PRÉFACE XXV
Il ne nous reste plus qu'à savoir comment du dehors on pouvait pénétrer dans la cave.
Nous avons deux bons guides : notre aimable hôte, M. Constantin, et M. l'abbé Drouin, curé d'Aubevoye, très au fait des traditions locales. Ils nous indiquent la Grotte de VHermite!
0 Ducray-Duminil!... Encore toi!
C'est au flanc du coteau qui descend vers la Seine, une ancienne carrière, en contre-bas de la tour et sans communication apparente avec elle, mais située de telle sorte que, pour les relier, il suffisait d'un couloir de quelques mètres, rampant sous terre. La grotte étant aujourd'hui comblée en grande partie, l'entrée de ce boyau a disparu sous le remblai.
En la regardant — très innocente en apparence — sous sa chevelure de broussailles et de ronces, je croyais voir quelque Chouan, à la clarté des étoiles, l'œil et l'oreille au guet, se jeter là, brusquement, comme un lièvre au gîte, pour aller dormir tout habillé, sur le grabat du deuxième étage. — Évidemment cette tour, machinée, comme toute l'habitation de M™^ de Combray, était l'un des refuges que les Chouans s'étaient ménagés, des côtes de Normandie jusqu'à Paris, et dont ils avaient seuls le secret.
Mais pourquoi y loger M™^ Moisson , sauLi la
XXVI TOURNEBUT
mettre dans la confidence? — Si M""^ de Combray voulait détourner tout soupçon, par la présence de deux femmes et d'un enfant, c'était bien le cas de le leur dire. . . Et, si elle jugeait M™^ Moisson trop exaltée pour un tel aveu, il ne fallait pas l'exposer à des surprises nocturnes, qui ne pouvaient que l'exalter encore plus !... Phélippeaux, dans le procès de Georges, interrogé sur le père de Moisson, qui a disparu, répond qu'il habitait rue et île Saint-Louis, près du nouveau pont : qu'il était graveur et dirigeait une manufacture de boutons ; et que M""^ Moisson avait une femme de chambre nommée R. Petit-Jean, mariée à un garde municipal. Est-ce la crainte de quelque indiscrétion de cette femme écrivant à son mari qui motivait le silence de M""® de Combray ? — Alors et toujours, pourquoi la tour?
Quoi qu'il en soit, la précision des souvenirs de Moisson nous était démontrée. Seulement la trappe n'avait pas été forcée, comme il le croyait, au retour d'une expédition nocturne, par des Chouans en déroute. Nous étions déjà fixés sur ce point par les premiers documents que Lenôtre avait réunis en vue du présent ouvrage. Dans l'été de 1804, il n'y eut aucune expédition de ce genre, aux environs de Tournebut. On n'aurait eu garde d attirer l'attention sur le château, où se cachait
PRÉFACE XXVIl
alors celui que les Chouans de Normandie appelaient le Grand Alexandre et jugeaient seul capable de succéder à Georges : le vicomte Robert d'Aché, qui, traqué dans Paris, comme tous les royalistes dénoncés par Querelle, avait su dépister les recherches, sortir à la réouverture des portes, sous l'un de ses déguisements habituels, colporteur, charretier, gagne-petit, etc., gagner la Normandie par la rive gauche de la Seine, et se réfugier chez sa vieille amie, à Tournebut, oii il put séjourner quatorze mois durant, sous le nom de Deslorières, sans que jamais la police y ait soupçonné sa présence.
Il était sûrement, ainsi que Bonnœil, fils aîné de M"^ de Combray, l'un des trois convives, avec qui Moisson a soupe le soir de son arrivée. Celui qui jouait toujours aux cartes, au trictrac, avec M""® de Combray, et qu'elle donnait pour son notaire, pourrait bien être d'Aché luimême. Quant aux hôtes furtifs de la tour, étant donné le séjour de d'Aché à Tournebut, il y a forte apparence qu'ils étaient là de passage, pour conférer avec lui, sous bois, sans même paraître au château, prendre ses ordres et repartir mystérieusement, comme ils étaient venus.
Car, dans sa retraite, d'Aché conspirait toujours et s'efforçait à renouer, "avec le ministère
XXVIII TOURNEBUT
anglais, les fils du complot qui venait d'échouer misérablement, .Moreau s'étant dérobé à la dernière heure. Le parti royaliste était moins intimidé qu'exaspéré par !-« mort du duc d'Eughien, de Georges et de Pichegru, et ne se tenait pas pour battu, même par la proclamation de l'Empire, qui, d'ailleurs, en province — surtout dans les campagnes, — n'avait pas excité l'enthousiasme que signalent les rapports officiels.
En réalité, il fut accepté par la majorité de la population comme un gouvernement d'expédient, qui rassurait provisoirement les intérêts menacés ; mais dont la durée n'était rien moins que certaine ! — Il était trop évident que l'Empire, c'était Napoléon ; comme le Consulat avait été Bonaparte, et que tout reposait sur la tête d'un seul homme. Que la machine infernale l'eût supprimé, la royauté avait beau jeu. Sa vie n'était pas seule en cause ; sa fortune elle-même était bien chanceuse. Fondé sur la victoire, l'Empire était condamné à toujours vaincre. La guerre pouvait défaire ce qu'avait fait la guerre. Et cette inquiétude est manifeste dans les correspondances et les mémoires contemporains. Ils étaient plus nombreux qu'on ne pense, les courtisans du nouveau règne, aussi sceptiques sur sa durée,