CHAPITRE II
MADAME ACQUET
La réclusion, l'isolement, les angoisses n'avaient en rien modifié la rude nature de la marquise de Combray. Cette femme, accoutumée à la vie de château, s'était, dès le premier jour, accommodée de l'existence des prisonniers, sans rien perdre de son caractère hautain et despotique; ses illusions mêmes restaient intactes. Elle se figurait diriger encore, du fond de son cachot, ses affidés et ses agents qu'elle considérait en bloc comme des serviteurs, sans se douter que la liberté d'écrire dont elle abusait n'était qu'un piège tendu à sa vanité ingénue. En moins d'un mois elle avait adressé à ses codétenus plus de cent lettres qui, toutes, étaient passées par les mains de Licquet : à l'un elle dictait les réponses qu'il avait à faire; à l'autre elle conseillait le silence, s'érigcant en juge absolu de ce qu'ils devaient dire ou taire et ne pouvant s'imaginer qu'un seul de ces pauvres gens pût préférer la vie au bonheur de lui obéir. Elle eût traité d'imposteur quiconque lui eût affirmé que tous ses coin-
plices l'avaient abandonnée, que Soyer s'était empressé de dévoiler les caches de Tournebut; que Mlle Querey £vait dit ce qu'elle avait vu ; que Lanoë importunait Caffarelli de ses incessantes révélations et que Lefebvre, qui ne se taisait plus que par prudence, était tout près, pour sauver sa tôte, à raconter plus qu'il ne savait.
La marquise ignorait toutes ces défections : Licquct avait créé autour d'elle une atmosphère à ce point artificielle qu'elle vivait dans l'illusion de son importance d'autrefois; convaincue que personne ne l'égalait en finesse et en autorité, elle considérait le policier comme un homme assez spirituel pour un petit bourgeois, mais qui, dès qu'elle voudrait s'en donner la peine, tournerait tout à sa dévotion. EtLicquet, avec une habileté quasi géniale, pénétra si bien l'âme altiôre de la marquise, il fut si parfait comédien dans sa façon de se tenir devant elle, de lui parler, de la regarder d'un air d'admiration soumise que, sans étonnement, elle se persuada qu'il était très disposé à la servir; et, comme elle n'était pas femme à prendre des ménagements avec les gens de cette espèce, elle lui dépêcha tout nettement le guichetier pour lui proposer une somme de 12.000 francs, dont moitié comptant, s'il consentait à entrer dans ses intérêts1. Licquet se
1. « Mmo de Combray, fidèle à son système de corruption, a déposé dans les mains du guichetier une somme de 6.000 livres à compte sur celle de 12.000 livres. Je l'ai fait porter au môme moment à la préfecture. » Lettre de Licquet à Real. Quelques jours plus tard Licquet écrivait au même : « J'ai eu l'honneur de vous annoncer la remise à la préfecture d'une somme de G. 000 livres que M"* de Com> bray désirait employer à me corrompre : j'ai également l'honneur
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montra très reconnaissant, très honoré, accepta l'argent, qu'il déposa à la caisse de la préfecture, et il put lire, dès le jour même, un billet par lequel Mm° de Combray annonçait à ses complices l'heureuse nouvelle : Nous avons le petit secrétaire dans notre manche 1 . ..
Ah! les bonnes causeries qu'échangèrent Licquet et la prisonnière, devenus amis! Dès le premier entretien, il put se convaincre qu'elle ne connaissait pas la retraite de Mme Acquêt; mais le notaire, enfin sorti de son mutisme, n'avait point caché qu'on pourrait la découvrir en s'adressant à une blanchisseuse de Falaise, nommée Mme Chauvel — et Licquet transmit aussitôt ce renseignement à Mme de Combray, lui représentant amicalement les dangers qu'entraînerait pour elle l'arrestation de sa fille et insinuant qu'il n'y aurait pas de sécurité à espérer tant que Mme Acquêt « dont le gouvernement, disait-il, avait mis la tête à prix », ne serait pas réfugiée en Angleterre.
L'idée plaisait à la marquise ; mais qui se chargerait de découvrir la fugitive et de présider à son embarquement? A qui, dans la situation désespérée où elle se trouvait, oserait-elle se fier? Licquet semblait désigné : il se récusa pourtant, alléguant qu'un homme dévoué, porteur d'une lettre de Mme de Combray, serait tout aussi bien accrédité et la marquise ne doutait pas que sa fille ne suivît
de vous prévenir que celte dame vient de compléter par un second envoi celle de 12.UU0 livres qu'elle m'avait fait offrir... le tout est à la disposition de M. de Rollin. » Archives nationales, F" 8172. i. Billet de M"1* de Combray à Colas, sou garçon d'écurie.
aveuglément ses recommandations, appuyées d'une somme suffisante pour séjourner à l'étranger en attendant des jours meilleurs. Restait à trouver rhommp dévoué; la marquise n'en connaissait qu'un, celui qui, tout récemment, avait consenti, sur sa demande, à rechercher le cheval jaune, qui l'avait tué, dépouillé, anéanti, et qui s'élait, si habilement, disait-elle, acquitté de sa mission ; elle ne tarit pas d'éloges sur cet honnête compère, qui n'existait, comme on le sait, que dans son imagination ; elle avoua ne pas le connaître personnellement, étant entrée en relations avec lui par l'intermédiaire de la femme Delaitre, l'infirmière qu'on avait placée près d'elle; mais elle savait qu'il était le mari de cette femme, patron d'une barque à Saint- Valery-en-Caux et, par surcroît, parent du pauvre Raoul Gaillard, dont la marquise gardait, au milieu de ses malheurs, un souvenir attendri. Licquet écoutait avec le plus grand sérieux sa victime débiter l'histoire de ce personnage fictif que lui-môme avait inventé; il assura que le choix était excellent, qu'il connaissait de longue date le patron Delaitre pour un homme d'une loyauté ;\ toute épreuve. Gomme il ne pouvait être question d'introduire ce comparse dans la prison — et pour cause — Licquet voulut bien se charger de l'avertir du service qu'on réclamait de lui et de lui transmettre trois lettres que Mme do Gombray voulut écrire sur-le-champ. La première et tïôs confidentielle était adressée au bon Delaitre lui-môme; la seconde devait être remise, au moment de l'em-
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barquement, à Maugé, homme d'affaires à Saint- Valery1, qui devait fournir l'argent nécessaire à l'existence de la fugitive en Angleterre; la troisième lettre accréditait Delaitre auprès de Mme Acquêt. La marquise ordonnait à sa fille de suivre l'honnête patron qu'elle lui présentait comme un arni éprouvé : elle la suppliait, dans son intérêt, dans celui jde tous leurs amis, de s'expatrier sans perdre un jour et elle terminait en promettant, en cas qu'elle obéit immédiatement, de subvenir largement à tous ses besoins; puis elle signa et remit à Licquet les trois billets en l'accablant de témoignages de reconnaissance.
