Interrogatoire de Guillaume, dit Lanoë, 1 février 180S
2. Interrogatoire de Guillaume, dit Lanoë, 4 janvier 1808. Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.
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il avait des amis haut placés, entre autres le baron Darthenay, son voisin deMeslay, récemment désigné comme député du Calvados, il obtint, sans grande peine, la nomination d'un desservant. Peu de jours après, un brave prêtre, nommé Tabbé Clérisse, débarquait à Donnay, très disposé à remplir saintement les devoirs de son ministère, et bien éloigné de prévoir le sort tragique auquel il était destiné M"* de Combray avait pris ses aises au presbytère qu'elle considérait un peu comme sa propriété personnelle, puisqu'elle en avait payé la moitié; elle se vit forcée de céder une partie de l'immeuble, ce qui l'aigrit, dès l'abord, contre le nouvel arrivant. De son côté, Acquêt fit fête à son protégé, le reçut chaleureusement, le mit en garde contre les agissements de la marquise, qu'il dépeignit comme une ennemie acharnée du gouvernement réparateur auquel la France devait le Concordat. L'abbé Clérisse, obligé par la disposition du local à faire presque ménage commun avec M™" de Combray, ne tarda pas à s'apercevoir de l'allure louche de la maison : c'étaient des conciliabules à voix basse, des visiteurs admis la nuit et disparus au petit jour, des allées et venues mystérieuses, bref, tout le train d'une maison de conspirateurs, si bien qu'un jour l'honnête curé prit à part Lanoë et lui prêcha la prudence « lui prédisant de graves ennuis s'il ne quittait au plus tôt le service de la marquise ^ ». M"^^ de Combray,
1. Interrogatoire de Guillaume, dit Lanoë, o février 1808. Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.
exaspérée, traita l'abbé de concordataire^ injure qui, dans sa bouche, signifiait renégat ; elle eut l'imprudence d'ajouter que le règne de « l'usurpateur ne durerait pas toujours, et que les princes viendraient bientôt, à la tête d'une armée anglaise, remettre les choses en place ». Et, dans sa colère elle quitta avec éclat le presbytère pour aller demander asile à son fermier, Hébert^, logé dans un tournehride qui servait de cabaret, à la rencontre des routes d'Harcourt et de Cesny, et qu'on appelait laBijude. Acquêt triomphait ; l'abbé, stupéfait, se tenait coi, quand le malheur voulut qu'il tombât malade, se mît au lit et mourût après quelques jours d'indisposition. Le bruit circula, venant du château, que M""* de Gombray l'avait « tué de chagrin » ; puis on se parla, à l'oreille, d'un certain panier de vin blanc dont elle aurait fait cadeau au pauvre prêtre; huit jours plus tard, tous ceux qui tenaient pour Acquêt étaient persuadés que la marquise avait empoisonné l'abbé Clérisse^
\. François Hébert, né au Vè, arrondissement de Falaise, était fermier de la Bijude depuis trente ans : AI""" de Combray avait en lui une confiance absolue ; la Bijude avait été donnée en douaire à M""" de Combray ; la ferme rapportait 6 à 700 livres par année.
2. Aucune preuve, est-il besoin de le dire, ne fut apportée à l'appui de cette accusation; il y a donc tout autant de présomptions contre Acquêt que contre sa belle-mère; Acquêt pouvait avoir commis le crime — s'il y eut crime — pour en accuser ensuite M""" de Combray. Mais il n'était pas inutile de mentionner ce fait, car de semblables calomnies se reproduisirent plus tard et d'autres aventures du même genre ont pu faire croire que M"'° de Combray sacrifiait, sans scrupules, à l'intérêt de son parti, les gens qu'elle croyait trop instruits de ses secrets. M. de la Sicotière a tort de parler ironiquement des victimes innocentes payant de leur vie... etc., car l'accusation, fondée ou non, fut prise, plus tard, très au sérieux par la justice.
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« après l'avoir imprudemment admis dans ses confidences^». L'émotion fut grande au village ; Acquêt jouait la consternation ; l'autorité prévenue par lui, sans nul doute — commençait une enquête, quand M. de Saint-Léonard, neveu de la marquise, maire de Falaise et très bien en Cour, parvint à étouffer l'affaire et à imposer silence aux malveillants.
Cette première passe du duel engagé entre Acquêt de Férolles et la famille de Combray avait eu pour résullat d'interdire à d'Aché la maison de sa vieille amie : se sentant aux prises avec un ennemi toujours aux aguets, elle n'osait exposer à une dénonciation l'homme sur la tête duquel reposait le sort de la monarchie. D'Aché, de tout l'hiver, n^ parut pas à la Bijude ; M""" de Combray y vivait seule avec son fils Bonnœil et son fermier Hébert : elle avait fait repeindre et approprier la maison; mais elle souffrait de se voir logée si mesquinement et regrettait les hautes salles et la quiétude de Tournebut. Au commencement du carême de 1806, elle envoya une dernière fois Lanoë à Mandeville pour convenir avec d'Aché d'un moyen de correspondance et elle reprit, avec Bonnœil, !a route de Gaillon, déterminée à ne plus remettre le pied sur ses terres de Basse-Normandie tant que son gendre y régnerait en maître, et bien persuadée que le prochain retour du roi la vengerait des humiliations qu'elle venait d'y supporter. Elle était, d'ailleurs, brouillée avec sa fille
1. Rapport du préfet de la Seine-Inférieure. Archives nationale», F? 8172.
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qui n'était venue à Donnay que deux fois pendant le séjour de sa mère où elle n'avait manifesté qu'une admiration très mitigée pour les projets de d'Achéet avait paru se désintiTesser complètement des tracas suscités àlamarquise et de son exode à la Bijude.
