Près du hameau de Saint-Loup
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nappes et a tapisser les murs de branches vertes1. Mmo Acquêt dirigeait avec une exaltation fébrile l'arrangement de la procession, remplissant des corbeilles de roses effeuillées, groupant les enfants, posant des guirlandes; sans doute sa pensée échappait au charme de cette fête fleurie pour se tourner vers ce bois, là-bas, où, à cette môme heure, les hommes qu'elle avait embauchés attendaient, tapis sous les feuilles, le fusil en main. Peut-être trouvait-elle une jouissance perverse au contraste des cantiques chantés le long des haies avec l'anxiété criminelle qui l'étreignait; n'avoua-t-elle pas plus tard, la pauvre femme, que, dans le désarroi de son esprit, elle n'avait pas craint d'implorer de Dieu la réussite de « son entreprise »?
Quand, vers cinq heures, la procession fut terminée, par les rues jonchées de roses, Mme Acquêt s'en vint trouver Rosalie Dupont, sa confidente. Son impatience était telle que, n'y pouvant résister, elle partit avec cette fille, invinciblement attirée vers cette route où se jouait son sort et celui de son amant. Lanoë qui, les offices chantés et les reposoirs défaits, regagnait, à la fraîche, sur son bidet, sa ferme de Glatigny, fut très surpris de rencontrer, au crépuscule, la châtelaine de la Bijudo, dans un petit bois près de Clair-Tizon-. Elle était
i. « Hébert me dit : Te voilà bien arrivé pour m'aider \ faire le reposoir... Le lendemain, toute la journée, on m'a vu à Donn.iy soit à travailler au reposoir, soit h l'office. » Interrogatoire de Lanoë. Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.
2. Lanoë, qui déposa du fait, assure que M"" Acquêt était, à ce moment, accompagnée de trois personnes. Une chose assez
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là, à une lieue â peine de l'endroit où sa bande était enbusquée. Du lieu désert où elle se trouvait, elle put, le cœur battant, immobile et muette d'angoisse, entendre les coups de fusil lointains qui résonnaient clair dans le silence du soir d'été; il était exactement huit heures moins un quart.
La voiture avait, en effet, quitté Potigny à sept heures. Un peu après le village, la route, désormais en droite ligne pendant six lieues, descend une pente au bas de laquelle se rencontre le petit bois du Quesnay, taillis fourré et bas de coupe qui n'était guère peuplé que de noisetiers dominés par quelques pieds de chêne. Allain avait posté ses hommes sous les branches, le long de la route : à la lisière du bois, du côté de Falaise, se trouvaient Flierlé, Le Héricey et Fleur d'Epine.. Il s'était embusqué lui-même avec Harel et Cœur-de-Roi à l'extrémité du taillis laplusvoisine de Langannerie. Grand-Charles et Le Lorault étaient placés à distance égale de ces deux pelotons, au milieu du bois.
Les huit Sommes attendaient depuis midi le passage du trésor : ils commençaient à perdre patience et parlaient de retourner souper à Aubigny quand ils perçurent le bruit du lourd chariot dévalant la côte : il avançait assez rapidement, Gousset n'ayant point pris la précaution d'enrayer. On entendait ses hue et ses dia lancés à pleine voix: Mar-
remarquabîe, c'est que Lanoë qui passa, pour retourner aGlatigny, à moins d'un quart de lieue du bois du Quesnay et précisément au moment où avait lieu le combat, s'est défendu d'en avoir rien entendu.
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chant à gauche de la voiture1, il dirigeait ses chevaux au moyeu d'un long cordeau, son petit chien trottinait à coté de lui. Le gendarme Vinchon et Morin se trouvaient, pour l'instant, distancés par l'allure accélérée de la voiture. Les hommes du premier et du second poste la laissèrent passer sans se montre^; elle roulait, maintenant, entre les deux taillis qae coupait la route; en quelques minutes elle atteignit la lisière du fourré du côté de Langanuerie quand Gousset aperçut tout à coup un homme portant une longue houppelande grise et de^> bottes à retroussis, debout au milieu de la chaussée, un fusil à la main : c'était Allain.