Il ne restait au policier qu'à se procurer un faux Delaitre, puisque le vrai n'existait pas : il fit choix d'un agent intelligent et de prestance congruente pour lequel il dressa un passeport détaillé et il l'expédia, muni des lettres delà marquise, à Falaise pour s'aboucher avec la blanchisseuse. Cinq jours plus tard, le faux Delaitre rentrait à Rouen ; les Chauvel, sans défiance aucune, au vu des lettres de Mme de Combray, avaient fait à l'émissaire de
1. « Monsieur quelle a été ma surprise, lorsque j'ai été à Caen, d'apprendre que ma fille cadette, non contente du chagrin qu'elle m'a donné jusqu'à présent, vient d'y mettre le comble en volant une diligence avec une douzaine de mauvais sujets comme elle. On m'a arrêtée comme complice peut-être, ou au moins connaissant sa demeure, car vous jugez combien elle est recherchée. M. Delaitre veut bien me rendre !e service d'aller la chercher et de la faire partir soit à Jersey ou en Angleterre; mais obligez-moi de lui remettre la somme de 3.000 livres pour lui donner les moyens de vivre... L'honnête homme qui m'oblige se nomme Delaitre; vous pourrez lui donner toute confiance.» Archives nationales, F7 8112.
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la marquise l'accueil le plus chaud; le gendarme pourtant n'approuva pas d'abord l'idée du passade en Angleterre ; Mme Acquêt, disait-il, est à Gaen. bien cachée, et personne ne soupçonne sa retraite : à quoi bon l'exposer aux hasards, toujours périlleux, d'un embarquement dans un porî très surveillé. Pourtant, comme Delaitre insistait, disai t qu'il avait reçu de Mme de Combray une mission dont il devait s'acquitter, Chauvcl, que son service retenait à Falaise, donna rendez-vous au patron pour le 2 octobre à Gaen1 ; il voulait le présenter lui-même à Mme Acquêt et assister sa maîtresse dans cette circonstance d'où allait dépendre tout son avenir. Et c'est ainsi que le jeudi 1er octobre, Licquet, sûr du succès, installait dans la diligence partant pour Caen, le faux capitaine Delaitre, auquel il avait adjoint, pour plus de sûreté, un neveu du môme nom et un domestique, choisis tous deux, avec soin, parmi ses plus madrés collaborateurs ; le lendemain, les trois espions descendaient à Gaen, à l'hôtel du Parc, faubourg de Vaucelles, où Chauvel avait fixé le rendez-vous et promis d'amener Mme Acquêt.
Six semaines auparavant, en quittant Falaise, le 23 août, après l'interrogatoire que lui avait fait subir Cafiarelli, Mme Acquêt, ignorant encore l'arrestation de sa mère, avait le projet
i. « Quelle conversation eûtes-vous avec ce sieur Delaitre? — Il me dit que Mmo de Combray l'avait chargé de venir chercher M"1* Acquêt pour la conduire à Saint- Valéry, et pour m 'inspirer de la confiance, il ajouta qu'il avait do grandes obligations a Mn" de
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de gagner Tournebut pour s'y cacher pendant quelque temps, puis de se rendre à Paris, où elle espérait retrouver Le Chevalier. Elle traînait avec elle sa troisième fille, Céline1, enfant de six ans, dont elle comptait se débarrasser en la plaçant dans la pension que tenait à Rouen les dames Du Saussay et où se trouvaient déjà les deux aînées ; la femme Normand, sœur de Chauvel, l'accompagnait2.
Elle alla d'abord jusqu'à Caen, où elle devait prendre la diligence, et se logea chez Bessin, à la Coupe-d'Or, rue Saint-Pierre. Chauvel y vint le lendemain pour dire adieu à son amie ; ils dînèrent ensemble. Tandis qu'ils étaient à table, un homme, que le gendarme ne connaissait pas, entra dans la salle et adressa quelques mots à Mme Acquêt qui passa avec lui dans la chambre voisine. C'était Lemarchand, aubergiste à Louvigny, l'hôte habituel
Combray. Je lui répondis que ma sœur ne pouvait pas se charger de la mission de M""" de Combray et qu'à la sollicitation de toute ma famille, je prendrais des informations pour découvrir Mm* Acquêt et lui faire connaître la volonté de sa mère. C'était un dimanche et je lui donnai rendez-vous le vendredi suivant à l'hôtel du Parcfaubourg Vaucelles, à Caen. Je lui observai que Mm° Acquêt n'avait pas d'argent pour payer les petites dettes qu'elle pouvait avoir : il me demanda si 100 francs suffiraient. » Interrogatoire de Chauvel, 29 octobre 1808. Archives du greffe de la Cour d'assises de Kouen.
1. « Du 27 floréal, an IX de la république française, acte de naissance de Marie-Céline-Octavie, née ledit jour à sept heures du matin, fille de Louis Acquêt et de Caroline-Hélie. Témoins : Pons et Duparc. Suivent les signatures. » Archives de la mairie de Donnay, Calvados.
J. « M"" Acquêt me dit elle-même qu'elle allait à Paris et qu'elle mettrait sa fille au couvent en passant par Rouen. » Interrogatoire de Chauvel.
