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CHAPITRE XVII

Les Suites de la Famine.

[L Intendant et Parlement. — I]. Tourny et Machault. — II[. Intendant et Jurats.

Le grand zèle déployé par Tourny dans la lutte contre la famine, le rôle qu'il s'était attribué, les initiatives qu'il avait prises envers et contre tous, l'avaient relevé à ses propres yeux, lui avaient donné la pleine conscience de sa valeur; mais ce même zèle, ce même rôle et ces mêmes initiatives lui firent Lort dans l'esprit de tous ceux que sa magnifique activilé avait dépossédés de leur rôle habituel. Par son attitude, l'intendant s'élait imposé à sa province. Le contrôleur général, le Corps de ville, le Parlement en éprouvèrent quelque mauvaise humeur, qu'ils témoignèrent chacun à leur manière. L'ancien émule d'Orry devenail maître el faisait œuvre personnelle: il fallut quelque temps à ses partenaires pour s’incliner devant le fait accompli.

L — Intendant et Parlement.

Le Parlement n'était pas satisfait, bien que Tourny, par prudence et surtout par amour de la paix, ne cessât de lui prodiguer les marques d'un très vif attachement : « Je me suis loujours éludié, éeri-

vait-il le 18 mai 1748, à entretenir, tant avec M. le Premier Président du Parlement de Bordeaux qu'avec toute la Compagnie en général et en particulier, celte bonne intelligence si nécessaire pour faire le bien, et j'ai eu jusqu'ici le bonheur d'y réussir !.»

Le Parlement était devenu très vite hostile, sinon à Bouret, du moins à la Compagnie d'approvisionnement; il y voyait l'ouvrage des jurats, el il y trouvait aussi l'inspiration de l’intendant. Quand le peuple se plaignit à propos de blé que l’on wendit gâté, à propos de grains irès peu avariés que l'on jeta trop vite à la rivière, le Parlement crut être très habile de jeter à son tour les hauts cris et d'encourager les mécontents ?.

Après avoir commencé par collaborer dans la lutte contre la famine, le Parlement et l'intendant en vinrent à solliciter le roi, chacun de son côté; leur concurrence les rendit rivaux, puis ennemis. Le 21 avril, Lamoignon écrivait à Tourny, à propos de lettres

en règlement de comptes obtenus par des négociants : « Je pré- vois, Monsieur, que nous allons avoir de nouvelles querelles avec le Parlement de Bordeaux... Si le Parlement use de son autorité pour empêcher des significations pareilles à celles dont il s’agit, il n'y a plus de justice à espérer dans votre province #. »

I ne manquait qu'un prétexte au Parlement pour partir en guerre.

1. A. D., Gir., C 1399, 18 mai 1748, lettre de Tourny au chancelier.

2. Les boulangers de Bordeaux trouvaient si mauvais les grains de Bouret qu'ils présentèrent une requête, pour que ces grains n’entrassent pas dans la composition du pain. Quand, le 1° septembre 1717, au bureau tenu chez le premier président, les jurats, opposés à l'entreprise de Bouret, parlèrent de la requête des boulangers, le premier président, qui entrait dans les vues de l’intendant et de Bouret, ne voulut même pas en souffrir la lecture, tandis que le procureur général désirait la prendre en considéralion, A. C., Bordeaux, B B, procès-verbaux de délibérations du 1* septembre 1747. A partir de ce moment, le Parlement fut divisé. Le procureur général persisla dans son opposition, comme le montre sa lettre du ? septembre 1747 au contrôleur général, A. D., Gir., C 1374. 1] entraïna à sa suite une partie des conseillers, et la constitution de la Compagnie d'approvisionnement, sous les auspices de l’intendant et de la Jurade, acheva de soulever tous les parlementaires. Dans une supplique qu'il adressait au roi, le 27 avril1748, le Parlement de Bordeaux se plaignait que la ville n'eût pas reçu les 300.000 bcisseaux de blé qui auraient dù lui être fournis, « en vertu de l'opération d'une compagnie formée sans notre participation, disaient les magistrats, et sans apporter les précautions que nous avions jugées nécessaires, et sous des clauses différentes des arrangements pris dans nos bureaux avec le sieur Bouret. » La phrase ne fut pas maintenue telle quelle dans le texte définitif de la supplique, mais il nous suffit que le premier libellé ait pu un moment être admis. B. M. Bordeaux, fonds Lamontaigne, carlon-1v, pièce 11.

3. A. D., Gir., C 3623, 21 avril 1748, lettre aulographe de Lamoignon à Tourny.

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Un prétexte est facile à trouver. Certain conseiller, nommé Leydet, aposla, aux portes des boulangeries, tels de ses gens à mine de pauvre hère, pour essayer d'ameuter la foule !. Plus tard, le chancelier reprochait à des magistrats d'avoir cherché une scène à effet, en mettant sous les yeux de leurs collègues, en cours de séance, un morceau du plus mauvais pain qu'ils avaient pu trouver ?.

