Exactement 63.076 fr. 83. Rapport du préfet du Calvados
L AFFAIKE DU QUESNAY 155
sieurs » qui étaient, disaient-ils, au nombre de douze; trois portaient des redingotes de draps gris : ceux-ci étaient cliaussés de bottes ; un autre avait été frappé « par la très petite taille de deux des brigands ^ ».
Enfin, la monnaie recueillie et les coiïres rechargés, on attela deux chevaux au camion qu'on traîna chez Dupont d'Aisy ; celui-ci s'était prodigué; il ne quitta pas le chariot qu'il fit déposer dans sa cour et mit sous clef les caisses brisées et le billon dont le total s'élevait à 3.404 francs. Et quand, dès l'aube, M. le comte Caffarelli, préfet du Calvados, prévenu par exprès dès minuit, arriva sur les lieux dans sa chaise de poste, c'est encore chez Dupont d'Aisy qu'il fut reçu ; même, après avoir recueilli les témoignages et considéré les pièces à conviction, il adressa au ministre de la police un de ces rapports optimistes qu'il troussait avec tant
1. D'après le premier rapport du préfet du Calvados à Real, en date du 9 juin, la troupe des brigands aurait été, en effet, composce de douze personnes, dont deux de très petite taille ayant environ cinq pieds. Nous savons, cependant, à n'en pouvoir douter, qu'AUain et Flierlé n'avaient enrôlé que six compagnons. Quatre complices seraient-ils donc venus, en amateurs, prendre part à l'action? Et cette question nous reporte à la déposition de Lanoë qui, vers huit heures du soir, rencontra, le 1 juin, M"» Acquêt et trois autres personnes aux environs du bois du Quesnay. L'une de ces personnes était la fille Dupont: mais les deux autres? Hébert et Joseph Buquet, peut-être. Si M""" Acquêt amena, au dernier moment, ce renfort à Allain, et qu'elle voulut assister au pillage de la voiture, sa présence et celle de la fille Dupont expliqueraient la très pet- 'e taille que le rapport de Caffarelli attribue à deux des compagnons d' Allain. Notons, en outré, que, le 16 septembre suivant, Real écrivait à M. le préfet du Calvados, à lui seul, qu'il était démontré que M"» Acquêt de FéroUes avait participé au vol du 7 juin. Archives nationales, F^ 8170.
d'aplomb. Par celui-ci, il annonçait à Son Excellence « qiiapi'ès vérification faite le chargement avait été reconnu intact... sauf les caissbs contenant l'argent du gouvernement. » M. Caffarelli possédait à fond Fart délicat de la correspondance administrative et savait faire glisser, à grand renfort d'eau claire, la pilule dorée des vérités désagréables.
Ce fonctionnaire modèle passa la journée à Aisy, attendant des nouvelles; les paysans et les gendarmes battaient le pays avec précaution, car, depuis la veille, la légende avait grossi et on parlait, non sans terreur, du combat courageusement livré par M. Dupont d'Aisy à toute une armée de brigands. Vers midi, les éclaireurs rentrèrent ne ramenant que les quatre chevaux du chariot qu'ils avaient trouvés attachés à une haie près du village de Placy, et le pauvre Gousset qui s'était tranquillement assis à l'ombre d'un arbre, sur un sillon, près d'une pièce de blé. Il raconta que la bande l'avait abandonné là, de très grand matin, après l'avoir fait marcher, pendant toute la nuit, les yeux bandés. Au bout d'une heure et demie, n'entendant plus rien, il avait osé détacher son bandeau, et, ne connaissant pas le pays, il attendait qu'on vînt le chercher ; il ne put fournir, touchant les voleurs, aucune indication, si ce n'est qu'ils marchaient très vite et qu'il avait reçu d'eux de terribles coups. M. Caffarelli plaignit beaucoup ce pauvre homme, le chargea de conduire à Caen le chariot et les caisses brisées, puis, après avoir
hautement félicité M. Dupont d'Aisy de sa belle conduite, il reprit, le même jour, le chemin de sa résidence.