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et l'ami d'Allain. Chauvel, que cet aparté inquiétait, voyant approcher l'heure de la diligence, ouvrit la porte et prévint Mme Acquêt que le moment était venu de se mettre en route ; à sa grande surprise, elle répondit qu'elle ne partait plus, de graves intérêts la retenant à Gaen. Elle le pria de conduire la femme Normand et la petite fille jusqu'à la voiture et lui indiqua l'adresse d'un homme d'affaires de Rouen auquel l'enfant pouvait être remise. Le gendarme obéit. Lorsque, une heure plus tard, il revint à la Coupe-d'Or, sa maîtresse avait quitté l'auberge. 11 reprit tristement le chemin de Falaise.
Lemarchand, instruit du passage de Mme Acquêt, était venu l'avertir, de la part d'Allain, qu'on avait trouvé pour elle «un logement où elle serait en sûreté et que, si elle voulait ne pas partir, elle n'avait qu'à se rendre, la nuit venue, sur la promenade Saint-Julien, où quelqu'un l'aborderait pour la conduire à son nouvel asile1 ». Peut-être bien qu'à cette offre obligeante était venue s'ajouter quelque menace de la dénoncer si elle quittait le pays : toujours est-il qu'on sut la décider à différer son voyage. Vers dix heures du soir, suivant l'avis de Lemarchand, elle gagna seule le cours Saint- Julien, se promena quelque temps sous les arbres et, avisant deux hommes installés sur un banc, elle vint s'asseoira côté d'eux. On s'observa d'abord réciproquement sans mot dire; puis, l'un des inconnus, prenant la parole « lui demanda si elle n'atten-
i. Déclaration de M"' Acquêt, la décembre 180Î. ArchiTes nationales, F7 8170.
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dait pas quelqu'un ». Sur sa réponse affirmative, il se concertèrent un moment, puis déclinèrent leurs noms : c'était l'avoué Vannier et Bureau de Placône, deux intimes de Le Chevalier. Mme Acquêt se nomma à son tour, et Vannier, lui offrant le bras, la conduisit chez lui, rue Saint-Martin.
Le lendemain on tint conseil en déjeunant. Lomarchand, Vannier et Bureau de Placène se montrèrent très empressés à retenir Mme Acquêt : elle pouvait, disaient-ils, être assurée de l'impunité tant qu'elle ne sortirait pas du département du Calvados : ni le préfet ni les magistrats de Caen ne se souciaient d'instruire l'affaire, les hobereaux de Basse-Normandie se déclarant solidaires de la famille de Combray qui se trouvait, d'ailleurs, alliée à toute la noblesse de la région. Telles étaient les raisons que les trois compères faisaient valoir; mais leur véritable mobile n'était, au fond, qu'une question d'argent. Ils se figuraient que Mme Acquêt avait la libre disposition du trésor enfoui chez Buquetet qui se montait encore à plus de 40.000 francs. En la voyant prête à rejoindre Le Chevalier, persuadés qu'elle portait à son amant le reliquat des fonds volés, ils avaient cru bon de confisquer au passage la femme et l'argent auquel ils se croyaient des droits : Lemarchand, comme ami et créancier d'Allain; Placône, à titre de caissier des chouans. L'avoué Vannier, lui, en qualité de liquidateur des dettes de Le '"hevalier, s'était offert à garde*'- Mme Acquêt prisonnière jusqu'à ce qu'on eût réussi à lui soutirer, écu par écu, toute la somme.
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La vie que mena chez Vannier la malheureuse en proie à ce trio de faquins fut un calvaire d'humiliations et de déchéances. Quand l'avoué comprit que non seulement sa prisonnière n'avait pas un sou vaillant, mais encore qu'elle ne disposait nullement du trésor des Buquet, il fut pris d'une furieuse colère et la menaça tout nettement de la livrer à la gendarmerie1 : il lui reprocha «ce qu'elle mangeait», jura que, d'une façon ou d'une autre, « il saurait bien lui faire payer pension et que, certes, il ne continuerait pas à la nourrir gratuitement». La pauvre femme qui avait employé ses derniers louis à payer, dans la diligence de Rouen, la place qu'elle n'avait pas occupée, écrivit, dans les premiers jours de septembre, à Lefebvre pour le supplier de lui envoyer un peu d'argent : lui, du moins, avait reçu sa large part du vol et aurait dû se montrer généreux; mais il répondit sèchement qu'il ne pouvait rien faire pour elle et qu'elle eût à s'adresser à Joseph Buquet2.
C'était bien à cela qu'on voulait l'amener. C'est Vannier qui, brutalement, lui enjoignit de tenter, au risque d'être arrêtée, l'expédition de Donnay pour en rapporter de l'argent, et Lemarchand, pour ne pas la perdre de vue, résolut de l'accompagner.
Mme Acquêt lassée, asservie, consentit à tout ce
1. Rapport de l'arrestation de la dame Acquêt. Archives nationales, F" 8172.
2. « Quant au notaire, c'est un J... F... Il a refusé db l'argent à M*" Acquêt qui manquait des choses les plus nécessaires. Il a pourtant touché 10.000 francs du vol. Il est vrai que c'est de l'argent que Le Chevalier lui devait. » Rapport de l'arrestation de la dame Acquêt.
