‹ Tournebut, 1804-1809; d'après des documents inéditsChapitre 48 sur 125 · Renseignements particuliers · texte numérisé non relu

Renseignements particuliers

2. « M. Acquêt me prêta 2.400 francs que je lui ai rendus, il y a quatre à cinq mois. » Lettre de Le Chevalier à Real. Archives nationales, F' sni.

HO TOURNEBDT

ceur et de politesse que M™^ Acquêt, pour qui ces qualités étaient de surprenantes nouveautés, l'aima, dès le premier jour, « d'un amour effréné^ ». Elle s'associa à son existence avec une ardeur qui excluait tout autre sentiment, elle voulut être si bien à lui que, perdant toute retenue, elle adopta son aventureuse façon de vivre, se mêlant aux déclassés qui entouraient son amant et fréquentant avec eux les auberges et les cafés de Caen. 11 était parvenu à se soustraire à la surveillance de la police de Caen ; il entreprenait secrètement des voyages à Paris où il avait, disait-il, des amis dans l'entourage même de l'empereur; il courait les routes de Normandie connu de tous les anciens chouans, causant avec eux du bon temps où l'on faisait la guerre aux Bleus et ne cachant pas que, le jour où il le voudrait, il n'aurait qu'à faire un signe pour voir se ranger autour de lui toute une armée. 11 entretenait, au reste, une petite troupe de gens déterminés qui portaient ses messages et composaient son état-major.

Nombre d'indices ne permettent pas de douter que leur grande ressource était l'enlèvement des fonds de l'Etat transportés par les voitures publiques, et c'est de ces butins que s'alimentait la caisse du parti, le trésorier Bureau de Placène étant depuis longtemps blasé sur la provenance des fonds qu'il recevait. Certaines concordances de dates sont singulièrement probantes :

1. Lettre du préfet de la Seine-Inférieure à Real, 11 octobre 1807. Archives nationales, F' 8170.

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ainsi, au commencement de décembre 1805, d'Aché est à Mandeville, chez Montfiquet, si dénué d'argent que M"^ de Gombray, on l'a vu, lui envoie, par Lanoë, huit louis d'or; cependant il songe à passer en Angleterre pour en ramener les princes; une somme importante lui est nécessaire pour disposer son voyage et parer aux éventualités d'une si audacieuse tentative. M™* Acquêt est instruite de de la situation par sa mère qu'elle est venue voir Donnay, et, le 22 décembre 1805, la diligence de Rouen à Paris est attaquée à la côte d'Authevernes, distante de trois lieues seulement du château de Tournebut. Les voyageurs remarquèrent qu'un des brigands, vêtu d'un costume militaire, et que ses camarades appelaient le Dragon, était plus mince et plus actif que les autres, si bien qu'on l'eût pris « pour une femme habillée en homme i ». La même bande opérait de nouveau, au même lieu, le 15 février 1806; ainsi que dans l'affaire précédente, elle disparut, le coup fait, si rapidement qu'on pensa bien qu'une maison des environs lui servait de retraite; les soupçons se portèrent sur le château de Mussegros^, situé à trois lieues d'Authevernes; nul ne songea alors à Tournebut, dont les maîtres étaient absents depuis sept mois. C'est en mars, seulement, qu'y revint M™" de Combray, et c'est en avril que d'Aché, copieusement lesté d'argent, se décidait à franchir le détroit

1. Déclaration du sieur Burgault, propriétaire, demeurant à Paris, rue de la Paix, n° 14. Archives nationales, F'' 8172.

2. Récapitulation des faits qui se lient au procès des dames Combray. Archives nationale?-, F'' 8170.

pour porter aux princes les vœux de leurs fidèles provinces de l'Ouest.

Depuis qu'il habitait Mandeville, d'Aché n'avait pas perdu son temps. C'était une entreprise délicate que d'organiser, dans les conditions où il se trouvait, un passage offrant quelques chances de réussite. L'embarquement était relativement aisé et David \ Intrépide se chargeait d'y pourvoir : mais il importait surtout d'assurer le retour, et l'abordage clandestin de la côte française, garnie de patrouilles, sillonnée jour et nuit par les douanier^ et 2;ardée par des sentinelles sur tous les point.-: où un bateau pouvait approcher du rivage, présentait des difficultés presque insurmontables. D'Aché fit choix d'une petite crique, au pied des rochers de Sainte-Honorine, à deux lieues à peine de Trévières. David, qui connaissait tous les côtiers de la région acheta à bon prix la complicité d'une des v.igies chargées de la surveillance de la mer ^ On convint avec cet homme d'un sytème de signaux qui permettraient de n'aborder qu'en cas d'absolue sécurité.

1. « Un jour je lui faiseis observer qu'en descendant à terre il aurait pu être arrêté; mais il mapprit alors qu'il ne courait aucun risque, parce qu'il avait à lui ses signaux, et par là il entendait celui qui signale sur la côte. 11 s'embarquait à deux petites lieues de Mandeville : c'était tout près de là que se trouvait l'individu qui lui faisait des signaux, en réponse à ceux que Deslorières faisait avant de débarquer. — D. — M. Deslorières vous a-t-il dit combien il lui en avait coûté pour gagner la vigie? — R. — 11 ne m'a pas désigné la somme, mais il m'a dit que cela lui coûtait cher. »

Interrogatoire de Guillaume, dit Lanoë, 5 février 1S08. Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.

