ACTE PREMIER — SCÈNE VI
L'HOMME, ôtant son chapeau, puis allant à la tenture du fond et la refermant.
Permettez que je ferme un peu cette fenêtre Sur votre majesté.
LA FEMME VOILÉE, se retournant comme par une commotion électrique.
D'où peux-tu me connaître ?
L'HOMME, sans s'émouvoir.
Votre main dit le nom de votre majesté.
LA FEMME VOILÉE
Quoi ! ma main me trahit ! comment ?
L'HOMME
Par sa beauté.
C'est une main royale. Une main blanche et rose !
A part.
Et la bague en sardoine aide fort à la chose.
LA REINE
Eh bien, parle, poursuis !
L'HOMME
Vous avez cent raisons De souffrir, reine ! étant l'anneau de deux maisons
Qui sur vous, à leur loi ne pouvant se soustraire.
Toutes deux à la fois tirent en sens contraire.
L'Espagne a vos aïeux, la France a vos enfants.
Vous souffrez des vaincus comme des triomphants.
Puis le Louvre a pour vous des maux plus vifs encore ;
Car vous avez nourri celui qui vous dévore.
Mazarin, fait par vous, à présent vous détruit.
Vous tombez chaque jour, pierre à pierre, et sans bruit.
L'esprit de Mazarin est la seule fenêtre
Par où le roi regarde. Il voit tout par ce traître.
Et, plein d'un fol amour du cardinal béni,
Veut épouser sa nièce Olympe Mancini.
On vous repousse, on rit de vos plaintes chagrines.
Et tous ces pieds joyeux marchent sur vos ruines.
Vous voulez vous venger pourtant, redevenir
Reine et mère, et lutter, et, frapper, et punir ;
Mais pour vous tout est plein de visions funèbres.
Et vos rêves vous font pâlir dans les ténèbres.
LA REINE regarde l'homme avec un mélange de crainte, de curiosité et de profonde surprise.
Malheureux ! qui t'a dit ces choses ?
L'HOMME
Je les vois.
Sachez qu'en peu de temps et par leur propre poids Tous les secrets des grands tombent en bas, madame. Le peuple a l'œil ouvert dans l'ombre de votre âme.