Après l'escarmouche d'Aisy, Allain et ses compagnons avaient marché grand train dans la direction de Donnay : ils allaient à l'aventure et s'égarèrent. En traversant le village de Saint-Germainle-Vasson, ils entraînèrent de force un garçon meunier qui prenait le frais sur le seuil de sa porte et qui, bien que très effrayé à la vue de cette bande d'hommes armés et de chevaux chargés de lourds bissacs, consentit à leur servir de guide. Il les conduisit jusqu'à Acqueville. Allain le renvoya en lui donnant dix écus '.
Il était environ minuit quand ils arrivèrent à Donnay; ils passèrent derrière le château. Joseph Buquet les attendait là et les mena jusqu'à sa maison. Son frère et lui font entrer les huit hommes, leur recommandent le silence, les aident à décharger les sacs dont le contenu est vidé dans un trou, creusé d'avance, au bout du jardin^; puis, on « tire à boire ». On prend une heure de repos et, comme le jour allait paraître, Allain donna le signal du départ. Il avait hâte de conduire ses gens hors du département du Calvados et de les mettre ainsi à l'abri des premières poursuites de la police de CafFarelli, Au jour naissant, ils passaient l'Orne au
1. Interrogatoire de Flierlé. Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.
2. Rapport du préfet de la Seine-Inférieure, Archives nationales, F' 8112 et Acte d'accusation.
pont de La Landelle, jetaient leurs fusils dans une pièce de blé et se séparaient après avoir reçu chacun 200 francs ^
Cette journée du 8 juin s'écoula pour les habitants de Donnay dans le calme le plus parfait. jyjme acquêt ne sortit pas de laBijude. Dans l'apièsmidi, un tanneur de Placy, nommé Brazard, en passant devant la maison, hêla Hébert qu'il aperçut dans le jardin. Il lui apprit que, le matin, à son réveil, il avait trouvé quatre chevaux attachés à sa haie ; les gendarmes de Langannerie étaient venus les réclamer, disant que « c'étaient ceux de la diligence de Falaise à Caen attaquée par les chouans pendant la nuit ». Hébert s'étonna beaucoup 2; M"^ Acquêt fit l'incrédule; mais le bruit de l'attentat se répandit : le soir, la nouvelle était connue de tout le village.
Acquêt, depuis un mois, restait invisible : son instinct haineux, et sans doute aussi des indices sournoisement recueillis, l'avertissaient que sa femme machinait sa propre perte, et il se gardait de l'arrêter en si bon chemin. Quelques jours auparavant, son jardinier Aumont avait remarqué un matin que la rosée « sur la pelouse était abattue » et relevé des traces de pas conduisant à la cave du
1. « .'.ilain distribua à ses compagnons et je pris moi-même 200 francs dans un mouchoir. » Interrogatoire de Flierlé. Un rapport du préfet de la Seine-Inférieure à Real assure que chacun des fcandits ne reçut que 50 francs. Archives nationales, F' 8172.
2. Interrogatoire de François-Jean Hébert. Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.
l'affaire du quesnay 159
château* ; mais Acquêt sembla n'attacher à ces faits aucune importance.
C'est par sa servante qu'il apprit l'enlèvement de la recette d'Alençon; le lendemain, le boucher Redet, de Meslay, raconta que, huit à dix jours auparavant, comme il passait en charrette, vers trois heures du matin, près des ruines de l'abbaye du Val, « sa jument avait fait un écart, effrayée par la vue de sept ou huit hommes qui sortirent subitement de derrière une haie»; ils lui demandèrent le chemin de Rouen. Redet, sans répondre, s'était enfui, et comme il parlait à tout venant de cette rencontre, Hébert, l'homme-lige de M™^ de Combray, l'avait instamment prié de ne point ébruiter l'incident. Si Acquêt eût gardé un doute, cette recommandation l'eût dissipé. 11 partit aussitôt pour Moslay prendre conseil de l'ami Darlhenay, et, le jour suivant, il écrivit au commandant de la gendarmerie ^ pour l'inviter à perquisitionner au château de Donnay.