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C'est par une nuit de tempête, à la fin d'avril 1806, que d'Aché prit la mer dans un canot de dix-sept ])ieds de long que dirigeait seul David V Intrépide . Après cinquante heures de traversée, ils abordèrent en Angleterre et David regagna aussitôt le large, tandis que d'Aché se mettait en route pour Londres.

On s'imagine aisément quelles devaient être les impressions de ces fanatiques de la royauté lorsqu'ils approchaient de ces princes pour lesquels ils se dévouaient depuis tant d'années, traqués sur la terre de France et poursuivis comme des malfaiteurs, ils se figuraient trouver à Londres l'accueil que méritait leur héroïque fidélité : ils se préparaient à être traités en fils par le roi, en amis par les princes, en chefs par les émigrés qui attendaient impatiemment, avant de rentrer en France, qu'on la leur eût reconquise... La déception était cruelle : ce monde de l'émigration, que ses malheurs et son incommensurable vanité rendaient si facile à duper, avait été victime de tant de faux chouans, d'espions déguisés ou de simples escrocs, tous apportant des plans de restauration, se les faisant payer et s'esquivant pour ne plus reparaître que la méfiance, à la fin, avait pris la place de cette assurance candide des premiers temps : tout Français, arrivant à Londres, était considéré comme un aventurier et, autant qu'on peut lire dans une histoire fermée, — car ceux qui tentèrent l'expérience d'une visite aux princes exilés ont respectueusement fait silence sur leur déconvenue, — il semble bien qu'un rapproche-

mont avec l'émigration réservait aux royalistes militants de terribles déboires. D'Aché n'échappa point à cette désillusion, et, quoiqu'il fût resté muet sur les incidents de son séjour à Londres, on sut qu'il y avait été, dès l'abord, mis en prison et que, de deux mois, il ne put parvenir à approcher le comte d'Artois et moins encore le roi exilé.

M. de la Chapelle, qui était alors le personnage influent de la petite cour d'Hartwel, le fit comparaître, le questionna sur ses projets, s'opposa à ce qu'il fût reçu par les princes^, mais le mit en rapport avec les ministres du roi George; tout individu apportant l'idée de quelque machination contre le gouvernement de Napoléon était toujours, chez ces derniers, bien venu et écouté.

Après trois semaines de conférences, on arrêta, pour le printemps de 1807, un débarquement qu'appuierait une levée générale des paysans de l'Ouest. L'attaque simulée de Port-en-Bessin permettrait de s'emparer, par surprise, des îles Tahitou et Saint-Marcouf, ainsi que de Port-Bail, sur la côte occidentale du Gotentin; la destruction des chaussée:, qui défendent la partie basse de la péninsule, tis.surerait le succès de l'entreprise en isolant Cherbourg, pris à revers et enlevé sans résistance possible. Le corps d'invasion concentré sous les forts de la ville ayant là une retraite assurée, descendrait par Garentan sur Saint-Lô et sur Caen à la

î. Interrogatoh'e de M™" de Gombray, 2 août 1807. Archives du grefle de la Cour d'assises de Rouen.

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rencontre de l'armée de paysans et de réfractaires dont d'Aché garantissait le concours; il se faisait fort de réunir vingt mille hommes ; le gouvernement anglais en offrait tout autant en soldats russes et suédois qu'il se chargeait de transporter sur les côtes de France ; en attendant, afin de parer aux dépenses que nécessiteraient ces préparatifs, un « crédit illimité » était ouvert à d'Aché sur le banquier Nourry de Caen ^

Son séjour à Londres dura près de trois mois; vers la fin de juillet une frégate anglaise le ramenait à la station de l'amiral Saumarez qui le reçut avec de grands égards et fit appareiller, pour le conduire à la côte, un brick de quatorze canons. Quand on fut, la nuit, à quelques portées de fusil du rivage de Saint-Honorine, d'Aché exécuta lui-même les signaux convenus auxquels la vigie de terre ne tarda pas à répondre. Une heure après, le canot de David Vlntrépide accostait le brick anglais et, avant le lever du jour, d'Aché était rentré à Mandeville et faisait partager à ses hôtes la joie que lui causait l'heureux succès de son voyage. Et, tout de suite, on fit des projets : on décida, sur-le-champ, que le château des Montfiquet servirait d'asile au roi durant les premiers jours qui suivraient le débarquement'^. Huit mois devaient s'écouler avant l'en-

1. « M""" Acquêt se rappelle que lorsqu'elle vit M. Deslorières, il y a un an, à Donnay, il lui apprit que le gouvernement anglais lui avait donné un crédit illimité sur un banquier de Caen. » Déclaration de M'"° Acquêt, 9 octobre 1807.

2. « La maison des Montfiquet avait été destinée à recevoir le roi, s'il était débarqué incognito parce qu'elle était le centre <les habi-

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trée en campagne et ce temps suffisait à d'Aché, l'argent ne manquant pas, pour préparer ses opérations.