— Halte-là, coquin! cria-t-il au charretier.
Deux de ses compagnons n'ayant qu'un pantalon et une chemise, un mouchoir de couleur noué autour du front, sortent aussitôt du bois, apprêtent leurs armes et le mettent en joue. D'un vigoureux effort, Gousset, pris de peur, fait tourner tout l'attelage à gauche et le lance, à grand renfort de jurons et de coups de fouet, dans un chemin de traverse qui vient, en oblique, croiser la route un peu avant la sortie du bois; mais en un instant les trois homme sont sur lui, le renversent, lui mettent le canon du fusil sur la tempe, tandis que deux autres, surgis du taillis, sautent à la tête des
1. Allain, avançant la tête hors du fourré, aperçut le camion et eut un instant d'hésitation. Dusaussay ne lui avait annonce que trois chevaux et l'attelage qui se présentait en comprenait quatre. Mais il reconnut, au signalement qu'il lui en avait donné, le petit chien de Gousset et il se renfonce dans le bois en criant à ses compagnons : « C'est bien cela. » Interrogatoire de Pierre-François iiarel. Archives nationales, F7 8171.
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chevaux. La lutte fut courte : on arrache à Gousset sa cravate, on la lui noue en bandeau sur les yeux; une main le fouille et lui prend son couteau, il est « bourrade », poussé dans le bois et menacé d'une balle s'il fait un mouvement.
Cependant Vinchon et Morin, restés en arrière, ont vu de loin la voiture disparaître dans le bois. Morin, peu soucieux de se mêler a la bagarre, se lance à travers champs, tourne le taillis très peu étendu, et court vers Langannerie afin de prévenir les gendarmes. Vinchon, au contraire, tire son sabre et s'avance courageusement sur la route ; mais c peine a-t-il fait quelques pas qu'il reçoit, du premier poste, une triple décharge. Il roule, frappé d'une balle à l'épaule et va s'abattre, perdant son sang, dans le fossé. Les hommes, alors, se hâtent autour de la voiture ; à l'aide du couteau de Gousset, ils coupent les cordes de la bâche, découvrent les coffres, les attaquent à grands coups de hache. Tandis que deux des brigands détellent les chevaux, d'autres jettent pêle-mêle, à pleines poignées, l'or et les écus dans les bissacs dont ils sont munis. Le premier sac, gonflé d'argent, était si lourd qu'il fallut l'effort de trois hommes pour le hisser sur le dos d'un cheval ; Gousset lui-même, malgré le bandeau qui l'aveugle est invité brutalement à donner un coup de main et obéit à tâtons. On défonçait la seconde caisse quand le cri : «Aux armes! » vint interrompre la besogne. Allain rallie ses hommes et les forme en ligne au bord de la route.
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Morin, en arrivant à Langannerie, y avait trouvé seulement deux gendarmes, le brigadier et un homme, qui, aussitôt avertis, étaient montés à che val et avaient couru, à toute bride, jusqu'au bois du Quesnay. Il faisait presque nuit lorqu'ils parvinrent à la lisière du fourré. Une décharge les accueille; une balle frappe le brigadier à la jambe et son cheval s'abat, morlellementblessé; son unique compagnon, complètement sourd, ne sait où donner de la tête ; voyant rouler son chef, il prend le partie de battre en retraite et court jusqu'au hameau du Quesnay chercher du renfort. Le bruit de 'a fusillade a déjà jeté l'alarme aux alentours, le tocsin sonne à Potigny, à Ouilly-le-Tesson, à Sousmont ; des paysans s'attroupent aux deux extrémités du bois mais ils sont sans armes et n'osent avancer ; Allain a placé en grand'gardes cinq de ses hommes qui, au jugé, font feu dans les taillis et ceci tient à distance les curieux les plus résolus. Derrière ce rideau de tirailleurs résonnent les coups de hache éventrant les caisses, le fracas des planches arrachées, les jurons des travailleurs se hâtant au pillage ; cette scène extraordinaire se prolonge pendant près d'une heure. Enlin, sur un cri d'appel, la fusillade cesse; les brigands s'enfoncent dans le fourré; on entend s'éloigner, par le chemin de traverse, les pas des chevaux lourdement chargés que les hommes excitent delà voix1.
