‹ Tournebut, 1804-1809; d'après des documents inéditsChapitre 42 sur 125 · Idem · texte numérisé non relu

Idem

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domicile conjugal. M"* Acquêt suivit ce sage conseil; mais elle ne put se décider à revoir son mari, revenu en toute hâte et qui, trouvant fermée la porte du château oiî elle s'était barricadée, fit constater par le juge de paix du canton d'Harcourt, assisté de son greffier et de deux gendarmes, quo sa femme refusait de le recevoir ^ Ayant enfin trouvé, un beau matin « son secrétaire forcé et tous ses papiers enlevés », elle revint à Falaise, obtint un jugement l'autorisant à habiter chez son frère et déposa une plainte en séparation.

Les choses en étaient là à Fépoque du procès de Georges Cadoudal. Acquêt, dont la fureur s'exaspérait de la résistance que rencontraient ses projets, jura qu'il tirerait de sa femme et de tous les Combray une vengeance éclatante : ils devaient, pour leur malheur, donner trop facilement prise à sa haine.

Après trois années passées à Rouen, M^^de Gombray était rentrée, au printemps de 1796, à son château de Tournebut : elle y apportait intactes ses rancunes royalistes et ses tenaces illusions. Elle avait déclaré la guerre à la Révolution et croyait la victoire assurée dans un très court délai.

G'est un elfet assez ordinaire des passions politiques que d'aveugler ceux qu'elles dominent, au point de leur présenter comme des réalités imminentes leurs désirs et leurs prévisions. M""^ de Com-

1. Procès-verbal vie Jacques-François Bottet, juge de paix du canton d'Harcourt. 1 nivôse an Xil.

bray escomptait si impatiemment le retour du roi que l'une des raisons qui l'avaient décidée à regagner son château était d'y préparer des appartements pour abriter les princes et leur suite au cas oii le débarquement tant attendu s'effectuerait sur la côte de Normandie. Déjà, en 1792, Gaillon avait été désigné pour servir d'étape à Louis XVI, s'il s'était décidé à renouveler vers la mer la tentative avortée à Varennes; le château de Gaillon n'était plus, en 1796, habitable; mais Tournebut, qui en était voisin, devait, dans l'idée de la marquise, offrir les mômes avantages, se trouvant, à peu près, à michemin entre la côte et Paris. Son isolement permettait, d'ailleurs, d'y recevoir des hôtes de passage sans éveiller les soupçons, et ses vastes cachettes, où pouvaient se terrer soixante a quatre-vingts personnes, favorisaient des conciliabules clandestins. Pour plus de sûreté encore. M""' de Gombray lit, vers cette époque, l'acquisition d'une assez vaste maison, située à quelque deux cents mètres des murs de Tournebut et qu'on appelait Gros-Mesnil ou le Petit-Château. C'était un pavillon à deux étages, coiffé d'un haut toit d'ardoise ; la cour qui le précédait était entourée de « masures » et de bâtiments de service : une muraille assez haute fermait de tous côtés cette propriété qu'une sente discrète mettait en communication avec l'une des petites portes pratiquées dans la clôture de Tournebut ^

1. On '^ense qu'un souterrain unissait le grand au petit château, et la (découverte assez récente d'une sorte de cave sous la pelouse du parc actuel donnerait du poids à cette opiuioa.

A peine en possession du Petit-Château'^^ M"° de Gombray y fit construire deux vastes cachettes; elle employait à ces besognes confidentielles un homme sûr, nommer Soyer, qui cumulait à Tournebut les fonctions d'intendant, de maître d'hôtel et de valet de chambre. Soyer était né à Gombray, l'une des terres que la marquise possédait en Basse-Normandie, et était entré à son service, en 1791, à seize ans, en qualité d'aide de cuisine- ; il avait suivi sa maîtresse à Rouen pendant la Terreur et, depuis le retour à Tournebut, elle l'avait chargé de la remplacer dans l'administration de son domaine ; il avait, à ce titre, la haute main sur la domesticité du château, qui se composait de six personnes, parmi lesquels la femme de chambre Querey^ et le