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qu'on exigea : vêtue comme une mendiante, elle reprit le chemin de ce domaine de Donnay où jadis elle avait régné en souveraine maîtresse ; elle revit les longues avenues au fond desquelles se dressait, encore imposante, en dépit de sa décrépitude, la façade du château dominant les trois terrasses du parc : elle en longea les murs pour gagner la chaumière des Buquet où Joseph, caché dans les bois voisins, revenait parfois afin de surveiller son trésor. Elle le surprit ce jour-là chez lui, le supplia de lui venir en aide ; le paysan fut inflexible ; pourtant, elle obtint une aumône de cent cinquante francs qu'il lui compta en pièce de douze sous et en monnaie de billon1. De retour à Caen, le soir, Mme Acquêt remit fidèlement l'argent à Vannier, ne se réservant qu'une quinzaine de francs pour prix de sa peine; encore dut-elle subir l'outrage des allusions obscènes de son hôte au moyen dont elle avait dû se servir pour extorquer à Buquet cette somme dérisoire. Elle supportait tout, impassible; son indifférence ressemblait à de l'hébétement ; elle ne paraissait plus avoir conscience de l'horreur de sa situation, ni des dangers auxquels elle était exposée. Ses meilleures journées se passaient en promenades autour de la ville avec Chauvel, auquel elle donnait rendez-vous et qui venait de Falaise passer quelques heures avec elle; ils gagnaient un village voisin, déjeunaient dans une guinguette et reprenaient à la brune le chemin de la ville.
1 . Acte d'accusation et d éclaration de Mroe Acquêt, 12 décembre 1807. Archives du grelfe de la Cour d'assises de Rouen.
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Allain lui témoignait également quelque intérêt; il vivait caché dans les environs de Caep, et venait quelquefois le soir conférer chez Vannier en compagnie de Bureau de Placène et d'un avocat nommé Robert Langelley, avec lequel l'hôte de Mmc Acquêt était en relations d'alfaires. Tous étaient également besoigneux et passaient leur temps à imaginer les moyens de faire rendre gorge à Joseph Buquet. Allain n'en prônait qu'un qui fut adopté : il s'agissait de retourner encore une fois à Donnay. Mme Acquêt serait du voyage et tâcherait d'attendrir le paysan; s'il refusait d'indiquer la cache de l'argent, Allain sauterait sur lui et l'étranglerait...
C'était vers le 25 septembre ; on partit un matin de Cacn. Mme Acquêt avait donné rendez-vous à Joseph chez un fermier nommé Halbout, dont la maison était située à l'écart du village de Donnay. 11 vint à l'heure fixée; mais, comme il approchait avec circonspection, craignant quelque ^uet-apens, il aperçut Allain dissimulé derrière une haie et, « pris de peur, il dévala à toutes jambes ».
Il fallut donc reprendre, les mains vides, le chemin de Caen et alî'ronter la colère de Vannier qui accusait sa pensionnaire de complicité avec les Buquet pour faire ffvorler toutes les tentatives. On tint do nouveau conseil, et, cette fois, Chauvel y fut admis; lui aussi avait un plan: il proposait dose rendre en uniforme à Donnay avec Mallet, l'un de ses camarades ; Langelley jouerait le rôle du oommissaire de
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police : « ils arrêteraient Buquet comme pour le compte du gouvernement; s'il consentait à dire où était l'argent, on lui donnerait la liberté et une adresse sûre pour se cacher; en cas de refus, les gendarmes le tueraient et seraient quittes pour dresser procès- verbal de rébellion1 ».
Tels étaient les conciliabules auxquels assistait, muette et résignée, la fille de la marquise de Combray, le cœur gros pourtant à la pensée que cet argent maudit allait devenir la proie de ces hommes qui n'avaient pas été à la peine et pour qui serait tout le profit. Chaque jour elles'enlizait plus profondément dans cette fange : ce qui se tramait là, ce qu'elle entendit — car on ne se gênait pas devant elle — fait horreur; comme elle représentait, pour ces forbans, quarante mille francs, elle devait subir non seulement leurs galanteries brutales, mais aussi leurs confidences. Mmo Placène émit un jour l'idée de faire disparaître le boulanger Lcrouge, dit Bornet ; comme il avait « beaucoup de religion et qu'il était très honnête homme », elle craignait que, s'il était arrêté, « il ne consentit pas à mentir et qu'il ne les perdît tous ». Langelley redoutait surtout les bavardages de Flierlé et de Lanoë, détenus à Gaen, et il s'occupait de les faire empoisonner : il s'était déjà entendu « avec le pharmacien et l'ofiicicr de santé de la prison qu'il avait dans sa manche », et il connaissait aussi un brave homme qui, « pour peu de chose, ferait du bruit en ville, se
Rapport du voyage du palron Delaitre, à Caen. Archive? natio» «aies, F? 8172.
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laisserait arrêter et condamner à quelques mois de prison et trouverait ainsi le moyen de se défaire de ces individus1». On parlait aussi d'Acquêt, toujours maintenu à la geôle de uien : de l'avis de tous, Mme Vannier était sa maîtresse et allait chaque jour le voir dans son cachot. Il passait pour être un espion du gouvernement et Placène prétendait que Vannier recevait de l'argent pour le tenir au courant des agissements de Mm* Acquêt. Langelley, de son côté, affirmait que Placène était un fripon et que, « s'il avait déjà touché sa bonne part du vol, il recevait au moins tout autant d'argent de la police. »
La pauvre femme qui formait le pivot de ces intrigues n'était pas davantage épargnée par ses indignes complices. Après Joseph Buquet, après Chauvel, tous se soupçonnaient réciproquement d'avoir été ses amants : Vannier se serait ainsi payé de son hospitalité; l'avocat Langelley et le gendarme Mallet lui-même auraient taxé a ce prix leurs services ; accusations aussi impossibles qu'inutiles à contrôler; elle avait elle-même, d'ailleurs, l'intelligence de son abaissement et le dégoût, par moments, la prenait. Un soir, c'était le 27 septembre, elle ne rentra pas chez Vannier; fuyant cet enfer, elle vint demander asile à une dentellière, nommée Adélaïde Monderard, logée rue du Han, et qui était la maîtresse de Langelley. Cette fille consentit à la recevoir et lui céda une des deux pièces donî «e composait son logement, auquel on accédait par
1. Rapport du voyage du patron Dclaitre, à Caen. Archives nationales, F? 8172.
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un escalier fort sombre. C'était une pauvre chambre sous le toit, prenant jour par deux petites croisées et dont l'ameublement était des pins mesquins1 ; Chauvel vint l'y voir le lendemain et c'est là qu'elle apprit de lui l'arrivée très prochaine du patron Delaitre, envoyé par Mme de Combray pour la sauver et lui procurer le moyen de passer en Angleterre. Mme Acquêt ne manifesta ni répulsion ni joie; elle s'étonna que sa mère Densât à elle; mais il semble qu'elle n'attacha pas grande importance à cet incident qui devait décider de sa destinée. Une seule idée l'obsédait ; trouver une retraite qui lui permît d'échapper à l'odieuse tutelle de Vannier; et Langelley, très surpris de la trouver chez la dentellière, voyant sa perplexité, offrit de la conduire à une maison de campagne qu'habitait son père, à une lieue de la ville. Elle accepta et partit le soir même sous la conduite de l'avocat ; à cette heure le faux patron Delaitre quittait Rouen, et la ruse si habilement ourdie par Licquet allait mettre fin à la lamentable odyssée de Mme Acquêt.