1. Interrogatoire de P. -F. Harel. Archives nationales, F* Sl'l Déclaration de Jean Gousset. Archives nationales, l'r BITS. Rapport du préfet du Calvados à Real. Archives nationales. F' 8172. Rapport du préfet de la Seiue-lnférieure. Archives nationales,
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Ils prirent avec leur butin le chemin d'Ussy, entraînant le charretier Gousset, auquel on avait laissé son bandeau et que Grand-Charles tenait par le bras Ils marchaient vite, dans la nuit, pour se garer d'une poursuite possible. A moins d'une demi-lieue du Quesnay, la traverse qu'ils suivaient passe au hameau d'Aisy, écart du village de Sousmont et où le maire de cette commune avait un château : il s'appelait M. Dupont d'Aisy et avait reçu, ce soir-là, à sa table, le capitaine Pinteville, commandant la gendarmerie de l'arrondissement. Le repas avait été interrompu par le bruit lointain de la fusillade. M. Dupont envoya aussitôt ses do ■ mestiques donner l'alarme à Sousmont ; en moins d'une heure il avait réuni une trentaine de villageois ; il se mit à leur tête avec le capitaine Pinteville et marcha vers le Quesnay. La petite troupe n'avait pas fait cent pas quand elle se heurta à la bande d'Allain; un combat s'engage; les brigands exécutent un feu nourri qui, par un hasard bien étonnant, ne produit d'autre effet que de disperser les paysans. Dupont d'Aisy et le capitaine Pinteville lui-même jugent dangereux d'engager la lutte contre des adversaires si détermines : ils replient leurs hommes, et, tournant résolument le dos à l'ennemi, ils battent en retraite du côté du Quesnay5.
Lorsqu'ils arrivèrent dans le bois, une sorte de
Fr 8112. Procès : acte d'accusation ; interrogatoi 'e de Flierlé. Archives du gretTe de la Cour d'assises de Rouen.
1. Rapport du préfet du Calvados, 9 juin 1807. — Lettre du général Moncey, inspecteur général de la gendarmerie au ministre Fouché, 14 juin 1807. Archives nationales, F7 8172.
foule l'occupait déjà; des villages environnants, où le toscin continuait de sonner, des gens accouraient, attirés uniquement, d'ailleurs, par la curiosité. On riait du bon tour joué au gouvernement» "in estimait l'affaire bien conduite et nul ne se gênait pour applaudir a son succès1. On entourait le chariot à demiversé dans l'ornière du chemin et on battait en tout sens le petit bois poury relever les traces du combat. Dupont d'Aisy et le capitaine Pinteville, en arrivant avec leurs hommes, mirent un peu d'ordre dans les premières constatations : ils s'étaient munis de lanternes; en présence des gendarmes, enfin arrivés en nombre, qui contemplaient piteusement la scè^ie, les paysans recueillaient les débris des coffres et y replaçaient, en la comptant d'un ton gouailleur, la monnaie de billon que les voleurs avaient dédaignée et jetée dans l'herbe. On trouva dans le taillis le portefeuille de cuir du voilurier renfermant les deux bordereaux du chargement ; on sut ainsi que le gouvernement perdait un peu plus de 60.000 francs, et, devant ce chiffre respectable2, l'estime grandit pour les gens habiles qui avaient fait le coup. Dans l'endroit le plus épais du bois on découvrit une sorte de hutte de branchage où restaient des os, des bouteilles vides et des verres, et, tout de suite, la légende s'établit que les brigands logeaient là « depuis des semaines » attendant une occasion lucrative. Ceux qui avaient assisté, de loin, au combat, décrivaient « ces mes-