1. «Le 11 prairial an VI (30 mai 1798), vente par le citoyen Hue à la citoyenne Gouin, veuve Ilélie. — Henry-Guillaume Hue demeurant en la commune de Bougy (Calvados) vend à Geneviève Gouin, veuve du citoyen Armand-Emmanuel Ilélie, demeurant à Rouen, rue du Champ-des-Oiseaux, n° 36, une maison de propriétaire, cour, jardin et petite ferme... le tout situé en la commune d'Aubevoie, près Gaillon ; ladite petite ferme contenant, tant en maison, bâtiments, terres et vignes, cotaux, masure, labour et bois taillis, environ huit acres, y compris la maison de propriétaire. Cette vente est de huit mille francs de principal que ledit citoyen Hue reconnaît avoir reçu ce jour, en espèces d'or et d'argent ayant cours, de ladite veuve Ilélie... »

Archives du greife de la Justice de paix de Gaillon.

Quelques années plus tard, en juin 1800, M"^ de Combray, ne se résorvant que le peliL château proprement dit, donna à bail pour trois ans, à Claude Bachelet d'Aubevoie, les terres, bois et vignes qui en dépendâi'ent.

2. Interrogatoire de Jean-Henry Soyer, 31 octobre 1808. Archives du greife de la Cour d'assises de Piouen.

?■. Catherine Querey, âgée de trente-sept h trente-huit ans 'en 1807), née à Fromanville, près de Pont-Audemer. Archives du grctle de la Cour d'assises de Rouen.

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jardinier GhS^tel ^ méritent une mention particulière

Chaque année, vers Pâques, M™^ de Combray se faisait conduire à Rouen oij, sous-prétexte d'emplettes et de loyer à toucher, elle séjournait un mois ; Soyer et M"^ Querey seuls l'accompagnaient. Outre sa maison patrimoniale de la rue Saint-Amand, elle avait gardé son discret immeuble du faubourg Bouvreuil qui continuait à servir d'asile à des proscrits-recherchés parla police du Directoire et d'entrepôt aux réfractaires delarégion, assurés d'y trouver des engagements et les moyens de rejoindre Farmce royale. Tournebut lui-même, admirablement situé pour servir de passage et de lieu d'étapes entre la Haute et la Basse-Normandie, devint le refuge indiqué de tous les partisans qu'un coup hardi 'Signalait aux autorités de l'une ou de l'autre rive de la Seine, totalement séparées à cette époque par la rareté et la lenteur des communications, et plus encore par la centralisation policière qui excluait, pour ainsi dire, tous rapports directs entreles diverses autorités départementales. C'est ainsi que, de 1796 à 1804, M"^ de Combray, devenue chef de parti « avec cet avantage de n'être connue dans ce sens que par le parti lui-même ^ », hébergea les chefs les

1. Nicolas Chàtel, né à Saint-Gyr-du-Vaudreuil, âgé de vingt-six ans (en 1807). Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.

2. « — J'avais loué une maison qui leur était consacrée et où ils trouvaient toutes les caches nécessaires à leur sûreté. » Lettre de M"" de Combray au roi Louis XVIII. Archives nationales. F' 8170.

3. Rapport du Préfet de la Seine-Inférieure. Archives nationales, F' 8172.

plus compromis de la Chouannerie normande, étranges héros auxquels leur bravoure folle avait créé une renommée légendaire et dont les noms se retrouvent à peine, douteusement orthographiés, dans les récits des historiens.

Au nombre des hôtes qui séjournèrent à Tournebut était Charles de Margadel^, l'un des officiers de Frotté, qui avait organise une police royaliste à Paris 2 même, d'où il s'échappait pour venir faire le coup de feu dans l'Eure, sous les ordres d'Hingant de Saint-Maur, autre habitué de Tournebut, qui y prépara son étonnante équipée de Pacy-sur- Eure.

Outre Margadel et Hingant, M™° de Combray avait, le plus souvent, offert asile à Armand Gaillard età son frère Raoul 3, dont nous avons conté la mort. Deville, dit Tamerlan^ les frères Tellier, Le Bienvenu du Bue, l'un des officiers de Hingant; un autre encore, caché sous le nom de Collin, dit Ciqndon; un spadassin allemand, nommé Flierlé, dit le Marchand, que nous retrouverons, étaient également ses hôtes ordinaires, sans compter les Sauve-la-Graisse , les Sans-

1. La note de la Sicotière sur Margadel est très confuse. Voir de préférence, sur ce personnage, un passage des Mémoires d'Hyde de Neuville, t. 1, p. 284.