En arrivant à l'hôtel du Parc, le 2 octobre, le « patron » Delaitre s'étant mis à la fenêtre de sa chambre vers sept heures du soir, aperçut un homme qui faisait les cent pas dans la rue, ayant au bras une très petite femme, fort communément habillée. A la démarche, il reconnut Chauvel, vôtu en bourgeois : la femme était Mme Acquêt.
4. Rapport du voyage du patron Delaitre, à Caen. Archives nationales, F? 8172.
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Les deux hommes se saluèrent et Chauvel, quittant sa compagne, monta à la chambre du patron. « Compliments, poignées de mains, confiance la plus intime, comme il est, en général, de règle entre un militaire et un marin1. » Chauve! exposa qu'il était venu àpiedde Falaise, dans l'après-midi, et que, pourse rendre libre, il avait prétexté, auprès de ses chefs, une affaire particulière qui l'appelait à Bayeux. Le faux Delaitre lui remit aussitôt les deux lettres de Mma de Combray que Chauvel parcourut distraitement.
— Descendons, dit-il, la dame est proche et nous attend.
Après quelques pas dans la rue, on la rencontra, en effet, avec Langelley, que Chauvel présenta à Delaitre. Celui-ci offrit aussitôt son bras à Mme Acquêt : Chauvel, Langelley et « Delaitre neveu » suivaient à bonne distance : on passa le pont et on s'engagea, tout en causant, sous les arbros du grand cours, le long de la rivière. La nuit était complètement tombée.
Le patron Delaitre, « après avoir présenté à Mme Acquêt les compliments de sa mère, lui fit part des intentions de celle-ci relativement à son passage en Angleterre ou aux îles ». Mais la jeune femme repoussa nettement la proposition : elle était, disait-elle, « très en sûreté chez le père de son délenseur, à portée de toutes ses relations, et elle ne consentirait jamais a quitter Caen, où elle
1. Rapport du voyago du patron Delaitre a Caen. Archives nationales, F7 8172
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comptait de nombreux et dévoués protecteurs ». Le patron objecta que cette détermination était d'autant plus regrettable que « la personne puissante qui s'intéressait au sort des siens exigeait qu'elle eût quitté la rrance avant de s'occuper de mettre Mme de Gômbfay en liberté ». Ce à quoi Mme Acquêt répliqua qu'elle ne changerait jamais de résolution. La discussion dura près d'une demi-heure : le patron ayant alors parlé d'un billet de la marquise dont il était porteur, Mme Acquêt, se tournant vers Langelley, lui demanda de les conduire dans un cabaret où elle pourrait lire la lettre de sa mère. On repassa le pont pour remonter la rue de Vaucelles, suivant Langelley qui s'arrêta à un cabaret situé à cent mètres au-dessus de l'hôtel du Parc: Mme Acquêt s'engagea, avec ses compagnons, dans un couloir étroit et monta au premier étage où l'on s'attabla. Langelley avait commandé du vin et des biscuits. La jeune femme prit des mains du patron la lettre de la marquise ; tous, autour d'elle, se taisaient et « la fixaient attentivement1 ». On s'aperçut « qu'à chaque ligne elle changeait de couleur et qu'elle soupirait ».
— Quand partez-vous ? dernanda-t-elle à Delaitre en s'essuyant les yeux.
— Demain, de grand matin, répondit-il2.
Elle poussa de nouveau un gros soupir et se remit à lire : « elle avait des crispations et parais-
1. Rapport du fauxpatron Delaitre. Archives nationales, V7 8172.
2. Nous ne changeons rien à ces dialogues: cette scène et les tenues dont se servirent M"1* Acquêt et sou interlocuteur sont
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sait prête à se trouver mal ». Quand elle eut terminé sa lecture, elle interrogea de nouveau Delaitre.
— Vous connaissez sûrement, Monsieur, ce aue contient fa lettre?
— Oui, Madame, votre mère me l'a lue.
Elle garda le silence « plus de deux minutes »; puis, comme faisant un grand effort :
— Il faut donc obéir aux ordres d'une mère, ditelle; eh bien, Monsieur, je vous suivrai : voulez-vous ne partir que demain soir? J'irai avec vous1.
Le patron Delaitre fit d'abord quelques difficultés avant de consentir à retarder son voyage* enfin le départ fut fixé au lendemain samedi, 3 octobre, à la nuit tombante. Une discussion assez bruyante s'ensuivit. Langelley observa que Vannier, Allain, Placènv, et les autres n'approuveraient certainement pas la détermination de Mme Acquêt ; qu'on était solidaire les uns des autres, qu'elle ne courait, d'ailleurs, aucun danger en restant à Caen attendu qu'il ne s'y trouverait jamais un juge pour la poursuivre ni un tribunal pour la condamner. Delaitre répliqua que, précisément pour parera l'indulgence des autorités du Calvados, un décret impérial avait saisi de l'affaire la cour spéciale de Rouen; mais l'avocat qui ne voyait pas sans dépit s'éloigner sa seule chance de mettre la main sur le trésor des Buquet, ripostait qu'il ne fallait rien conclure avant d'avoir pri^ l'avis de ses amis, quand la jeune
rapportés sous cette forme et presqu'identiquemcnt dans les différents récits de ceux qui assistaient ;\ cette entrevue.