Si M'"" Acquêt de FéroUes s'en désintéressait, en effet, c'est qu'un grand événement s'était passé dans sa vie.
Acquêt savait bien que le procès en séparation intenté par sa femme se terminerait inévitablement au profit de la demanderesse : les mauvais traitements qu'elle avait endurés étaient de notoriété publique; tout le monde, à Falaise, la plaignait et prenait son parti. Ce procès perdu était, pour Acquêt, la fin de la plantureuse existence qu'il menait à Donnay et, non seulement il eut voulu gagner du temps, mais il souhaitait secrètement que sa femme mît de son côté quelques torts bien établis et fit ainsi regagner, à lui, défendeur, sinon les sympathies, du moins une chance de voir repousser la demande en séparation qui causait sa ruine. Pour mènera bien cette machiavélique combinaison, il manifesta l'intention d'entrer en arrangement avec la famille de Gombray et il dépêcha à M°" Acquêt un de ses amis chargés de poser les bases d'une transaction. Cet ami, nommé Le Chevalier, était un beau garçon de 25 ans^. aux che-
1. « Extrait des registres de la paroisse Notre-Dame de la ville de Vire , le 2 mars 1780 a été baptisé un fils, né de ce jour du légitime mariage de Gharles-François-Marin Le Chevalier, conseiller, garde-marteau de la maîtrise des Eaux et Forêts de Vire, et de dame Marie-Aune-Jacqueline-Suzanne Dumont, con épouse.
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veux noirs, aa teint mat, aux dents blanches. Il avait les yeux tendres, la voix chaude et, par surcroît, une tournure élégante, une bonne humeur inépuisable, malgré son air mélancolique, et une audace à toute épreuve. Comme il était propriétaire d'une ferme dans la commune de Saint-Arnould, aux environs d'Exmes, on l'appelait le Chevalier de Saint-Arnould^ ce qiii lui donnait l'allure d'un gentilhomme. Il était, d'ailleurs, bien apparenté et de famille toachant à la noblesse.
Le Chevalier est resté un des personnages les moins étudiés de l'histoire des troubles de l'Ouest: ses aventures, pourtant, méritent mieux que les quelques lignes, souvent erronées, que lui ont parcimonieusement consacrées certains chroniqueurs de la Chouannerie. C'est une figure très spéciale, copieusement romanesque, un peu énigmatique comme il convient, et qui tranche, par une nuance de galanterie et de scepticisme, sur le fond uniformément héroïque et brutal du tableau ^
« Né généreux et amoureux de gloire », ainsi qu'il le disait lui-même, il était le fils d'un con-
Noaimé Armand- Victor par Armand- Louis Dumont de la Rochelle, représenté par dame Marie-Suzannc-Renée du Montbray, épouse de Philippe Dumont, conseiller, marraine de i'enfant. »
1. tJn écrivain normand, Charles Le Sénécal, dont nous aurons plus tard à citer les travaux, se souvenait d'avoir vu, étant enfant, Le Chevalier, et avait consigné ses impressions dans des notes manuscrites qu'a bien voulu me communiquer M. Bén«t, l'archiviste du Calvados, à qui j'adresse ici tous mes remerciements pour l'obligeante érudition avec laquelle il m'a guidé. Le Sénécal se trompe sur certains points, mais son témoignage est précieux cependant et nous y aurons quelquefois recours.
— « Le Chevalier était membre très chéri d'une famille dont
seiller garde-mai'teau de la maîtrise des eaux et forêts de Vire. Un séjour de plusieurs années à Paris, où il reçut les leçons « de maîtres de toute sorte, tant pour les sciences que pour les beaux-arts et les langues étrangères ^ », avait complété son éducation. Il était rentré à Saint-Arnould en 1799, fort embarrassé du choix d'une carrière, lorsqu'une rencontre avec Picot, chef de division du pays d'Auge, dont nous avons conté la mort aux premières pages de ce récit, décida de sa vocation : Le Chevalier se fit « officier royaliste », non point tant par conviction que par un sentiment de générosité qui le portait du côté des vaincus et des opprimés. Dès les premiers jours de son enrôlement, un coup de feu lui fracasse le bras gauche ~ ; à peine guéri de sa blessure, il se remet en campagne, est compromis
une partie habitait Tinchebray et l'autre Bernières-le-Patry, à un kilomètre de ma famille. Il n'était pas de jour où nous ne vissions quelque membre de cette famille Le Chevalier. Pour aller de Tinchebray chez son parent, M. de la Rochelle, il était indispensable que Le Chevalier passât dans notre parc: c"est là, qu'étant chez mon oncle je l'ai rencontré. J'ai assisté pendant une demi-heure à une conversation soutenue avec le meilleur ton, et j'avoue que je n'ai rien compris ni retenu de ce qui s'est dit, car, j'étais en contemplation devant cet homme dont j'avais entendu tant de fois vanter le courage; je ne pouvais concilier ce ton simple, modeste, distingué, avec les actes de courage qu'on lui attribuait : il était vêtu d'un habit noir, dans un costume correct, élégant, qu'il était bien rare de voir à cette époque... 11 avait environ cinq pieds, cinq ou six pouces, mince mais parfaitement proportionné. »