2. « Faites-vous rendre compte de tous les individus qui sont logés chez Coûtât, restaurateur, en face de la rue de Chartres... c'est dans cette maison que loi^cait Margadel. Faites une recherche rigoureuse dans cette maison. C'est là que s'adressaient autrefois les lettres du Comité anglais. »

Archives de la Préfecture de Police. Ati'aire du 3 nivôse.

3. «Le peu de ressources qui nous restait encore était consacré à sauver du glaive vos fidèles serviteurs et j'ai eu à regretter le chevalier de Margadelle, Raoulle, Tamerlan et le jeune Tellier... » Lettre de M"* de Combray à Louis XVIIL

Quatier^ les Blonde!^ les Perce-Pataud^ comparses sans nom et sans histoire qui étaient toujours assurés de trouver, dans les cachettes du grand château ou dans la Tour de l'Ermitage, refuge et secours i. C'étaient là des locataires compromettants, et il n'est que trop facile d'imaginer à quel passe-temps occupaient les loisirs de leur retraite à Tournebut ces gens depuis longtemps dégoûtés des occupations régulières et pour qui la lutte et le danger étaient devenus des besoins impérieux. Une statistique, difficile à établir, fournirait sur ce point des présomptions saisissantes : — en septembre 180Û, les deux diligences de Caen à Paris sont arrêtées entre Evrcux et Pacy, au lieu nommé Riquiqui^ par deux cents brigands bien armés : 48.000 livres de fonds appartenant à l'Etat sont soustraits. — En 1800 encore, la diligence de Rouen à Pont-Audemer est attaquée par vingt chouans qui enlèvent une partie des fonds qu'elle transporte. — En 1801, vol d'une diligence près d'Evreux; quelques jours plus tard, la malle de Caen à Paris est dévalisée par six brigands. Sur la grande route de la rive droite, les attaques de diligences sont fréquentes à la côte de Saint-Gervais, à la montée d'Authevernes, au

1. Quand Saint-Réjant, l'auteur et la victime de la machine infernale de la rue Saint-Nicaise, vint à Paris pour préparer son crime, il arrivait d'une localité du département de l'Eure qu'il s'obstina à ne point désigner : on sut seulement qu'il était monté en route dans une voiture publique venant d'Evreux. Pour se loger, il prit le premier nom qui lui passa par l'esprit et ce fut celui de Soyer, le nom de l'homme de ^onliancc de M"" de Combray. II n'est pas interdit de supposer que sa dernière étape avait été Tournebut.

vieux moulin de Mouflainesi. Beaucoup plus tard seulement, quand le château de Tournebut fut connu pour un repaire avéré de chouans, les autorités songèrent que « par sa situation a égale distance des deux routes de Paris par Vernon et par Mao:ny-en-Vexin oij les courriers avaient été si souvent arrêtés 2 », il pouvait bien avoir servi de centre

1. La fréquence de ces arrestations de diligences affolait la police de Paris : dans les cartons de documents relatifs à l'affaire du 3 nivôse, on trouve aux Archives de la préfecture de police, la note que voici : — « Le vol des diligences et de tous les fonds publics s'organisait chez Bourmont, sous la direction du ci-devant chevalier de Luxembourg et de Malartic, demeurant rue Florentin, en entrant par la rue Honoré, le premier hôtel à gauche.

Les êtres secondaires chargés de l'exécution de cet infâme brigandage sont les particuliers dont les noms suivent :

— Charles Godet, à Paris.

— Les deux frères Le Pelletier, qui restent du côté d'Avranches.

— Daguerre le jeune (s(c), à Paris.

— Carlos Sourdak (sic), à Paris.

— Bernard Sourdak, rue des Augustins.

— Godin, hôtel où a logé l'Empereur.

— Le petit Alexandre, à Paris.