1. Interrogatoire de Chauvel, 29 octobre 1808. Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.
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femme termina la discusion, en déclarant qu'elle partait « parce que c'était la volonté de sa mère ».
— Êtes-vous sûre, demanda Chauvel, que c'est bien là l'écriture de votre mère1?
Elle répondit oui et le gendarme opina qu'elle avait raison d'obéir.
On convint alors des détails du départ : Langelley s'offrit à conduire les voyageurs jusqu'à la limite du département du Calvados que Delaitre connaissait mal. Mme Acquêt ne devait emporter aucun bagage ; ses effets seraient adressés à Rouen, bureau restant, à l'adresse du patron; la conversation prit « le ton de la plus sincère amitié et de la plus grande confiance». Quand l'heure vint de se séparer, Mme Acquêt serra plusieurs fois la main du patron, disant:
— A demain, Monsieur.
Et comme elle descendait l'escalier, Chauvel resté avec Delaitre s'assura que celui-ci avait apporté de l'argent pour payer les petites dettes que la fugitive avait contractées chez divers fournisseurs.
Le jour suivant, au matin, vers onze heures, Chauvel se présenta seul à l'auberge du Parc : il monta à la chambre de Delaitre qui l'invita à déjeuner et envoya son neveu chercher des huîtres. Chauvel venait p-^ier Delaitre de retarder son voyage d'un jour encore, Mme Acquêt ne pouvant partir avant le dimanche 4. Tout en mangeant, Chauvel se laissait aller à des confidences ; ce n'était pas sans tristesse
1. Interrogatoire de Chauvel. Archives du greffe de la Cour d'assises de Ko uen.
qu'il voyait s'éloigner son amie ; lui seul, assurait-il,
l'avait servie par pur dévouement, il dit comment, pour dépister les recherches de ses camarades, chargés par Manginot d'établir le signalement de la proscrite, il l'avait rédigé, à dessein, complètement faux, la désignant « comme étant de forte taille et blonde de cheveux ». Il parla de d'Àché qu'il traita de brigand « seul cause des malheurs arrivés à ■Mme de Gombray et à sa famille ». Enfin il s'informa si Delaitre consentirait à transporter en Angleterre Allain et Buquet, qui étaient, en somme, les deux principaux acteurs de l'aiîaire, et le « patron » y consentit bien volontiers ; il fut convenu que, dès qu'il aurait déposé Mme Acquêt en Angleterre, il reviendrait à Saint-Valéry, son port d'attache. Allain et Buquet n'avaient qu'à se trouver, avec un mot de reconnaissance, le mercredi 14 à Gany, chez Prévost, aubergiste, en face de la poste ; il irait là les quérir pour les embarquer.
Le bon Delaitre, qui était bien manifestement un messager de la Providence, compta sur la table, en déjeunant, 400 francs en or qu'il remit à Chauve! , pour payer les dettes de sa maîtresse.
Vannier avait réclamé six louis pour l'hospitalité qu'il lui avait offerte, alléguant que « ces sortes de pensionnaires doivent payer plus que d'autres à cause des dangers à courir » ; il demandait, en outre, qu'on lui remboursât le prix de vingt messes que Mme Acquêt avait fait dire *. Ghauvel passa une partie delà journée du dimanche avec Delaitre ; le
i. Dossier Lengclley Archives nationales, F7 8171.
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rendez-vous était fixé pour sept heures du soir ; le patron devait attendre sur la porte de son auberge et suivre Mme Acquêt quand il la verrait passer au bras du gendarme. Elle ne parut qu'à dix heures du soir et l'on marcha isolément jusqu'à la demi-lune de Vaucelles. Langelley se fit attendre, il arriva enfin sur un cheval d'emprunt ; le patron avait pris un bidet de poste ; quant au neveu Delaitre et au domestique, ils avaient, dès la veille, regagné Rouen par la diligence.
C'étaient le moment des adieux : Mme Acquêt embrassa Ghauvel, qui la quitta « de la manière la plus tendre, en recommandant au dépositaire les plus grands soins pour l'objet précieux qui lui était confié l ». Langelley, armé d'un gourdin en manière de cravache, prit la tête de la caravane. Delaitre enveloppa chaudement dans sa capote Mme Acquêt qu'il prit en croupe derrière lui et, après de nouveaux souhaits, de chaudes poignées de mains, des « au revoir » attendris, les cavaliers s'éloignèrent au trop sur la route de Dives. Chauvel les vit se perdre dans l'ombre et il resta au carrefour désert tant qu'il put entendre résonner les sabots des chevaux sur le pavé de la route2.
Vers trois heures du matin, on arriva à Dives ; la jeune femme, qui s'était montrée « assez gaie» prolesta qu'elle n'était pas fatiguée et refusade descendre. Langelley entra donc seul à la poste, y réveilla un
^ Archives nationales, V7 8172.
a. Interrogatoires de Ghauvel, déclarations de Mm° Acquêt, rapport du faux patron Delaitre, lettres do Licquet à Real, etc.
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guidequ'il avait commandé la veille1 etl'on se remit en route; le jour commençait à poindre lorsqu'on parvint à Annebault ; les trois voyageurs firent halte chez un aubergiste où ils passèrent toute la journée; l'avocat et Mme Acquêt « réglèrent quelques petits comptes qu'ils avaient ensemble2 » ; on dormit un peu, on causa beaucoup, on dîna longuement. A six heures du soir, on remonta à cheval et l'on prit la route de Pont-l'Evèque. Langelley conduisit les fugitifs jusqu'à la forêt de Touques ; avant de quitter Mme Acquêt, il lui demanda avec beaucoup d'émotion une boucle de ses cheveux ; puis il l'embrassa à plusieurs reprises.
