‹ TorquemadaChapitre 58 sur 176 · DEUXIÈME PARTIE — ACTE I · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE — ACTE I

LE MARQUIS

Une digue.

Cette digue, c'est vous. Vous seul, vous restez droit. Tout s'abaisse devant la France qui s'accroît ; Seigneur, par un seul point vous êtes vulnérable, La Navarre ; frontière ouverte. L'admirable, C'est que, bien avant nous, vous avez vu le mal Et trouvé le remède, et pris au cardinal, A ce vieux roitelet d'Orthez, l'infant don Sanche, Et de votre côté la balance enfin penche. La puissance est en vous, Sanche a le droit en lui. Vous êtes le colosse, il est le point d'appui. Vous l'avez, comme l'aigle a l'aiglon dans sa serre. Le seul homme ici-bas qui vous soit nécessaire. C'est lui. Tant qu'il vivra, la France est en échec.

LE ROL

Nécessaire ! lui seul m'est nécessaire ?

LE MARQUIS

Avec L'infante dofia Rose.

LE ROI

Et tu dis qu'il m'importe Que Sanche vive ?

LE MARQUIS

Certe !

LE ROI

Eh bien, quand cette porte Va s'ouvrir tout à l'heure, on va le tuer là.

Mouvement de stupeur terrifiée du marquis.

iio TORQUEMADA

Rose me plaît. Jamais front plus fier ne mêla

La pudeur au sourire, et jamais une fille

N'accoupla mieux la voix qui charme à l'œil qui brille ;

Elle regarde avec un doux air inhumain ;

Elle a de petits pieds qui tiendraient dans ma main ;

Elle tremble aisément, sa beauté s'en augmente.

Or, puisque, moi le roi, je la trouve charmante,

Sanche est de trop.

C'est juste.

LE ROI

Ah ! la raison d'état Voudrait qu'à ses penchants le maître résistât. Je le sais. Quel parti fallait-il que je prisse ? Cela n'est pas venu tout d'un coup ce caprice. On hésite longtemps pendant qu'un feu grandit. Crois-tu que je n'ai pas lutté ? Je me suis dit, Car j'ai dû faire en moi cet ennuyeux triage : — Diable ! elle est bien jolie ! oui, mais ce mariage Est utile, il me faut la Navarre, sans quoi Je n'ai pas de frontière. Amour, tenez-vous coi ! Mais quels yeux ! quelle peau de satin ! quelle grâce ! Halte-là, roi ! Veux-tu pour un jupon qui passe Perdre en un jour le fruit de dix ans de combats ? Regarde par-dessus les montagnes là-bas.

Le roi d'Espagne fait rire le roi de France. Allons, marions Sanche et Rose. La Durance Et l'Adour sont à nous, nos frontières se font.

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