— Et Chappedelaine, hôtel de Mayenne, rue du Four-IIonoré. On entretenait, pour l'exécution de ces horribles forfaits, une

trentaine d'hommes qui recevaient 60 francs par mois et le vêtement : ces hommes n'ont aucun domicile.

Le dépôt de tous les secrets de cette société se trouve, rue Neuve-Sainte-Catherine, maison d'un tonnelier, chez les filles Frémillion, au quatrième, sur le derrière, dans un cabinet mansardé dans lequel se trouve une cache qui n'est connue que des demoiselles en question. Ces filles doivent aussi être dépositaires du secret de l'infernale agence anglaise.

Dans tous les cas on ne risque rien de fouiller tout le corps de logis du derrière de la maison habitée par les demoiselles Frémillion et une dame au premier, amie intime de Sourdak le père. »

Archives de la préfecture de police. Affaire du 3 nivôse.

On peut consulter aussi, sur les attentats que nous venons d'énumérer, les notes de la Sicotière. Voir Frotté et les insurrections normandes, t. II, pp., 290,4.57, 647, 648, etc.

2. Rapport du préfet de la Seine-Inférieure à Real, Archives nationales. F' 8172.

à ces opérations et, comme les auteurs en étaient demeurés introuvables, on les porta toutes à l'actif de M""* de Combray. Il faut bien reconnaître que cette accusation rétrospective et sans preuves certaines n'avait rien de trop téméraire. Le vol des fonds de l'Etat était une bagatelle pour des gens que dix ans de guerre archarnée avaient blasés sur tous les brigandages ; on conçoit, au reste, que le piège odieux tendu par Bonaparte à Frotté, si populaire dans toute la région normande, l'exécution sommaire du général et de ses six officiers, l'assassinat du duc d'Enghien, la mort de Georges — presque un dieu pour la Chouannerie — et de ses braves compagnons, on conçoit que ces faits, succédant à tant de fusillades, d'emprisonnements sans jugement, de trahisons policières, de guets-apens, de dénonciations payées et récompensées à l'égal de hauts faits, aient exaspéré les royalistes vaincus et envenimé leur haine au point que tous les moyens d'action leur parurent acceptables : tel était l'état d'esprit de M""^ de Combray au milieu de l'année 1804, date à laquelle nous avons arrêté le récit des malheurs conjugaux de M""' Acquêt de Férolles, et il justifiait le mot de Donald : « Des sottises faites par des gens habiles , des extravagances dites par des gens d'esprit, des crimes commis par d'honnêtes gens, voilà toute la Révolution V.

C'est à Tournebut que d'Aché s'était réfugié. Il avait quitté Paris dès la première heure de l'ouver-

ture des barrières et, soit qu'il eût, plus habilement que les frères Gaillard, dépisté les surveillances, soit, ce qui est probable, qu'il pût, d'une traite, gagner Saint-Germain, où nous savons qu'il avait un asile, et, de là, sans avoir à risquer le passage d'un bac ou d'un pont, sans s'arrêter à aucune auberge, franchir en un jour les quinze lieues qui le séparaient de Gaillon, il arriva sans malencontre chez M"'^ de Combray qui referma immédiatement sur lui la porte d'une des caches, du grand château^.

Tournebut était pour d'Aché un lieu familier; des liens de parenté l'unissaient à M""" de Cojnbray et, bien avant la Révolution , quand il était « en semestre » , il y avait fait d'assez longs séjours, alors que la « grand'mère Brunelle » vivait encore. Il y était revenu depuis et avait passé là une partie de l'automne de 1803. Une grande réunion y avait eu lieu à cette époque, sous prétexte de fêter le mariage de M. du Hasey, propriétaire d'un château voisin de Gaillon. Du Hasey était l'aide de camp de Guérin de Bruslard, le fameux chouan que Frotté avait désigné pour son successeur dans le commandement en chef de l'armée royale, et qui n'avait eu qu'à la licencier; c'est dire que cette réunion, dont la mention revient souvent dans les rapports, avait dû prendre, parle choix et la qualité des convives, une

1. <.< M""> de Gombi'ay m'a parlé d'une cachette dans le grand château, mais sans me la faire voir, en me disant qu'elle avait servi à retirer Deslaurières (d'Aché) après l'atîaire de Georges, à Paris. » Interrogatoire de Lefebvre, 22 août 1808. Archives du grelï'e de la Cour d'assises de Rouen.

importance plus grande que celle d'un simple repas de noces.