Il était environ minuit quand la jeune femme se trouva seule avec Delaitre ; le cheval avançait péniblement par les routes de traverse delà forêt; blottie contre le patron qu'elle tenait serré à deux bras, Mme Acquêt ne parlait plus ; son entrain de la veille avait fait place à une sorte de stupeur si bien que Delaitre qui, dans l'obscurité, ne pouvait apercevoir ses beaux yeux grands ouverts, pensa qu'elle s'était endormie sur son épaule. A trois heures du matin on atteignit enfin les faubourgs de Pont-Audemer : le patron s'y arrêta à l'auberge de la Poste et demanda une chambre; sur le registre qu'on lui présenta, il écrivit : Monsieur Delaitre et sa femme.
1. « Arrivés à Dives, nous nous rafraîchîmes pendant que le guide s'habillait; et après avoir continué noue route, nous sommes enfin arrivés à la pointe du jour à Annebault, où nous avons passé le jour. » Déclaration de Lengelley. Archives nationales, F7 8171.
2. « M"'* Acquêt emprunta deux louis à Delaitre pour solder la peine de Langelley, suivant l'avis de Ghauvel. » Rapport du faux patron Delaitre. Archives nationales, F7 8172.
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Ils déjeunaient tous les deux vers midi quand entra dans la salle un brigadier de la gendarmerie de manne, accompagné de deux soldats d'escorte. Il alla droit à Delaitre, lui demanda ses noms, et, le voyant très troublé, il le somma d'exhiber ses papiers, qu'après un court examen il confisqua, en donnant l'ordre aux soldats de mettre le patron en état d'arrestation.
Le brigadier, petit homme aimable et très cau- ,ur, s'excusa grandement auprès de Mme Acquêt du dérangement forcé qu'il lui occasionnait : le patron Delaitre, disait-il, avait quitté son bord sans y être autorisé et, de plus, il était signalé comme faisant assez volontiers la fraude sous prétexte de cabotage. Il ne poussa pas l'indiscrétion jusqu'à s'informer du nom de la voyageuse ni du motif qui l'obligeait à courir les routes en compagnie d'un patron de barque; mais il lui fit comprendre, avec beaucoup de ménagements, qu'il était inévitable de la retenir jusqu'à Rouen, où Delaitre devait être conduit pour y subir une réprimande du commandant du port. Mme Acquêt, persuadée qu'il n'y avait là qu'un malentendu qui s'éclaircirait à Rouen, s'inquiéta peu de l'incident; comme elle était brisée de fatigue et, de plus, indisposée, elle manifesta le désir de ne point voyager denuitetde passer vingt-quatre heures à Pont-À-udemer; le petit brigadier y consentit avec empressement ; tout en ayant l'air de ne surveiller que Delaitre, il ne perdait pas un seul instant de vue la jeune femme dont il scrutait, de ses yeux malicieux, les attitudes, les gestes, les façons d'être,
et dont il semblait, en quelque sorte, prendre possession... C'était Licquet — on l'a déjà reconnu — ■ qui, dans sa hâte de savoir le résultat de l'odyssée du fau? Délai Ire, s'était affublé d'un uniforme d'emprunt et venait recevoir sa nouvelle victime '. Il fut pour elle plein de prévenances : c'est en voiture qu'il la conduisit de Pont-Audemer à Bourg- Achard, où il lui laissa le temps de se reposer; le 7 au matin on partait de Bourg-Achard et l'on arrivait à Rouen avant midi. L'aimable brigadier fut si persuasif que Mmo Acquêt se laissasans résistance et sans récrimination conduire à la Conciergerie, où elle fut écrouée sous le nomde Rosalie Bourdon2 — celui, sans doute, sous lequel elle voyageait.
i. Voici en quels termes, le préfet de Rouen rendait compte à Real de cette mise en scène : « On arriva de très grand matin à Pont-Audemer : là M. Licquet, déguisé en brigadier do gendarmerie de la Marine, accompagné de deux gendarmes de sa façon* entra subitooient dans la chambre des voyageurs, demanda leurs papiers, ne les trouva pas en règle et confisqua tout. On a séjourné un jour à Pont-Audemer parce que M "• Acquêt éprouvait une fatigue extraordinaire, augmentée par un accident naturel h s i sexe, et d'ailleurs mes émissaires qui ne s'étaient ni couchés, ni reposés depuis huit jours étaient sur les dents. M"- Acquêt est partie ce matin de Bourgaehard, persuadée qu'on avait élevé une mauvaise difficulté au patron et qu'elle s'éclaircirait à Rouen. Elle n'a été détrompée qu'eu entrant à la Conciergerie; mais on a encore filé te même roman avec elle; on lui a dit qu'on poursuivait depuis huit jours le patron parce qu'un de ses matelots l'avait trahi et avait dénonce à la police qu'il était ailé chercher plusieurs personnes dans la Basse-Normandie pour les conduire à une station anglaise; qu'il était donc inévitable de la retenir efl prJSOM puisqu'on l'avait trouvée avec lui. Ou n'a pas eu l'air d'eu s&v< ;r davantage, ni de la connaître... »
Lettre d,i préfet de la Seine -lnf< neure à Real, 7 octobre : Arcliiv.-s qatinfl les., f7 snii.
2. T bleau d a détenus par mesure de haute police. Archivai nation Jes, ¥* «1Ï2.
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D'ailleurs, elle paraissait indifférente à tout ce qui l'entourait; en entrant dans cette prison où elle savait que se trouvait sa mère, elle n'eut pas un mot qui pût faire croire qu'elle ressentait quelque én.otion. Elle garda pendant deux jours cette attitude de lassitude résignée; Licquet, qui vint la voir, plusieurs fois cherchait à la laisser dans la persuasion que son emprisonnementn'avait d'autre cause que l'infraction commise par DelaUre aux règlements maritimes; il poussa la précaution jusqu'à feindre d'ignorer son nom.
