‹ Tournebut, 1804-1809; d'après des documents inéditsChapitre 1 sur 125 · NE VIEILLE TOUR · texte numérisé non relu

NE VIEILLE TOUR

Un soir d'hiver, en 1868 ou 69, mon beaupère, Moisson, avec qui je devisais au coin du feu, après dîner, prit sur ma table un livre ouvert à la page oui j'avais interrompu ma lecture et me dit :

— Ah!... vous lisez M""' de la Chanterie?

— Oui, répondis-je. — Un beau livre!... Vous le connaissez?

— Sûrement!... J'ai même connu l'héroïne...

— M-"" de la Chanterie?

— ... De son vrai nom, M""' de Combray... J'ai demeuré trois mois chez elle...

— Rue Chanoinesse?

— Non pas rue Chanoinesse, où elle n'a jamais demeuré, — pas plus qu'elle n'était la sainte

II TOURNEBUT

femme du roman de Balzac ; — mais à son château de Tournebut d'Aubevoye, près de Gaillonl

— Eh! bon Dieu ! Moisson, contez-moî cela. Et, sans se faire prier. Moisson me conta ce

qui suit :

— Ma mère, une Brécourt, qui avait pour ancêtre un bâtard de Gaston d'Orléans, était, à ce titre, royaliste dans l'âme, et très entichée de sa noblesse. — Les Brécourt, gens d'épée, n'avaient jamais fait fortune. La Révolution les ruina tout à fait. Et, sous la Terreur, ma mère épousa Moisson, mon père, graveur et peintre, simple roturier, mais royaliste ardent et affilié à tous les complots pour la délivrance de la famille royale : — ce qui explique la mésalliance! — Elle espérait, d'ailleurs, que la Royauté, dont le rétablissement ne faisait pour elle aucun doute, reconnaîtrait les services de mon père, en l'anoblissant et en faisant revivre le nom des Brécourt tombé en quenouille. Aussi se faisait-elle appeler Moisson de Brécourt, etm'a-t-elle su toujours mauvais gré de m'en tenir modestement au nom de mon père.

En 1804, nous habitions l'île Saint-Louis, — j'avais une huitaine d'années — et j'ai gardé l'impression très vive de l'émotion causée danslo quartier et surtout dans notre maison par l'arres-

PRÉFACE m

talion de Georges Cadoudal. — Je vois ma mère, anxieuse, envoyer notre fidèle servante aux nouvelles ; celle-ci les lui donner à voix basse ; mon père se faire de plus en plus rare au logis, et, enfin , une nuit, me réveiller en sursaut, m'embrasser, embrasser ma mère à la hâte, — et j'entends encore le bruit sourd de la porte de la rue se refermant sur lui ! — On ne Fa jamais revu !

— x\rrêté?...

— Nous l'aurions su ! — Non ; mais probablement tué dans sa fuite ou mort de fatigue et de besoin ; ou encore noyé au passage de quelque rivière, — comme d'autres fugitifs dont j'ai su jadis les noms... Il devait nous donner de ses nouvelles, dès qu'il serait en lieu sûr. — Après un mois d'attente, le désespoir de ma mère prit le caractère le plus alarmant. Elle était comme folle, risquait les démarches les plus compromettantes et parlait de Bonaparte tout haut, avec si peu de réserve, qu'à chaque coup de sonnette, nous nous attendions, la servante et moi, à voir entrer la police !

Ce fut un visiteur tout autre qui se présenta un beau matin.

Il était, disait-il, l'homme d'affaires de M"' de Combray, dame des plus respectables qui vivait dans son château deTournebut, àAubevoye,près

IV TOURNEDUT

de Gaillon. — Royaliste fervente, elle avait appris, par des amis communs, la disparition de mon père et, compatissant à notre infortune, mettait une habitation voisine de la sienne à la disposition de ma mère, qui y trouverait la sécurité et le calme dont elle avait grand besoin après de si cruelles émotions. Ma mère hésitant, l'envoyé de cette bonne dame fit valoir l'intérêt de ma santé, l'exercice, le bon air indispensables àmon âge et, finalement, elle consentit! — Munis detous les renseignements nécessaires, le surlendemain matin ma mère, la servante et moi, nous prenions, à Saint-Germain, la galiotte qui, le soir même, au coucher du soleil, nous déposait au Roule, près d'Aubevoye.

Un jardinier nous attendait, avec une charrette pour nous et nos bagages. Et quelques minutes après, nous entrions dans la cour du château.

M™® de Combray nous reçut dans un grand salon ayant vue sur la Seine. Elle avait près d'elle un de ses fils et deux autres familiers du logis, qui accueillirent ma mère avec les égards dus à la veuve d'un serviteur de la bonne cause. On soupa; je tombais de sommeil, et je n'ai gardé de ce repas que le souvenir des éclats de voix de ma mère, exubérante et passionnée à son ordinaire.

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