‹ Tournebut, 1804-1809Chapitre 49 sur 115 · Archives nationales, F · texte numérisé non relu

Archives nationales, F

2. Interrogatoire de Flierlé, 15 janvier 1808. Archives du greffe de la Cour d'assises de Kouen.

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anglais pour être de suite envoyées à Londres1.

On ignora toujours ce que contenaient ces mystérieuses dépêches et, sur ce point, l'enquête fut réduite aux suppositions. On prétendit que d'Aché avait adressé à Mme de Combray le manifeste et qu'une imprimerie clandestine fonctionnait dans les caves de Tournebut; on assura, d'autre part, que Bonnœil était rentré, vers le 15 mars, d'un voyage à Paris et en avait rapporté, pour la faire passer par Mandeville, la correspondance d'un comité royaliste secret à l'adresse du cabinet anglais2. D'Aché, certainement, attachait une importance extrême à cette expédition qui devait, selon lui, décider d'un envoi immédiat de fonds et hâter les préparatifs de la descente à l'île Tahitou. Mais les jours m passèrent et aucune réponse ne parvint. Dans l'angoisse de l'incertitude et de l'attente, il pensa à se rapprocher de Le Chevalier qu'il ne connaissait que par sa réputation d'homme adroit et résolu; l'entrevue eut lieu à Trévières vers le milieu d'avril 1807. Le Chevalier avait amené un de ses aides de camp. D'Aché s'y présenta seul.

Le nom de ces deux hommes est si ignoré, ils tiennent dans l'histoire une si humble place qu'on a peine à se figurer, maintenant qu'on connaît le piteux avortement de leurs rêves, comment, sans ridicule, ils pouvaient imaginer que de leur rencontre sortirait un résultat quelconque. Maisl'atmos-

1. Déclaration de Guilbert, huissier à Trévières, 11 janvier 1808. Archives du Greffe de la Cour d'assises de Rouen.

2. Rapport du préfet de la Seine-Inférieure. Arcnives nationales, F7 8172.

phère dans laquelle ils se mouvaient leur créait à tous deux une puissance : d'Achô était — ou croyait être — le porte-parole du roi exilé; quant à. Le Chevalier, — soit gloriole, soit crédulité, — il se targuait d'une immense popularité dans le monde de la Chouannerie et parlait, avec mystère, du comité royaliste qui, fonctionnant à Paris, était parvenu, disait-il, à rallier à la cause du prétendant des hommes considérables de l'entourage môme de l'empereur.

Depuis qu'il était l'amant adoré de Mme Acquêt, les stations de Le Chevalier au café Hervieux étaient devenues plus rares; ses parasites s'étaient dispersés, et bien qu'il eût conservé sa maison delà rue Saint-Sauveur, à Caen, il passait la plus grande partie de son temps soit à Falaise, soit à la Bijude qu' habit? U alternativement son ardente maîtresse. La police du comte Caffarelli, préfet du Calvados, s'était déshabituée de le surveiller; même il avait obtenu1 un passeport pour Paris, où il se rendait fréquemment. Il en revenait toujours plus confiant et dans le petit groupe où il vivait à Falaise, et qui se composait de Dusaussay, son cousin, de Beaurepaire et de Desmontis, deux camarades de la Chouannerie, de Révérend, ancien chirurgien à l'armée de Frotté, et de Me Lefebvre, le notaire de la famille de Combray, il ne tarissait pas en confidences sur ce fameux comité secret et sur l'imminence de la restauration; la révolution qui l'amènerait devait, à l'en croire, être très pacifique : Bona-

. En août 1806. Archives nationales. F7 8170,

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parte, fait prisonnier par deux de ses généraux, disposant chacun d'un corps de 40.000 hommes, serait expédié aux Anglais et remplacé « par une régence dont on choisirait les membres parmi les sénateurs sur lesquels on pouvait compter1». On rappellerait alors le comte d'Artois — ou son fils le duc de Berry — qui prendrait possession du royaume en qualité de lieutenant-général.