Il convient de dire tout de suite que le cabinet anglais, en spéculant sur le fanatisme de d'Aché, comme jadis sur celui de Georges Cadoudal et de tant d'autres, n'était point du tout dans l'intention détenir ses promesses : sa politique haineuse contre Napoléon lui suggérait cette infamie de stimuler les naïfsroyalistes de France par des espérances qu'il était bien déterminé à ne pas réaliser; il les abandonnait lorqu'il les voyait engagés au point de ne pouvoir reculer, peu soucieux, d'ailleurs, de les pousser à l'échafaud et désireux seulement d'entretenir en France des agitateurs et de les acculer à une situation désespérée, dans le but de susciter parmi eux quelque assassin qui débarrasserait le monde de Bonaparte. Sans doute est-ce là une des causes de l'obstination des princes exilés à ne point encourager les tentatives de leurs partisans; connaissaientils le piège tendu à loyauté de ces malheureux? N'osaient-ils les mettre en garde dans la crainte de s'aliéner le gouvernement anglais? Payaient-ils de ce prix le loyer d'Hartwel? Cette histoire des intrigues qui se jouaient autour du prétendant est pleine de mystères, ceux qui y furent mêlés, tels que Fauche-Borel ou Hyde de Neuville s'y perdaient eux-mêmes et il fallut le grand jour de la Restau-

tudes de Deslorières; on comptait aussi sur M. de Cantelou, riche propriétaire des environs de Bayeux. » Déclaration de M°" Acquêt, 20 décembre 1807.

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ration pour ouvrir les yeux des principaux intéressés sur certains dévouements qui se trouvèrent n'avoir vie que des trahisons.

En ce qui concerne d'Aché, il semble bien certain qu'il ne reçut des princes aucune promesse, qu'il ne fut même pas admis en leur présence et que les ministres anglais, seuls, l'excitèrent à se lancer dans l'extraordinaire aventure oii ils avaient bien l'intention de le laisser périr. Ainsi le crédit illimité ouvert chez le banquier Nourry n'était qu'un leurre : tout en laissant croire aux conspirateurs que l'argent ne leur ferait jamais défaut, on limitait d'avance ce crédit à 30.000 francs et cette duplicité indigna jusqu'aux policiers qui, plus tard en eurent la révélation.

/Il n'est point facile de suivre d'Aché dans le travail occulte qu'il entreprenait : il apportait tant de soins et de précautions à échapper à la police qu'il a, du môme coup, dépisté la postérité : c'est à peine si quelques jalons permettent de suivre sa trace pendant les trois années qui marquèrent l'apogée de son étonnante existence.

On le trouve d'abord, pendant l'automne de 1806, à la Bijude oij M"* de Combray, restée à Tournebut, avait chargé Bonnœil et M"^ Acquêt d'aller le recevoir. Il s'agissait de lui procurer un porteur d'ordres rompu aux habitudes et aux dangers de la Chouannerie. M"" Acquêt avait proposé, pour remplir ces fonctions, un allemand nommé Flierlé' que Le Che-

1. Flierlé était ne à Leibstadt, dans le duché de Neubourg, eu Allemagne. 11 avait quarante ans en 1808.

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valier recommandait. Flierlé s'était distingué dans la Chouannerie; spadassin émérite, il avait été mêlé à tous les complots. Venu à Paris à l'époque du 18 fructidor, il y avait reparu au moment où Saint- Réjant préparait sa machine infernale ; il y séjourna de nouveau pendant trois mois lors de la conspiration de Georges. Depuis deux ans il vivait, en attendant quelque nouvel engagement, d'une petite pension sur la caisse royale et, quand les fonds manquaient, il se faisait héberger par ses anciens compagnons plus fortunés, rôdant de Gaenà Falaise, de Mortain à Bayeux ou à Saint-Lô, poussant même ses excursions jusque dans la Mayenne i. Bien qu'il ne l'eût pas avoué, on peut affirmer qu'il était un des hommes employés ordinairement aux attaques des voitures publiques : c'était en ce genre un professionnel : on l'appelait le Teisch-.

Convoqué à la Bijude, il s'y présenta un matin de la tin d'octobre; le soir du même jour, tandis qu'on était à table, d'Aché arriva à son tour; on causa, — assez vaguement du grand projet, — mais beaucoup des anciens camarades de la Chouannerie;

1. Les révélations de Flierlé fournissent des indications précieuses sur le sort des anciens chouans pendant la période impériale : voici un extrait de ces interrogatoires : <!;D. Etiez-vous payé exactement? — R. Oui exactement. — D. Y avait-il beaucoup de monde payé comme vous? — R. Nous pouvions être une cin quantaine, parce qu'on ne pensionnait que les chouans qui avaient été orficiers. On donnait seulement des secours aux simples soldats qui étaient dans le besoin, on en logeait même dans les maisonrs particulières et on payait leur nourriture. On en plaçait aussi comme domestiques chez les particuliers riches.» Archives du greflede la Cour d'assises de Rouen.

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