avoir courj, acluelletnenr, aux États-Unis.
Les récentes découvertes ont trait princi-^ paiement aux poursuites que la seconde Inquisition dite Moderne — le Saint-Office, si Ton aime mieux — dirigea au début contre les Juifs: ceux qui, après avoir abjuré, persévéraient dans les coutumes de leur première religion ; ceux -qui, publiquement ou secrètement, faisaient du prosélytisme ; ceux qui commettaient des profanations, et enfin ceux qu'on soupçon naitde pratiquer des rites criminels en haine et en représailles de la foi catholique.
Là étaientles principaux griefs qu'onallégua contre eux au moyen âge. Y avait-il une épidémie ? On les accusait d'empoisonner les fontaines. Disparaissait-il un enfant chrétien ? C'était eux qui l'avaient enlevé pour renouveler sur lui les scènes de la passion. L'empoisonnement des eaux, de nos jours, n'est pas étranger à certaines calamités publiques, mais il est scientifiquement démontré qu'il tient à des causes générales. Quant au crucifiement des enfants, jamais iln'a été découvert semhlable crime, depuis que la Sûreté existe — pourtant elle est copiée sur la police du Saint-Office. ~ Pourquoi les Juifs auraient-ils vu dans cette aberration monstrueuse une loi qui, nulle paiH, n'existe dails le Talmud ?
C'est de cette légende, néanmoins, que l'Inquisition, bien anciennement, avait fait contre
eux une arme pleine de menaces . En Espagne, le Saint-Office la propagea comnie signal de persécutions, en la localisant d'un point à un autre, tantôt à Saragosse, tantôt à Valadolid, puis à Zamora, puis à Valence... L'enfant crucifié était ainsi devenu le crime immatériel des « On dit » ; il en était de lui comme des revenants et des loups-garous. « On dit à Saragosse On dit à Valladolid » Et toutes
ces rumeurs avaient engendré un idéal de petit martyr, dont les ,cités mystiques accueillaient avec attendrissement la plaintive renommée.
Soudain, en 1490,. une actualité formidablefit en quelque sorte prendre corps à ce fantomatique passé. Comme s'il avait à cœur de justifier l'inquisition nouvelle, déchirant le limbe qui jusque-là ra\:ait enveloppé, il sembla quele Santonino{\Qi saint enfant) entrait enfin dans' la réalité des faits,- et que, fraîchement ensanglanté, il venait lui-même témoigner contre ses bourreaux. Il s'appela, dès lor^yVEntant de la Guardia^ et trois tribunaux d'Inquisition de la région de Tolède, ceux d'Astorga, de Ségovie, d'Avila, à la faveur de vingt procès qui se prolongèrent jusqu'en 1491, entreprirent à la fois de le venger (1).
(1) Ces vingt procès, dont on a désormais la trace authentique, ne comprenaient que treize prévenus. Cette différence vient de ce que plusieurs d'entre eux, ayant
Ce gros événement judiciaire eut, certainement, une irifluence directesur le décret d'expulsion qui fut rendu contre les juifs, le 31 mars 149<J ; dans tous les cas, il eut plus tard un tel retentissement, que l'affaire du Santo jiino de la Guardiâa laissé sa trace dans Tliistoire politique. et religieuse de la Péninsule. Poètes et prosateurs ont tour à tour célébré son martyre (1) ; les peintres ont retracé les affres de son agonie. Fut un temps, on lui élevait des autels, et les mères espagnoles lui rendaient un culte passionné de prièt*es, de larmes et de caresses.
Ces manifestations» il faut le reconnaître, .correspondent bien plus à l'idéal qu'on s'était formé qu'à l'authenticité historique ellemême. Il est incontestable que les procès de l'affaire de la Guardia eurent lieu, qu'ils entraînèrent de la part des inculpés, tant chrétiens que julfsy des aveux suivis de condamnations. Malgré cela> aujourd'hui que, sur des notions cori^ines, oa peut — du moins, par un côté — voir lepou^r et le contre, calculer librement le fo.rt et le faible du Saint Offlco, les mobiles qui le faisaient agir, son secret lapasse par deux juiidiciions, avaient, par coaséiiuen', double dossier.
(1) Lope de Véga en Ht le sujet d'un de ses nombreux ouvrages dramatique^.
tôressé, le mystère qui le rendait inviolable, on^ roste, pour le moins, assailli de doutes, quant au crime principal.