Le Chevalier ajoutait-il foi à ces utopies ? On a dit qu'en les propageant « il ne cherchait qu'à enivrer les gens pour les exciter aux brigandages dont le produit devait lui revenir sans danger- » ; cette accusation répond mal à la loyauté chevaleresque de son caractère : il nous semble plus probable qu'à l'un de ses voyages à Paris, il était tombé dans le piège tendu par l'espion Perlet qui, payé par les princes comme chef d'une agence de renseignements, vendait à Fouché leur correspondance et livrait à la police les royalistes qui la lui apportaient. Ce Perlet avait imaginé, comme appât pour son trébuchet, l'existence d'un comité de puissants personnages qu'il se vantait d'avoir amenés à la cause royale, et sans doute Le Chevalier fut-il l'une de ses trop nombreuses victimes. Quoi qu'il en soit, il tirait vanité de ses hautes compromissions, et c'est en égal, presqu'en émule, qu'il se présenta chez d'Aché.

La conférence fut, d'abord, plus que froide; ces

1. Interrogatoire de Lefebvre, 9 janvier 180' >. Archives uu greffe de la Cour d'assises de Rouen.

2. Note épinglée à l'interrogatoire du notaire Lefebvre. Archive! nationales, Ff 6171.

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deux hommes, si différents de façon et de nature, aspiraient tous deux à un grand rôle et se jalousaient instinctivement; leurs sentiments personnels môme les divisaient : l'un était l'amant de Mm8 Acquêt de Férolles, l'autre était l'ami de Mm8 de Combray, et celle-ci blâmait fort l'inconduite de sa fille a qui elle avait signifié de ne plus reparaître à Tournebut. Le Chevalier, après les politesses d'usage, se refusa à poursuivre l'entretien avant d'être fixé sur la nature des pouvoirs conférés par le roi à son interlocuteur et sur l'autorité dont il était investi. Or, de pouvoirs écrits, d'Aché n'en avait jamais eus; il se retrancha, avec arrogance, sur ce que la confiance que les princes lui témoignaient datait des premiers jours de la Révolution et qu'il attendait d'eux une commission en règle ; sur quoi, Le Chevalier, prenant l'avantage, le traita « d'agentdes Anglais » et, posant ses pistolets sur la table, « l'invita à se brûler immédiatement la cervelle1 ».On se calma pourtant de part et d'autre et chacun exposa ses moyens d'action : Le Chevalier connaissait la plupart des chouans de Normandie, soit pour avoir combattu en leur compagnie, soit parce qu'il s'était lié avec eux dans les ditlérentcs prisons de Caen ou d'Evreux où il avait séjourné. 11 se chargeait donc des enrôlements et de la conduite de l'armée dont il déléguerait le commandement b deux hommes qui lui étaient tout dévoués. Le nom de l'un ne fut pas publié; c'était, dit-on, uu ancien

1. Rapport du préfet de la Seine-Inférieure. Archives nationales, F< un.

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chef d'état-major de Gharette : l'autre était fameux dans toute la Chouannerie sous le pseudonyme du général Antonio : il s'appelait Allain et, depuis l'an IX, travaillait avec Le Chevalier. Celui-ci assurait, d'ailleurs, le concours de son ami, M. de Grimont, directeur du haras d'Argentan, qui fournirait à l'armée des princes la cavalerie nécessaire ; il offrait, en outre, de se rendre à Paris « pour le grand coup l » et se faisait fort, à l'aide de certaines complicités2, de « s'emparer de la trésorerie impériale ». D'Aché, de son côté, irait en Angleterre chercher le roi, présiderait au débarquement et guiderait, à travers la Normandie insurgée, l'armée suédorusse jusqu'aux portes de la capitale.

La besogne ainsi distribuée, les deux hommes se quittèrent alliés, mais non amis : d'Ardé s'était trouvé offensé des prétentions de Le Chevalier ; celui-ci, en rentrant chez Mme Acquêt, ne cacha pas qu'à son idée d'Aché n'était « qu'un vulgaire intrigant et un agent de l'Angleterre » 3.

