VIII. — Coalition contre les Jurats
En fin de compte, malgré le parti pris de Saint-Florentin, la riposte de l’intendant devait aboutir logiquement à un triomphe. Elle était combinée pour attirer au Corps de ville l’inimitié de toutes les autorités cadettes avec lesquelles le commissaire du roi avait habilement lié partie.
Aux environs de 1752, Tourny n’est pas seul à tenir tête à la Jurade.
La querelle des fermiers et des jurats continue après 1751 ; ils sont aux prises dans l’affaire des boucheries à créer aux Chartrons. : Les fermiers poursuivent encore le Corps de ville, parce qu’un jurat s’est installé comme chez lui dans un bureau des fermes?, parce
que la Jurade s’arroge le droit de prononcer des amendes, où les
fermiers sont intéressés3. Tourny soutient le point de vue des fermiers, non seulement par politique, mais parce que les jurats
continuent d’avoir tort. Les boucheries des Chartrons doivent
être établies comme le réclament les fermiers #, et les Jjurats sont malvenus de laisser languir l'affaire 5. Dans la question du bureau des fermes, la défense des officiers municipaux ne peut se souteniré.. En ce qui concerne les amendes, les réclamations des fermiers paraissent « non seulement de règle et de justice, mais encore de nécessité, pour faire cesser les contraventions continuelles des Jjurats 7. »
1. Dossier de l'affaire dans la liasse C 1762, aux Archives de la Gironde.
2. Dossier de l’affaire dans la liasse C 917, aux Archives de la Gironde.
3. Dossier de l'affaire dans la liasse C 918, aux Archives de la Gironde.
4. Voir la lettre de Tourny au fermier des octrois, en date du 28 août 1752. A. D, Gir., C 1762.
5. Voir la lettre de Tourny aux jurats, en date du 8 janvier 1753, A. D;; Gir., G 1762.
6. Tourny le démontre aux jurats dans Ja lettre qu’il leur écrit, le 14 Rae 1754 AD: Gr; C'9É7.
7. A. D., Gir., C 918, 21 juin 1754, lettre de Tourny à M. de Courteille,
En plus des fermiers, les trésoriers de France font campagne contre le Corps de ville. Tourny trouve dans leur alliance l’appui le plus dévoué et le plus précieux. Leur procureur, Comarrieu, est, pendant de longs mois passés à Paris, l'agent d’affaires de l’intendant de Bordeaux; on le trouve dans tous les bureaux; il intrigue auprès de tous les grands personnages; il plaide pour Tourny contre les jurats; il plaide aussi contre les jurats pour les trésoriers de France qui eux aussi entrent dans la mêlée. « Tous nos bureaux des finances s’uniront avec vous » écrit-il au marquis à propos de ses démélés avec la Jurade’. Les trésoriers ne sont pas les rivaux des Corps de ville seulement dans la question du lest, ils le sont encore pour celle des auvents?, el d'une facon plus générale pour toutes les questions de voirie*. Cest à grand’peine que Trudaine et Machault s’emploient à les concilier, et c’est Tourny qu'ils chargent d’apaiser leur querelle, à cause « du mélange confus de police et de voirie » dont chaque parti s’autorise, et qu'il est presque impossible de déméêler *.
Voici enfin la Maréchaussée : elle est vraiment trop maltraitée par la Jurade qui lui fait subir les pires avanies. Encouragés peut-être par Tourny, en 1752, les gendarmes exhalent leurs plaintes 5. L'intendant n’a garde de les abandonner aux rancunes des jurats; il défend la Maréchaussée auprès de d’Argenson, tout en instruisant l'affaire. Finalement, le marquis se prononce contre les Jurats : « C’est sans aucune raison que les jurats ont cherché à inquiéter la maréchaussée sur sa résidence et ses fonctions dans la ville de Bordeaux. Le privilège qu'aucune troupe ne passe, ni ne séjourne
1. La correspondance de Comarrieu avec Tourny est essentielle à consulter; A. D., Gir., C 2297.
2. Dossier de l'affaire des auvents, dans la liasse C 2404, aux Archives de la Gironde.
3. Sur les conflits auxquels nous faisons allusion, voir la lettre de Comarrieu aux jurats de Libourne, en date du 3 août 1753, A. C., Libourne, D D 26; voir aussi la délibération des consuls de Périgueux, en date du 7 mai 1752, A. C., Périgueux, B B 31. Les consuls de Périgueux décident de s'adresser à Tourny pour l'affaire de voirie dont ils réclament la police contre les trésoriers de France. Consulter C 2404, aux Archives de la Gironde. ;
4. Ainsi s'exprime Machault dans sa lettre à Tourny du 4 décembre 1752. A. D. Gir., C 2402. | er
5. Dossier de l'affaire dans les liasses G 2188 et C 2189, aux Archives de la Gironde.
6, A. D., Gir., G 2188, 10 octobre 1752, lettre de Tourny à d'Argenson, |
dans Bordeaux, est une chimère qui n’a jamais eu d'existence que dans leur imagination t »,
LE: Ainsi, en même temps que tous les abus de Jurade sont dénon- + cés et mis au jour, toutes les victimes des Jurats, émancipées à D : leur tour, s’encouragent mutuellement à dresser leur réquisitoire,
et le Corps de ville semble devoir succomber sous d'aussi nombreuses et d’aussi justes accusations.
50 1: A. D, Gir, C 2189, 9 juin 1753, lettre de Tourny à Saint: Florentin,