Tout ce que les contemporains écrivirent sur oe sujet n'est qu'improvisations : pas un ne put î^e prévaloir de ce qu'il avait vu ou entendu. Cinquante ans n'étaient pas écoulés, qu'aa avait déjà perdu la notion précise de l'époque M laquelle l'affaire remontait. Les liistpriens à la suite, pojir s'être fiés à une foule de lôj;on'les, qui n'ont de commun que le sentiment, tombèrent dans les mêmes erreurs (I). Autrement facile eût été le travail de restitution qu'on tenta maintes fois, si Ton avait pu consulter les dossiers des procès. Malheureusement, lorsque, de nos jours, on songea à réunir pour les rendre accessibles à toutf'S les recherches, les documents de ce genre, on ne retrouva nulle part ceux qui, dans les greffes d'Astorga, de Ségovie et d'Avila, embrassaient en entier l'affaire de l'Enfant de la Guardia.
Toutes les sources authentiques semblaient donc taries de ce côté, lorsque, par un singu-
(1) Entre autres inexacU'ude?, un célèbre historié» espagnol, M. Amadop de Los Rtos, donne Tannée 1499 corcaje date ducrucitieraentde l'enfant. Uisloiia social^ polilica y religiosa de los Judios de Espawt y Portugal tome Ili, pages .^18 et 319 ; Madrid, i87ô. — Mêm» erreur avait coromise, antérieurement, M. Menendez PcUyo, dans son : IJhtoria de los heterodoxo,^ espanoles-
lier hasard, en 1887, on apprit à Madrid qu'un des procès restés introuvables était en la possession d'un archiviste municipal appelé D. Timoteo Domingo. Les expertises qu'on fit, à cette occasion, ne laissèrent aucun doute./ Ce manuscrit original — format in-8° — était entièrement écrit de la main de trois notaires du Saint-Office : Martin PereSy Johaft de Léon et Anton Gonzalez. Il avait pour titré : « Pro- -cesso de Jueé Franco, Judio : Queniado > (Pro-ces de Jucé Franco, Juif : brûlé). En dessous, était la mention : <ii Ceprocès embrasse XLVIII pages : la vue, la sentence, C autodafé. »
Autorisée par Timoteo Domingo, l'Académie de l'Histoire fit copier avec le plus grand soin ce précieux manuscrit, feniendo a la vista et, original, et un de ses membres les plus célèbres, le R. P. D. Fidel Fita, en fit la publication annotée dans la revue mensuelle Le Bulletin^ organe spécial de l'illustre compagnie.
C'est dansTintimité, malheureusement trop étroite et peu communicativ^, des savants espagnols qu'est restée, depuis, cette découverte, sur l'importance de laquelle il est inutile d'insister. Si j'en ai été moi même tenu àucourant, ce n'est que grâce à un séjourprolongé que j'ai fait à Madrid, àla bienveillance dont j'ai été l'objet de la part des sommités de
cette capitale, et au soin avec lequel à mon tour j'ai recueilli, en les appropriant à notre langue, les pièces, au nombre de trente-sept, qui composent le dossier. Non seulement elles laissent entrevoir la marche simultanée des procès des coaccusés, mais encore elles synthétisent, dans l'ordre le plus complet, laprocëdure du Saint -Offi<îe en matière criminelle.
Autant ont été prolixes et inventifs les écrivains espagnols qiii ont exclusivement célébré la mémoire du Santo I^iho, autant ont été réservés, sur le même sujet, les historiens de tous pays^ qui ont, chacun à son point de vue, retracé les diflérentes phases de l'Inquisition ea général. Ce point obscur, actuellement mis en lumière, échappait à leurs investigations.
Antoine Llorente, dans son Histoire 07*1tique, n'oublie pas cependant que, parmi les griefs qu'on invoquait contre les Juifs, vers la fin du XV* siècle, figurait ep. ligne immédiate <c l'enlèvement de l'enfant de la Guardia, dans la province de la Manche, arrivé en 1489, et son crucifiement en 1490 ». D'après les dépositions qu'on lira plus loin, si l'on admet le crucifiement, on verra que la date à laquelle le fait intervenir Llorente n'est pas exacte (1).