L'éclat se produisit au début de mai, à propos du pain médiocre qui se faisait à Saint-André-de-Cubzac où certain haut magistrat avait ses propriélés. La responsabilité pesait sur le sieur Millet, contrôleur des acles, à qui Beaujon avait confié les lonclions de débilant de grains. Au lieu de faire jeler à la rivière tout le seigle avarié, Millet en avait livré une partie à la consommation. Cela se passail au mois d'avril 1748, c'est-à-dire au moment où la misère élait exL:ême, quand on avait scrupule de laisser perdre le moindre boisseau de blé. Le Parlement lui-même avail été consent à ce que l’on fit le meilleur usage des approvisionnements mouillés ou gâtés *.

La Cour, saisie de l'affaire Millet, la tint en réserve jusqu'au moment où elle pensa pouvoir en tirer parti. L'affaire prit alors d'amples proportions. Les Chambres des enquêles se mirent en branle avec le désir de provoquer une assemblée générale. Elle leur fut d'abord refusée. Malheureusement, le premier président, débonnaire, finit pai se laisser convaincre. Le 15 mars 1748, toutes les Chambres assemblées décrétèrent Millet d'ajournement personnel, malgré l'opposition du ministère public. Au cours de la même séance, Beaujon fut menacé d'être décrété pareillement : « Rien n’est plus dangereux, écrivait plus tard le chancelier, que de sonner, pour ainsi dire, la trompelte dans de pareilles occasions, et de répandre par là une alarme générale dans l'esprit des peuples 4. »

La Cour souveraine ne demandait pas mieux. Son but élait

1. Pour la suite de l'affaire, A. D., Gir., C 1399, avril et mai 1748.

2. A. D., Gir., C 3623, 18 décembre 1748, lettre imprimée du chancelier d’Aguesseau au Parlement de Bordeaux. D'Aguesseau entre dans les vues de Lamoignon. Sa lettre équivaut, pour les magistrats de Bordeaux, à l'énoncé d'un jugement rendu contre leur attitude dans l'affaire des grains. Toute la question y est reprise. La lettre constitue un document capital.

3. A. D., Gir., C 3623, 18 décembre 1748, la lettre de d'Aguesseau déjà citée.

4, Tbidem. =

réalisé; elle rentrait en scène. Les; conséquences dé son geste n'élaient même pas pour lui déplaire. Le discrédit allait remonter de Millet à Beaujon, de Beaujon à la Compagnie, de la Compagnie aux jurals el à l'intendant lui-même. Tourny vit le danger: il s'efforça de réduire. l’opposilion du Parlement, sans cependant prendre sur lui la responsabilité des sanctions nécessaires. Il se sentait visé; mais 1l jugeait prudent de ne pas le paraître, afin d'éviter d’être personnellement et ouvertement mis en cause. Il s'adressa directement au procureur général; dans sa démarche, il eut le courage de couvrir Millet et Beaujon qui n'avaient agi que par ses ordres, mais il poussa la complaisance jusqu’à offrir de communiquer les pièces de l'affaire «à chacun de Messieurs les Officiers du Parlement à qui il resterait quelque doule !, » En même temps, il informait le chancelier, sans incriminer personne, à la seule fin d'oblenir un arrêt d'évocalion qui dessaisit le Parlement ?, el il affectail de ne pas rendre exécutoire un ordre d'expulsion lancé contre un individu fauteur de scandale, parce qu'il élait le domestique d'un conseiller. « Mon système a été, écrivailil, de conduire loujours, en pareille occasion, les choses par la douceur *. »

Cependant l'arrêt d’évocalion n'arrivail pas; le Parlement profilail de ce retard pour donner au débat plus d'ampleur encore. Le 15 juin t, il lançait un nouvel arrèt portant que cinq comimnissaires de la Cour, choisis mi-parlie dans la Grand Chambre et

1. A. D., Gir., C 1399, 17 mai 1748, lettre de Tourny au procureur général.

2. Tourny fait porter la responsabilité des incidents qui ont eu lieu sur deux où trois personnages, que d'ailleurs il ne nomme pas, A. D., Gir., CG 139%, 18 mai 1748, leltre de Tourny au chancelier.

3. A. D., Gir., C 1399, 31 inai 1748, lettre de Tourny au contrôleur général. L'intendant disait dans la mème lettre : « Je me souviens, à ce propos, dé ce que m'a dit plusieurs fois ici M. Bouret et qu'il ma répété dans une lettre du 27 mars, que si dès le commencement j'avais fait punir les personnes qui tenaient de mauvais discours, j'en aurais fait tarir la source et me serais épargné beaucoup d'embarras. » Comme Bouret, le ministre de la province, Saint-Florentin, conseillait au marquis de ne pas se montrer trop accommodant. « Vous auriez bien mieux fait, lui mandail-il à propos du domestique d'un conseiller qui avait fait du scandale, d'exécuter les ordres que de les suspendre. C'est un inconvénient dans lequel il est loujours sage d'éviter de tomber.» À, N., O! 508, 7 juin 1748, dépèche à Tourny, suite à une dépêche du 22 mai. Cf. aux Archives de Ja Gironde, C 1399, la lettre de Saint-Florentin du 7 juin.