Entre-temps il préparait son plan d'attaque : tout d'abord sa joie avait été si vive en mettant la main sur cette proie tant convoitée qu'il n'avait pu résister au plaisir d'en adresser directement la nouvelle à Real 1 en lui demandant « le secret pendant quinze jours » ; puis, à la réflexion, il avait compris combien il serait difficile d'obtenir des aveux d'une femme qui venait d'être si odieusement trompée, et il sentit que les pièges où se prenait la naïve marquise de Combray ne seraientplus démise avec sa fille. Il trouva mieux; il avait sur lui la loi Ire queM016 de Combray avait écrite à son cher Delailre, lettre qu'il avait saisie sur le patron, en présence môme de Mme Acquêt. Dans ce billet, la marquise
1. Je lie m'explique pas comment la lettre par laquelle Licquet ace à iiéîil L'arrestation de M1'* Acquêt, est datée de Hou/leur, le 5 octobre. C'est à Pont-Audemer que l'arrestation eut lieu et la prévenue a été amenée directement à Rouen, avec un seul arrêt à Jlourguchard. Culte lettre, écrite par un homme exaltant de joie, se teriuin. it par ces lignes : « J'ai l'honneur de vous écrire, tout épuisé a fatigues; mais je retrouve des force* en pensant qu'il s'ayitdu ervice de ! a Majesté elde votre satisfaction ^ersouudio.
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traitait sa fille « comme la plus vile des créatures et gémissait d'être obligée, pour sa propre sûreté, de veuir au secours d'un monstre; elle se plaignait surtout beaucoup de l'argent que cela lui coûtait * ».
Le 9 octobre, Licquet se présenta au cachot de Mme Acquêt, se mitàcauser familièrement avec elle, lui avoua qu'il savait son nom et lui communiqua la lettre de Mme de Combray. Après l'avoir lue, Mmc Acquêt fut prise d'une effrayante crise de rage. Licquet la consola, lui fit comprendre « qu'elle n'avait que lui d'ami », que sa mère la haïssait et ne l'avait servie que dans l'espoir de sauver sa propre vie; que le notaire Lefebvre l'avait lui-môme vendue à \a police en indiquant l'adresse de la famille Ghauvel, à Falaise — et il montrait, comme preuve, la note tracée de la main du notaire; — il alla jusqu'à faire allusion à certaines infidélités de Le Chevalier et à des maîtresses que celui-ci aurait eues à Paris, si bien qu'indignée, à bout d'écœurements, la malheureuse fondit en larmes.
— Soit, dit-elle, c'est à mon tour; recevez sur-lechamp mes déclarations, portez-les à M. le préfet; je veux tout avouer; la vie m'est importune2!
Et tout de suite elle raconta la longue histoire des projets de d'Aché, ses passages en Angleterre, l'organisation du complot, la tentative d'impression du manifeste des princes et aussi comment il avait séduit Le Chevalier et avait su se l'attirer par la
1. Lettre du préfet delà Seine-Inférieure à Real, i\ octobre 1SÛ7. Archives nationales, F7 8170.
2. Lettre du préfet delà Seine-Inférieure à Real, 11 octobre 1801. Archives nationales, F7 8170.
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promesse d'un haut grade et de grands honneurs. Elle dit également que ce d'Aché, qu'elle accusait d'avoir fait le malheur de sa vie, avait « formellement conseillé le vol des fonds publics; son ordre était qu'on organisât les attaques de diligences, qu'il fallait même les arrêter toutes ». Elle accusa sa mère d'avoir aidé à transporter à Caenles fonds volés; elle s'accusa elle-même d'avoir donné asile aux brigands ; elle n'excusa que Joseph Buquet qui n'avait agi que sur les instructions qu'elle-même lui avait données et Le Chevalier qu'elle représenta comme séduit par les promesses trompeuses de d'Aché. D'ailleurs son « amour effréné » perçait à chaque mot de son récit ; elle dit même à Licquet que, « si elle pouvait sauver les jours de Le Chevalier aux dépens des siens, elle n'hésiterait pas1 ». Quand elle eut terminé sa longue déclaration, elle devint tout à coup très mélancolique. Le lendemain, en entrant dans sa prison, Licquetla trouva occupée à couper ses magnifiques cheveux qu'elle voulait, dit-elle tristement, soustraire au bourreau. Elle observa que, puisqu'elle était inexorablement vouée à la mort, Chauvel, qui se disait son ami, avait eu bien grand tort de l'empêcher de s'empoisonner; tout serait fini à présent; mais elle espérait que le chagrin la tuerait avant qu'on eût le temps de la condamner. « En disant ces mots elle tournait ses yeux, très beaux et très perçants, vers un coin assez obscur de son cachot. » Licquet, suivant son
1. Première déclaration de la femme Acquêt, 9 octobre 1807. archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.
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regard, aperçut à cet endroit un gros clou très saillant fiché dans le mur à six pieds d'élévation; sans rien témoigner de ses inquiétudes, il cherchaàdiriger l'attention de la détenue sur d'autres objets et parvint «à larendre d'une gaieté folle1 ».
On fit, le jour môme, enlever le clou; mais restaient les verrous de la porte et les piliers du lit auxquels la prisonnière, étant donnée l'exiguïté de sa taille, aurait pu chercher à se pendre : on mit près d'elle, pour la surveiller, une femme de Bicêtre.
Il n'est pas possible de suivre Licquet à travers toutes les phases de l'instruction : cet hommeendiablé semble avoir possédé le don d'ubiquité : il est à la prison, où il cuisine les détenus; à la préfecture où il dirige les interrogatoires ; à Caen,oùil enquête à la barbe de Caffarelli qui croit depuis longtemps l'affaire enterrée; à Falaise, où il récolte des témoignages; à Honfleur, à Pont-Audemer, à Paris; il rédige d'innombrables rapports à l'adresse de son préfet ou de Real avec lesquels il correspond directement, et, quand on lui demande quelle récompense il ambitionne de sa vie dépensée avec tant d'ardeur au service de l'Etat, il répond philosophiquement :
Ce n'est pas pour ma gloire que je travaille; c'est uniquement pour celle de la police générale et de notre cher conseiller2 que j'aime de toutes mes forces. Quant à moi, pauvre diable, je suis voué à une obscurité qui, je l'avoue, fait mon
1. Rapport de Licquet au préfet de la Seine-Inférieure. Archive» national»», F7 8171,