1. Interrogatoire de François-Jean Hébert. Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.
2. « J'eusse écrit sur-le-champ aux gendarmes pour les inviter à faire la visite... mais j'écrivis seulement le lendemain qui était le 11, et quoique ma lettre fut remise dès ce même jour, la visite ne se fit que le dimanche 14. » Déclaration d'Acquêt de FéroUes. Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen. Acquêt commet ici une erreur : c'est le vendredi 12 qu'eut lieu la perquisition : la lettre de Caffarelli qui en rend compte à Real est datée de Caen, 13 juin 1807. On peut encore citer cet aveu, fait par lui-même, de l'odieuse délation dont Acquêt se rendait hypocritement coupable : « C'est à mQi qu'on doit la découverte du repaire des voleurs dans le château de Donnay : c'est moi qui ai écrit au. brigadier de la gendarmerie pour provoquer la visite. » Et quand Acquêt écrivait cette lettre au ministre de la police (14 décembre 1807) sa femme était depuis deux mois arrêtée, et il savait, par conséquent, qu'il l'accusait ainsi personnellement.
La visite eut lieu le vendredi 12 juin, et c'est le capitaine Pinteville qui la dirigea. Acquêt s'offrit à guider les recherches; la perquisition amena des constatations singulières : certaines portes de cette grande maison, abandonnée depuis longtemps, furent trouvées munies de fortes serrures récemment posées ; d'autres étaient clouées et on dut les enfoncer; « dans un grenier retiré et obscur auquel on ne parvenait qu'avec peine » — Acquêt conduisait les gendarmes — c< un tas de foin conservait encore l'empreinte des six hommes qui s'y étaient couchés; des os encore frais, des débris de pain et de viande, des ordures témoignaient que la bande y avait séjourné ; des feuilles de papier, provenant d'un mémoire imprimé par le sieur Hely de Bonnœil, frère de M"° Acquêt, étaient roulées en cartouches et cachées dans un coin sous les tuiles. On découvrit même les bissacs qu'après le vol les Buquet avaient cachés là; dans le sol d'une cave, un trou « de deux pieds et demi en carré, profond de même, avait été creusé pour recevoir l'argent»; on avait eu la précaution d'ouvrir, au dessus, le plancher, afin que, de l'étage supérieur, il fût possible de surveiller le dépôts Le projet d'enfouir en cet endroit le produit du vol avait été, on le sait, abandonné au profit des Buquet; mais l'indice était d'importance et Pinteville en fit son rapport,
La chose, d'ailleurs, n'alla pas plus loin. Quel soupçon pouvait atteindre les châtelains de Donnay?
1. Lettre du préfet du Calvados à Real. Archives nationales, F' 8172.
l'affaire du quesnay 16î
Les brigands avaient, à la vérité, choisi leur maison pour asile; mais il n'y avait rien là qui pût servir de base à une accusation de complicité : ni Pinteville, ni Caffarelli, qui transmit au ministre le procès-verbal, ne songèrent même à pousser plus avant sur ce point leur enquête.
Fouché n'en savait pas davantage ; mais il trouvait l'alîaire mollement conduite. 11 paraissait évident que l'attentat du Quesnay allait grossir la liste, si longue depuis dix ans, des vols de fonds publics dont les auteurs resteraient à tout jamais impunis. Real , flairant d'instinct que d'Aché était dans Faff'aire, se souvint à propos du capitaine Manginot qui, au temps du complot de Georges Cadoudal, avait réussi à reconstituer les étapes des conjurés entre Biville et Paris et auquel on devait précisément la révélation du rôle joué par d'Aché dans la conspiration^.