Restait la question d'argent qui, pour le moment, primait toutes les autres; on était bien tombé d'accord sur la nécessité de piller les caisses de l'Etat en attendant l'arrivée des subsides d'Angleterre ; mais ni d'Aché, ni Le Chevalier ne s'étaient ici formellement prononcés ; chacun d'eux voulait lais-

1. Lettre de Real au préfet du Calvados. Archives nationales, F7 8170.

2. Entre autres celle de l'adjudant-^énéral Lautour-Maheu, compatriote de Le Chevalier et que celui-ci disait être son ami. Archives nationales, F7 8171.

3. Interrogatoire de Flierlé, 15 janvier 1808. Archives du greffe de la Cour d'asaista de Rouen-

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ser à l'autre la responsabilité du vol; ils se la rejetèrent plus tard obstinément : l'un assurant que d'Aché, lui-même, avait, au nom du roi, donné l'ordre d'arrêter les voitures publiques; l'autre reniant Le Chevalier et l'accusant d'avoir compromis la cause en employant de tels moyens. Le débat est de peu d'intérêt ; l'argent manquait, et non seulement la caisse royaliste était vide, mais, ce qui était bien plus immédiatement grave, Le Chevalier et ses amis se trouvaient sans ressources. A force de mener large vie et de se sacrifier pour le parti, il avait totalement dissipé sa fortune et était couvert de dettes : l'avoué Vanier, chargé de ses affaires d'intérêts, perdait la tête sous l'avalanche de traites, de protêts, de billets impayés qui tombait sur son étude1. Le notaire Lefebvre, gros homme viveur et sensuel, n'était pas mieux en fonds et mettait sur le compte du gouvernenit.it la débâcle de ses affaires qui n'avait d'autre cause que son désordre. Quant à Le Chevalier lui-même, il attribuait, non sans raisons, sa ruine à son désintéressement et à son dévouement pour la cause royale, ce qui lui était une excuse pour le passé et aussi pour l'avenir. Mme Acquêt, qui l'admirait aveuglément, avait donné jusqu'à son dernier louis pour subvenir aux coûteuses libéralités de son amant. 11 reste d'elle des billets touchants qui montrent à quel point elle lui était attachée :

Voilà la lettre de Mmo lïlin (une créancière), que je vous

Laplupart de ces réclamations se trouvent aux Archives nationales dans le carton Fr 8111.

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envoie; toute ma peine est de n'avoir pas la somme, j'aurais le plaisir de la payer pour vous et jamais vous n'en auriez rien su... Je vous aime de tout mon cœur et je suis toute à vous et je ferai tout pour vous... Aimez-moi comme je vous aime ; je vous embrasse bien fort*.

Je ferai tout 'pour vous, — et la pauvre femme se désolait de savoir le « héros qu'elle idolâtrait » aux prises avec de mesquines préoccupations d'argent. Elle n'y pouvait parer, ayant été récemment déboutée de sa demande en séparation2. Acquêt triomphait: elle était réduite à vivre de sa modique pension de deux mille francs, sans pouvoir disposer des biens de l'héritage paternel. Et voilà qu'un soir, seule à Falaise avec Lanoë, à l'hôtel de Combray, rue du Tripot, dont l'un des corps de logis avait été loué au receveur des finances, elle entendit, à travers le mur, le tintement des louis qu'on ensachait. Ce bruit produisit sur elle une sorte de griserie: elle songea qu'il y avait là de quoi satisfaire à toutes les fantaisies de son amant...

— Lanoë, dit-elle tout à coup, il me faut de l'argent, il me faut seulement 10.000 francs 3.

Ce soir-là, Lanoë, terrifié, ne répondit rien; mais, quelques jours plus tard, comme il la ramenait de la Bijude à Falaise dans son cabriolet, elle revint à la charge et lui remit, enveloppé dans du coton,

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