D'Aché apprit à Tournebut la proclamation de l'Empire et l'exécution de Georges. C'était là semblet-il, la fin des espérances du parti royaliste : de quelque côté que l'on se tournât, nulle ressource; plus de chefs, plus d'argent, plus d'hommes : s'il restait dans les campagnes de l'Orne et delà Manche nombre de réfractaires, il était impossible de les grouper et de les solder. De jour en jour la machine gouvernementale gagnait en force et en autorité; au moindre mouvement la France sentait se resserrer cet étau de fer auquel elle était prise, ravie, d'ailleurs, ou, tout au moins, stupéfaite et grisée; et si grand était le prestige de l'extraordinaire héros qui personnifiait à lui seul tout le régime, que ceux mêmes qu'il avait vaincus ne déguisaient pas leur admiration : le roi d'Espagne, — un Bourbon! — lui envoyait les insignes de la Toison d'or. Le monde fasciné se donnait et nulle histoire n'offre l'exemple d'une puissance matérielle et morale comparable à ce que fut celle de Napoléon dans le temps oij le Saint-Père passait les monts pour venir reconnaître et saluer en lui l'instrument de la Providence et le sacrer César au nom de Dieu.

C'est pourtant à la même époque que d'Aché, proscrit, reclus dans les cachettes de Tournebut, sans un compagnon, sans un sou vaillant, sans autre conseil et sans autre allié que la vieille fcmaie qui lui donnait asile, conçut l'étonnant projet d'entrer en lutte contre l'homme devant lequel tou1e

l'Europe s'agenouillait. Ainsi présentée, la chose paraît folle et, sans doute, les illusions royalistes de d'Aché Taveuglaient-elles sur les conditions du duel qu'il allait entreprendre. Mais c'est l'histoire de ces illusions mêmes qu'il est d'autant plus intérossaîit de suivre qu'elles étaient communes à bien des gens pour qui Bonaparte, au faîte de sa puissance, fie fut jamais qu'un criminel audacieux, dont la grandeur factice était à la merci d'un coup de main.

La police de Fouché n'avait pas renoncé à découvrir la retraite du fugitif. On le cherchait à Paris ^ à Rouen, à Saint-Denis-du-Bosguérard, près de Bourgthéroulde, oii sa mère possédait une petite propriété; on le guettait surtout à Saint-Clair oij sa femme et ses filles étaient rentrées après l'exécution de Georges. On leur avait ouvert les portes de la prison des Madelonnettes^ en leur faisant savoir que, par mesure de haute police, elles eussent à se reti-

1. Bulletin de police du H vendémiaire an XIII (3 octobre 1804) « Alexandrine d'Aché : une pièce déposée à la Cour criminelle prouve que le sieur Daclié, son père, était un des conspirateurs, et que sa famille était initiée dans le secret du complot. On sait, d'ailleurs, que cet individu était lié avec Raoul Gaillard et qu'il s'était réuni à Georges dans le dernier voyage que ce chef de brigands a fait à la côte. Surveiller la demoiselle de passage à Paris et qui pourrait avoir pour but de suivre une nouvelle intrigue ou de donner des soins à son père qui y serait caché. Continuer à rechercher celui-ci dont on donne le signalement- » Archives nationales, AFiv 1491.

2. « Jeanne-Louise d'Aché^ née Roquefeuille, Renée-Louise d'Aché, Caqueray dit De Lorme et Michel-Louis-Placide d'Aché, dont vous m'avez ordonné la mise en liberté, ont pris leurs passeports. Leur départ a été surveillé, les trois premiers sont partis pour Saint-Clair, près Gournay, l'autre pour Rouen. » Rapport à Real, 10 juillet 1804. Archives nationales, F? 6397.

rer à quarantes lieues de Paris et des côtes ; mais les pauvres femmes, presque sans ressources, n'avaient point tenu compte de cette injonction et on tolérait leur présence à Saint-Clair dans l'espoir que d'Aché se lasserait de sa vie nomade et viendrait se faire prendre au gîte. Quant à Placide, dès qu'il se vit hors du Temple et qu'il eut conduit chez elles sa belle-sœur et ses nièces, il regagna Rouen oii il arriva vers la mi-juillet. Il n'était pas installé de la veille dans son logement de la rue Saint-Patrice qu'il reçut — sans qu'il pût dire d'où ni comment — une lettre lui annonçant que son frère « s'éloignait pour ne pas compromettre davantage les s»ens, et qu'il ne reviendrait en Franee qu'à la paix générale, espérant obtenir alors du gouA^ernement la permission de finir ses jours au milieu de sa famille ^ ».