Manginot 2 reçut donc l'ordre de se rendre en toute hâte dans le Calvados. Le 23 juin il arrivait chez Cafl'arelli, porteur de ce mot de présentation : « L'adresse, le zèle, le bonheur de cet officier dans ces sortes de recherches sont connus; ils ont été assez prouvés par son succès dans une affaire du même genre, je vous invite à l'accueillir comme il
1. « J'envoie sur les lieux Manginct : personne n'est plus en état que lui de réussir à raison surtout des relations qu'il peut y avoir entre ces bandits et ceux qui ont commis, dans l'Eure, des délits semblables. » Note de Real à Fouché. Archives nationales, F^ 8172.
2. François Manginot, né le 30 mars 1732, à Dieulouard(Meurthe), était en 1807 capitaine de gendarmerie à Evreux. Ses notes étaient ainsi conçues: « des moyens, de la conduite, de la tenue, très actif, servant bien et faisant bien servir ; assez adroit pour les captures. » Archives du ministère de la guerre.
mérite derêtre. » Le préfet fit donc fête à Tofficier; il conaaissait trop bien la manière des chouans et leur habileté à disparaître pour conserver personnellement aucune illusion sur le résultat final de l'aventure ; mais il n'en montra rien et manifesta, au contraire, la plus grande confiance dans le savoir-faire d'un homme qui paraissait si bien en cour.
Celui-ci débuta par une nouvelle perquisition au château de Donnay ; mais, comme sa grande réputation l'obligeait au succès et qu'il n'était pas fâché d'étonner les autorités du Calvados par la sûreté de son coup d'œil, il fit arrêter tout d'abord Acquêt de Férolles ; c'était lui qui, le premier, avait prévenu la gendarmerie du séjour des brigands à Donnay, et ceci semblait à Manginot prodigieusement louche. Le même jour, il donnait l'ordre de s'assurer d'Hébert ; quelques personnes du village essayèrent bien d'insinuer qu'Hébert et Acquêt étaient irréconciliableraent ennemis et que Manginot faisait fausse route; mais celui-ci, très gonflé de son importance, n'en voulut pas démordre. Poursuivant ses extravagantes déductions, il flaira que la complicité du charretier Gousset, convaincu d'avoir bu et joué aux quilles tout le long du chemin, ne pouvait faire doute, et le pauvre homme fut arrêté dans son village où il était retourné, près de sa femme et de ses enfants, pour se remettre de ses émotions. Enfin Manginot, évidemment en verve de bévues, s'imagina que Dupont d'Aisy lui-même avait bien put retenir Pinteviile a dîner et ameuter ses paysans
dans le but d'assurer la retraite des brigands; en conséquence, il décerna contre lui un mandat d'amener 1, à la grande stupeur de Caffarelli qui voyait ainsi emprisonner tous ceux dont il avait loué la belle conduite et donné en exemple le dévouement.
Ainsi dans une région où il n'avait, pour ainsi dire, qu'à frapper au hasard pour atteindre un coupable, le capitaine Manginot était assez malchanceux pour n'incarcérer que des innocents, et, par surcroit d'ironie, le hasard voulait que ces innocents fissent, devant l'enquête, une si piteuse figure que les soupçons s'en trouvaient justifiés. Acquêt désirait grandement dénoncer sa femme, mais il ne voulait parler qu'à coup sûr, et le magistrat de sûreté de Falaise, devant lequel il comparut, note qu'au cours de ses interrogatoires «il tombe dans des contradictions; ses réponses sont loin d'être satisfaisantes, quoiqu'il les combine avec le plus grand soin et réfléchisse longtemps avant de parler"-». Au premier mot qu'il insinua contre M™* de Gombray et sa fille, le juge, indigné, le fit taire et l'expédia, sous bonne garde, à Caen où on le mit au secret 3. Quant à Hébert, ne voulant pas compromettre les dames de la Bijude auxquelles il était tout dévoué, il répondit à peine aux ques-