4. Le 1H juin, le premier président essayait encore de ménager un accommodement, A. D., Gir., C 1399, 14 juin 1748, billet de Leberthon à Tourny.

LES SUITES DE LA FAMINE 225 Mi-parlie dans les Chambres des Enquêtes, se transporleraient dans toutes les parties du ressort, pour s'enquérir des malversalions, resserrements, monopoles commis sur les grains depuis 1747, poursuivre les auleurs ou fauteurs de fraudes, et inspecter les greniers. En vue de justifier son allitude, le Parlement faisait parvenir, trois jours plus tard, un long mémoire au chancelier.

Toute la politique du Parlement se découvrail. Tandis que Tourny voulait maintenir la paix, le Parlement partait en guerre, non pas seulement contre la Compagnie, mais aussi contre l'intendant. La Cour reprochait à Tourny d'encourager l'indépendance des jurats et d'empiéter sur les attribulions el sur le rôle dévolus aux juges naturels, en matière de police. « Il n’est pas difficile de comprendre quel est le motif qui fait agir ainsi M. de Tourny, il pense sans doute qu'une justice, dégagée des formalités ordinaires tendant à faire le bien avec plus de promptilude, y arrive aussi plus sûrement, et il se persuade que le plus grand avantage qu'il puisse procurer aux peuples de sa généralité est de réunir dans sa maison toule espèce de pouvoir !, »

Le Parlement, comme pris de vertige, se persuade qu'il peut redevenir le maître et que tout lui est déjà permis. Sur ces entrefaites, Les jurats ont le malheur de faire jeter du grain avarié. Les Commissaires du Parlement proclament aussilôl qu'on veutaffamer le peuple, que les spéculateurs craignent de voir baisser les prix. On annonce pourtant que les prix diminuent, mais le public n'écoule que le Parlement. Le 30 juin, les boulangeries sont prises d'assaut; on achète à vil prix du pain pour toute la semaine, de crainte de pâtir ; le pain manque pour les derniers venus, qui profèrent des plaintes amères. Le premier président passe à ce moment : on lui dit qu'on meurt de faim pendant que le grain se Jette à la rivière. Le Parlement se réunit sur l'heure, cite les jurats, emprisonne, puis relâche les bayles des boulangers, uniquement, semble-t-il, pour donner satisfaction à l'opinion qu’il a lui-même troublée, pour faire croire qu'il est bien redevenu le Père du peuple ?.

[Il était temps que le gouvernement intervint. Dès le 22 juin, Machault écrivait à Tourny que l'affaire Millet « ne pouvait être

LR D., Gir.. C 1399,18 juin 1748, mémoire du Parlement au chancelier.

2. M. Marion, Une famine en Guienne, p. 32, d’après A. D., Gir., C 1402.

de la compétence du Parlement !. » L'exemple du contrôleur général entraîna le chancelier et le Conseil. Un premier arrêt, rendu le 28 juin, cassa la procédure ouverte contre Millet. et altribua exclusivement à Tourny la connaissance de tout ce qui pouvait concerner Îles grains de la Compagnie d'approvisionnement ?. Un second, daté du 30 juin, casse celui du Parlement daté du 15%. En outre, les chefs du complot, désignés par Tourny, furent mandés par le roi pour rendre compte de leur conduite #.

Ces coups d'autorité émurent moins le Parlement que Tourny lui-même. Il savait qu'on Jui reprochait sournoisement d'avoir séduit, d'avoir acheté le premier président et l'archevêque, d’avoir soustrait Beaujon à un juste châtiment, d'avoir ruiné le peuple pour enrichir les commissionnaires 5 ; il prit le parti de laisser dire, de peur de se brouiller à tout jamais avec le Parlement. Quand il eut à signifier à la Cour les arrêts qui la condamnaient, il craignit de faire son office .

Son inquiélude ne s'apaisa que lorsqu'il fut sûr d'avoir conclu

sa paix avec le Parlement; il en témoigna alors la Joie la plus

rande. «Il arriva hier, écrit-il le 27 juillet 1748, quelque chose S ;

ui ma fait beaucoup de plaisir: depuis 2? mois un gros négociant L 5 Anglais, nommé le Sieur Colingwood... m'avait demandé que son fils, très bon sujet, me dédiât un acte général de philosophie dans le collège des Jésuites. Il est ici d'usage qu’en ces sortes d'occasions les intendants invitent les cours de leur faire l'honneur d'y assister. J'étais bien sûr de M. le Président, de la Grand’ Chambre, et des gens du Roi, mais j'aurais été fâché que MM. des enquêtes,

1. A. D., Gir.;, C 1399, 22 juin 1748, lettre de Machault à Tourny.

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