D'Aché, pourtant, vivait à Tournebut sans grand mystère. Pour toute précaution il évitait de sortir de la propriété et il avait pris le nom de Desloricres, qui avait été l'un des pseudonymes de Georges Gadoudal, «comme s'il avait voulu se désigner pour son successeur^ » . Les domestiques, peu à peu, s'habituaient à la présence de cet hôte que M"* de Com-

\. Interrogatoire de Placide d'Aché, 31 octobre 1808. Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.

2. Rapport du préfet de la Seine-Inférieure. Archives nationales, F'' 8172. 11 est possible que d'Aché utilisât depuis longtemps ce surnom. Nous avons rencontré dans les Archives de la famille de Saint-Victor un diplôme de franc-maçon au nom du F. v de Lorière, daté de Van de la vraie lumière 4786. Peut-être est-ce là ur; 'iocument laissé par d'Aché à Tournebut et qu'avait conservé M."" de Combray.

bray entourait de soins, «parce qu'il avait eu, disaitelle, des de'sagréments avec le gouvernement ». Sous prétexte de réparations entreprises à l'église d'Aubevoie, le curé de la paroisse était invita a venir, chaque dimanche, célébrer la messe à la chapelle du château, et d'Aché pouvait ainsi assister à l'office sans se montrer dans le village.

Les jours passaient sans doute avec lenteur pour cet homme accoutumé à la vie la plus active ; il rêvait du retour du roi avec sa vieille amie; Bonnœil, qui séjournait une partie de l'année à Tournebut, donnait lecture dune oraisun funèbre du duc d'Enghien, pamphlet virulent que les royalistes se passaient de main en main et dont il avait pris copie. Que de fois d'Aché ne dut-il point arpenter la magnifique allée de tilleuls, encore debout aujourd'hui, seul vestige de l'ancien parc. Il y a là une table de pierre verdie sur laquelle on aime à penser que cet homme étrange s'accoudait quand il songeait à son rival et que, du fond de sa retraite, il façonnait l'avenir au gré de ses illusions royalistes, comme l'autre, dans son Olympe des Tuileries, au caprice de son ambition.

Cette existence d'oisiveté et de recueillement dura plusdequinzemois. Depuislafinde mars 1804, date de son arrivée a Tournebut, jusqu'au jour oii il s'en éloigna, il ne parait pas que d'Aché reçut d'autre visite que celle de la dame Levasseur, de Rouen, qui, s'il fallait en croire certain rapport de police, aurait été simultanément sa maîtresse et celle de Raoul Gaillard. A la vérité, elle était une amie

dévouée des royalistes auxquels elle avait rendu de signalés services ^ et c'est par elle que d'Aclié, pendant sa réclusion àTournebut, parvint à se tenir au courant de ce qui se passait en Basse-Normandie. Depuis la pacification générale, la tranquillité y était, en apparence du moins, rétablie; la Cliouannerie semblait oubliée; mais la conscription n'entrait pas dans les mœurs des classes rurales, et la rigueur avec laquelle elle était appliquée indisposait la population : le nombre des réfractaires et des déserteurs augmentait à chaque réquisition; protégés par les sympathies des paysans, ils se dérobaient facilement aux recherches ; les gens de la campagne les considéraient bien plus comme des victimes que comme des rebelles et les nourrissaient quand ils pouvaient les accueillir sans être vus. Il y avait là les éléments d'une nouvelle insurrection auxquels viendraient se joindre, si l'on parvenait à réunir et à équiper ces réfractaires, tous les survivants des bandes de Frotté, exaspérés de la rigueur du nouveau régime et des mauvais traitements des gendarmes.

