CHAPITRE V
Le notaire Lefebvre 1 n'en perdait rien de sa bonne humeur : de haute taille, les épaules larges, le teint fleuri, il aimait à dîner fort et à pérorer dans les cafés, en alternant les parties de billard avec les « tournées » de calvados C'était là, jusqu'alors, sa part dans la conspiration, et il n'en espérait pas moins, à la rentrée des Bourbons, obtenir quelque grasse sinécure en récompense de son dévouement.
Dans les premiers jours d'avril 1807, Lefebvre et Le Chevalier dînaient ensemble à Argentan, à l'hôtel du Point-de-France. Ils avaient retrouvé là les amis Beaurepaire et Desmontis, ainsi que le cousin Dusam.say; on alla au café et on y resta plusieurs heures. Survint Allain, dit le général An
4. Jean-Ciiarles Lefebvre, trente-six ans (en 1808), né au Fresne, arrondissement de Caen. Il était notaire à Falaise depuis 1804. Auparavant, il avait été clerc chez M° Poignant, à Caen, et chez M" IUlea contre, à Falaise; puis notaire à Argences. Archives nationales, f'8171.
ionio *, que Le Chevalier avait, on l'a vu, désigné pour être son principal lieutenant; il le présenta aux autres. Allain dépassait la quarantaine ; il avait le nez long, les yeux clairs, la face colorée, était marqué de petite vérole et portait une forte barbe noire ; l'air, d'ailleurs, d'un bourgeois des plus calmes et des plus rangés. Le Chevalier prit sur la table une carte à jouer, en déchira la moitié, y traça quelques caractères et la remit à Allain, disant : « — Ceci vous servira pour entrer. » Ils causèrent ensuite à mi-voix dans l'embrasure d'une fenêtre et le notaire surprit encore cette phrase : « — Une fois dans l'Eglise, vous sortirez parla porte de gauche et vous trouverez une ruelle; c'est là2. » Quand Allain se fut éloigné, Le Chevalier exposa à ses amis l'affaire qu'il était en train d'étudier : à l'approche de chaque trimestre, un mouvement de fonds s'opérait entre les différents chefs-lieux de la région. Les receveurs d'Alençon, de Saint-Lô, d'Evreux expédiaient de l'argent à Caen ; mais ces envois avaient lieu à des dates irrégulières et étaient, la plupart du temps, escortés par des gendarmes. Comme la voiture portant la recette d'Alençon relayait ordinairement à l'hôtel du Point-de-France, à Argentan, il suffisait d'être prévenu de l'heure de son arrivée dans cette ville pour en déduire tout l'horaire du reste de son voyage. Or Le Chevalier s'était assuré le concours d'un palefrenier, nommé Gau-
1. Hyacinthe-François Allain, quarante-deux ans (en 1807). Il était né à Appeviile, dans la Manche. Archives nationales, F7 8170.
2. Interrogatoire du notaire Lefebvre, 4 août 1808. Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.
thier, dit Boismdle, qui se chargeait, moyennant payement, d'avertir Dusaussay dès que le chargement serait signalé. Dusaussay habitait Argentan ; en montant aussitôt à cheval, il pouvait facilement arriver, plusieurs heures avant la voiture, à l'endroit de la route où les gens seraient postés. C'était ce Boismdle qu' Allain était allé trouver.
Quand il rentra dans le café, il rendit compte de sa mission : le palefrenier était décidé, en effet, à servir Le Chevalier ; mais l'affaire n'aurait pas lieu, selon toutes probabilités, avant six semaines ou deux mois; c'était plus de temps qu'il n'en fallait pour réunir la petite troupe nécessaire à l'expédition. Les rôles furent distribués : Allain se fit fort de recruter des hommes; le notaire se procurerait des fusils pour les armer; il mettait, en outre, à la disposition d'Allain une maison située au taubourg Saint-Laurent de Falaise, et qu'il était chargé de vendre ; on pourrait établir là « un dépôt d'armes et de provisions », car la difficulté était de loger et de nourrir les enrôlés pendant un temps qui pouvait être assez long. Le Chevalier répondait de l'assistance de Mme Acquêt de Férolles, qu'il déciderait aisément à héberger les hommes au moins pendant quelques jours : il offrait, en outre, comme lieu de rassemblement, sa maison de la rue Saint-Sauveur, à Caen.
Les grandes lignes du projet ainsi arrêtées, on se sépara et, dès le lendemain, Allain se mit en campagne, portant sur lui, comme à son ordinaire, un matériel complet d'arpentage, et muni d'une sorte
de diplôme « d'ingénieur particulier », qui lui servait de référence et justifiait ses perpétuel? déplacements. C'était, au reste, le chouan type, le gars déterminé et prêt à tous les coups de main, aussi habile à commander une bande qu'à dépister les gendarmes : intrépide et rusé, il connaissait tous les réfractaires du pays et savait s'en faire obéir.
C'est une chose presque incroyable que ce recrutement d'une troupe de réfractaires armés, logés, défrayés de tout pendant deux mois, parcourant les routes, s'embusquant dans les bois, menant aux environs de Caen et de Falaise une existence de Mohicans sans qu'aucun gendarme s'en étonne et sans qu'eux-mêmes, satisfaits d'être nourris et de boire à leur soif, songent à s'informer de ce qu'on attend d'eux. Et l'on est à la plus brillante année du régime impérial, à l'apogée de cette administration si vantée qui, en réalité, n'était que façade : la Chouannerie avait semé, dans les populations de l'Ouest, de tels ferments de désorganisation que les autorités de tous rangs se sentaient impuissantes à lutter contre cette épidémie sans cesse renaissante. Le comte Cafîarelli, préfet du Calvados, dans son grand désir de conserver sa place, apportait à la surveillance des réfractaires une indolence voisine de la complicité et ne cessait d'adresser à Fouché les rapports les plus optimistes sur l'excellent esprit de ses administrés et sur leur inviolable attachement aux constitutions impériales.
On était au milieu d'avril 1807; Allain passa
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par Caen où il s'adjoignit Flierlé, et tous deux, se cachant le jour, marchant de nuit, gagnèrent les confins de la Bretagne. Allain savait où trouver des hommes : à vingt-cinq lieues environ de Caen, dans le département de la Manche, est situé, à l'écart des grandes routes, le village de la Mancellière dont tous les gars étaient réfractaires. Le général Antonio qui, dans tous les centres d'insoumis, était très populaire, s'y fit indiquer la maison d'une femme Harel dont le mari, incorporé en l'an VIII, à la 63e demi-brigade, avait déserté au bout de six mois, « affolé du besoin de revoir saîemmeet ses enfants1 ». Son histoire était commune à bien d'autres : la conscription répugnait à ces paysans de l'ancienne France qui ne pouvaient se résigner à perdre de vue leur clocher : ils ne manquaient pas de courage et ne demandaient qu'à se battre; mais, pour eux, l'ennemi immédiat, c'étaient les gendarmes, les Bleus, qu'on voyait dans les villages faisant rafle des hommes valides, et ils n'éprouvaient aucune animosité contre les Prussiens et les Autrichiens qui, eux, ne cherchaient noise qu'à Bonaparte.
Gomme il apportait une offre de travail largement rétribué, Allain fut bien reçu chez la femme Harel, réduite avec ses enfants à l'extrême misère. Il s'agissait, disait-il, « d'une opération d'arpentage autorisée par le gouvernement». Harel, lui-môme, sorti le soir de sa cachette, accepta avec joie la proposition de son ancien chef et, comme celui-ci avait