‹ Tournebut, 1804-1809Chapitre 44 sur 115 · Billard de Veaux, Mémoires, t. III, p · texte numérisé non relu

Billard de Veaux, Mémoires, t. III, p

2. «t A l'affaire du Gast », dit La Sicotière. Billard de Veaux donne une autre version : « en faisant une patrouille dan., les environs du haras du Pin, Le Chevalier plaça nonchalamment 109 espingola sous son bras ; le coup partit et dix-neuf balles lui brisèrent l'épaule ». Mémoires, t. III, p. 215.

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dans une arrestation de diligence : on emprisonne trois de ses amis ; lui-mênie, arrêté, parvient à prouver que, le jour môme où l'attaque avait lieu aux environs d'Evreux, il rendait visite, à Paris, à un sénateur très ami du pouvoir, et les magistrats durent s'incliner devant cet indiscutable alibi. Le Chevalier pourtant voulut comparaître devant le tribunal qui jugea ses compagnons et plaida leur cause « avec l'éloquence de l'amitié la plus pure et la plus héroïque » ; même quand il entendit prononcer leur condamnation à mort, il demanda, dans un élan d'émotion qui émerveilla, à partager leur échafaud. On se contenta de l'envoyer dans les prisons de Caen d'où il sortit au bout de quelques mois, pour rester, à Caen même, sous la surveillance de la police, et c'est alors que son existence devint une extravagante épopée.

Il se trouvait maître d'une fortune assez importante : sa chevaleresque conduite à l'affaire d'Evreux lui avait valu, dans le monde de la Chouannerie, une célébrité telle que, sans le connaître autrement que de renom, Mme de Combray avait traversé la Normandie pour venir, comme bien d'autres dames royaliste.0, visiter le héros dans sa prison et lui offrir ses services : il eut des admiratrices qui l'adulaient et des flatteurs qui l'exploitèrent ; comment cette tête, un peu chaude, de vingt ans aurait-elle résisté à de telles griseries en cette étrange époque où les plus sages déraisonnaient? Du iù^ins sa folie fut-elle généreuse.

A peine hors de prison, apitoyé par la misère

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des chouans amnistiés, véritables parias dont les bandes affamées vivaient d'expédients ou d'aumônes, il prend à sa charge « les royalistes sans aveu de tous les partis, les nourrit, les loge, les entretient », toujours suivi d'une douzaine de ces parasites dont la troupe dépenaillée encombrait le café Hervieux, où il tenait sa cour et on traînaient, en outre, maîtres d'anglais, de mathématiques et d'escrime qu'il avait à sa solde et dont il recevait les leçons entre deux .parties de pharaon.

Le Chevalier avait le cœur ardent, la bourse toujours ouverte; il parlait facilement et «avec le ton du barreau ». 11 apportait à ses affections une sorte d'exaltation passionnée : il apprit, en prison, la mort d'un de ses amis, Gilbert, guillotiné à Evreux, et, comme quelqu'un le félicitait de sa prochaine mise en liberté, ilrépondait : — «Ah ! mon bon camarade ! Etait-ce une lettre de félicitations qu'il fallait m'écrire ? Mon cœur vous est-il si peu connu et ne savez-vous pas combien je chérissais Gilbert? Oui, le bonheur de mes jours est à jamais détruit; rien ne peut remplir le vide de mon cœur... J'ai vécu... Oh! bien trop! 0 devoirs divins do l'amitié et de l'honneur, que mon cœur brûle de vous satisfaire ! 0 moment de l'anéantissement ou de l'éternité, que vous me semblerez doux quand je les aurai remplis ! » Telle était la manière de Le Chevalier, et cette affectation détonnait singulièrement dans le monde où il vivait; son opulence relative, sa générosité, un certain mystère qui planait sur sa vie lui donnaient, sur les chefs les plus

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populaires, une sorte d'avantage : on savait qu'il rêvait de « projets gigantesques » et ses partisans 3e considéraient comme étant de taille à accomplir de grandes choses.

En réalité, Le Chevalier dépensait sans compter son patrimoine qui se trouva bientôt singulièrement réduit l : la caisse du parti dont un ancien officier de Frotté, Bureau de PJacène, s'intitulait pompeusement le trésorier général, la caisse du parti était vide et, pour la remplir, des instructions « venues de haut», sans qu'on sût nettement de qui elles émanaient, recommandaient aux fidèles le pillage des caisses de l'Etat. Le Chevalier, dont la manière de vivre avait peu à peu détendu la surveillance de la police, en profitait pour faire de rapides absences. Certains avaient remarqué que chacune de ses fugues coïncidait ordinairement avec une arrestation de diligence, chose fréquente en Normandie à cette époque et considérée par tout le parti comme jeu de bonne guerre ; la plupart du temps, d'ailleurs, l'exploit n'était pas de nature à éveiller grands scrupules, le conducteur de la voiture, et souvent aussi son escorte, étant de complicité avec les chouans ; on tirait seulement quelques coups de fusil ou de pistolet pour simuler un combat ; les uns ouvraient les caisses, tandis que d'auires faisaient le guet ; on partageait jusqu'au dernier sou l'argent du gouvernement, en

1. Voici, estimé par lui-même à quoi se réduisait «a fortune ▼ers Î804: une maison à Caen évaluée 40.000 francs, une peîita ferme et un bois dons les environs de Vire, évalués 25.000 francs, créances certaines 50.000 francs. Archives nationales. F" 8172.

ayant soin de replacer dans les coffres celui appartenant aux particuliers ; quelques heures plus tard la bande rentrait à Gaen et les réunions bruyantes du caféHervieux n'étaient même pas interrompues. Ce qui, en dépit de ces équipées que personne, d'ailleurs, ne jugeait déshonorantes, rend particulièrement attachante la figure de Le Chevalier, c'est la douleur intime et profonde qui assombrissait sa vie d'aventures. Il avait épousé en 1801 — à 21 ans, alors qu'il était détenu à Gaen — une jeune fille un peu plus âgée que lui, Lucile Thiboust, dont le père avait été directeur des domaines1. 11 lui fallait s'échapper de sa prison pour passer quelques rares heures auprès de sa femme qu'il chérissait d'autant que le plus souvent son amour était réduit à s'exhaler en lettres brûlantes et non dénuées de littérature. C'est en prison qu'il apprit la naissance d'un fils né de cette intermittente union, et, huit jours plus tard, la mort de la femme adorée qui l'avait rendue père. Son chagrin fut immense; il se mita aimer son enfant de toutes les forces de son âme exaltée, et, de ce jour, on peut affirmer qu'il n'eut plus, à proprement parler, d'autre affection. Il avait vécu si vite qu'à vingttrois ans il était lassé de l'existence ; sa seule préoccupation était l'avenir de son fils qu'il avait confié aux soins d'une brave femme, nommée .Marie Hamon; il traçait, pour ce bambin au maillot, une règle de conduite — « qu'il fuie la corruption, la séduction et toutes les passions honteuses et vio-

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