(l) Histoire critiqué de V Inquisition d" Espagne^ par
Le docteur d'Hefele, lui, se sert du même fait pour expliquer Fédit. d'expulsion. Il estime que les Juifs levèrent les derniers scrupules par des actes de vengeance et des attentats : < ils mutilèrent des crucifix, profanèrent des hostie^ consacrées et s'attirèrent, non sans fondement, le soupçon d'avoir crucifié des enfants, par exemple à la Guardia » (1)*
Ce n'est pas, comme on voit, un œuvre de dilettante que j'entreprends ici, c'est plutôt un travail utile à la vérité. Je ne m'arrête qu'à un document, mais il est fidèle et authentique ; il est comme le cadavre sur lequel les jeunes savants étudient l'organisme général du corps humain. De la sorte, le lecteur aura sous les yeux une institution entière et son fonctioniiement. De même qu'il verra par luimême, il étudiera, suivant sa clairvoyance propre, et de toutes les impressions qu'il aura recueillies, il formera lui-même son jugement.
Aeatendrejparler de l'Inquisition d'Espagne, la plupart d'-eirtrenous se font instinctivement un tableau étrange et disproportionné. Té-
J«aji-AotoiDe Llorente, ancien secrétaire de rinquiaitloiiy chanoiae de Tolède.
(H Le Cardinal Ximènès et la situation de VEgliseen Espagne^ par le docteur d'Hefele.
nèbres épaisses de cachots, lueurs fauves ou flamboyantes de bûchers, chairs humaines en bouillie, squelettes en fusion, théories de tortionnaires et de bourreaux, processions de moines et de pénitents, tout cet appareil crée une fantasmagorie au sein de laquelle un Torquemada géant, les pieds dans renfer,la tète dans le ciel, rugit au loin la malédiction et l'anathème.
Telle est la vision qu'entretint longuement la légende ; beaucoup plus simple, en appareiice, est la réalité.. Ainsi, du moins, me semble dans sa marche lente, circonspecte, méthodique et progressivement implacable, le procès de Jucé Franco. [Sous ce calme, on S9nt néanmoins, gronder les tempêtes d'un autre âge, palpiter les fièvres, encore mal éteintes, des peuples d'autrefois; en sorte que les débats de cette cause, qui remonte à quatre siècles, revêtent encore, par moment, une allure aussi vibrante que s'il s'agissait d'une cause célèbre d'hier.
L'affaire fut introduite devant le Tribunal d'Inquisition d'Avila, le vendredi 17 décembre 1490, à l'audience du soir, par Aloiizo de Guevara. Promoteur fiscal (1).
Il dit aux Juges que le R. P. Prieur de Santa-Cruz (Torquemada) par suite de « relafion et information », avait fait appréhender le nommé Jucé Franco, Juif domicilié dans le voisinage de Tembleque, et que,, après l'avoir tenu enfermé dans la prison de l'Inquisition de Ségovie, il venait de le faire conduire dans celle de l'Inquisition d'Avila, où il était présent.
(l) Ce litre de promotor équivaut à celui de procurear dans notre magistrature; seulement il implique une hiérarchie et une autorité plus hautes. Le qualilicatif /hcal établit le lien de cette foiictioa;^avec le Fisc.
En conséquence, il leur annonçait que le Prieur avait « décidé de leur confier et qu'il leur confiait {\) \dk connaissance de la cause de cet homn^e, ainsi que la connaissance des causes de plusieurs autres, et que, à cet eflfet, lui Promoteur fiscal, il avait reçu une lettre de Commission dont il allait leur être donné connaissance.
PRÉSENTATION DK hK LETTRE
< NOUS, FRÈRE THOMAS DE TORQUE- € AUDA, PRIEUR DU MONASTÈRE , DE <x SANTA-CRUZ, DE L'ORDRE DES FRÈRES
* PRÊCHEURS, CONFESSEUR DU ROY ET « DE LAREYNE, NOS SEIGNEURS, MEMBRE 4: DE LEUR CONSEIL, INQUISITEUR, GÉNÉ-
* RAL DE L'HÉRÉTIQUE APOSTASIE ET PRA- ^ VITE (2) POUR LES ROYAUMES D'ARAGON
< ET DE CASTILLE» AINSI QUE TOUS LES ^^ AUTRES É^PATS DE LEURS ALTESSES (3), \ MANDATAIRE ET DÉLÉGUÉ DU SAINT-