La descente d'un prince français sur les côtes de Normandie devait, dans l'esprit de d'Aché, opérer le groupement de tous les mécontents. Bien persuadé qu'il suffirait d'annoncer à M. le comte d'Artois ou à l'un de ses fils, que leur présence était désirée par les fidèles populations de l'Ouest, pour

1. Elle était chargée, dit-on, de la correspondance avec 1 Angleterre. Rapport du préfet de la Seine-Inférieure. Archives nationales, V 8172.

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décider l'un d'e;ix?t passer le détroit, iî projetait de se rendre en Angleterre afin d'en porter lui-même à Hartwell l'invitation ; peut-être ne pourrait-on empêcher le roi de prendre en personne la tête du mouvement et de débarquer, le premier, sur la terre de France; c'était la secrète conviction de d'Aché, et, dans l'ardeur de son crédule enthousiasme, il avait la certitude qu'à l'annonce d'un tel événement, l'Empire de Napoléon s'écroulerait sans qu'il fût besoin de porter un seul coup.

Tel était l'éternel sujet des causeries que M'"^ de Combray et son hôte entrecoupaient d'interminables parties de cartes ou de trictrac; dans leur oisiveté fiévreuse, isolés du reste du monde, ignorant toutdes nouvelles idées et dos nouvelles mœurs, ils se calfeutraient dans leurs illusions et se grisaient de leurs utopies au point de leur donner la couleur d'une réalité. Et, tandis que le proscrit étudiait l'endroit de la côte oii, suivi d'une armée de volontaires à panaches blancs, il irait recevoir Sa Majesté, la vieille marquise mettait la dernière main à la disposition des appartements depuis longtemps préparés pour abriter, sur le chemin de Paris, le roi et sa suite; même pour perpétuer le souvenir de cette visite, qui devait êtr<î la page glorieuse de l'histoire deTournebut, elle avait fait recrépir et orner d'un fronton l'ancien bâtiment du château que Marillac avait laissé inachevée

1. Celte nouvelle façade, en regard de la Seine, portait, au fronton, la date de 1804.

Titres de la propriété communiqués par M"" Le Villain, propriétaire actuelle du doiniine de Tournebut.

Au mois de juillet 1805, après plus d'un an passé dans cette solitude, d'Aché jugea le moment d'agir arrivé : l'empereur allait partir pour combattre une nouvelle coalition^; le sort des armes pouvait lui être défavorable; il suffisait d'un échec pour ébranler sur ses bases mal affermies le nouvel Empire que maintenait seul le prestige d'une armée toujours victorieuse. Il s'agissait de profiter de cette chance au cas où elle vînt à se présenter. D'Aché devait, d'ailleurs, pour se tenir à portée de la croisière anglaise, se rapprocher du Gotentin; il comptait, dans cette région, des amis dévoués et savait y trouver des retraites sûres; de son côté, M"" de Combray, prenant prétexte de la foire de Saint-Clair qui se tenait, chaque année, à la mijuillet, aux environs du château de Donnay, pouvait, sans donner prise aux soupçons, conduire son hôte jusqu'au-delà de Falaise. On résolut donc de se mettre en route et, le 15 juillet 1805, la marquise quittait Tournebut avec son fils Bonnœil, dans un cabriolet que menait d'Aché vêtu en postillons.

C'est en cet équipage qu'entrait en campagne, sans autre ressource que son courage et sa foi royaliste, cet homme dont le rêve était de changer la

1. La police s'étonna, plus tard, que d'Aché eût été informé, « avant même notre gouvernement », des préparatifs de la coalition et qu'il eût quitté Tournebut « deux mois avant que l'Empereur quittât les Tuileries ». On en concluait qu'il était très informé des projets de l'Angleterre et qu'il y avait des correspondants.

2. Rapport du préfet de la Seine-Inférieure. Archives nationales, F7 8172.

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face du monde ; et l'on songe, malgré soi, en présence de cette héroïque candeur, au départ du héros de Cervantes, quittant un beau matin sa gentilhommière, muni d'une vieille rondache et couvert d'une armure démodée, pour aller, poussé par une folie sublime, prendre le parti des opprimés et déclarer la guerre aux Géants.

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