III. — Libourne
La communauté de Libourne avait donné jusqu'alors l’exemple de la plus parfaite obéissance. Cependant, elle aussi fit mine de s'émanciper aux environs de 1756.
A ce moment, il semble d’ailleurs que la Jurade libournaise soit désunie. Notables et prud'hommes n'’assistent pas volontiers aux séances, de telle sorte qu’assez souvent aux délibérations le quorum des présents n’est pas atteint?. Les procureurs syndics sont difficiles à recruter. Celui qui fait fonction, à partir du mois d'avril 1756, un sieur Jean Decazes avocat, est constamment en conflit avec la Jurade. Le sieur Bulle, subdélégué, doit avoir quelques-uns des défauts de de Couloussac, son collègue d'Agen, car on lui reproche aussi d'intervenir un peu étourdiment dans l’administration, pour faire arriver ses amis aux places qu’ils convoibent 5, et pour les exempter des charges auxquelles ils sont astreints *.
Certains incidents éclatèrent à Libourne, comme à Agen, à propos du logement des troupes. Les officiers crurent devoir se plaindre à plusieurs reprises des installations médiocres qu’on leur préparait. L’intendant rendit la Communauté responsable. «Le nombre d'officiers n’est pas assez considérable, écrivait Tourny aux
1. Lettre de Saint-Florentin aux maire el consuls d'Agen, transcrite dans leur registre de délibérations, à la date du 22 mai 1756. À. C., Agen, B°B 77.
2, On peut citer comme exemple la séance du 4 juillet 1756, A. G., Libourne, B B 28. On lit dans le procès-verbal: «Les prud'hommes convoqués par trois fois ne se rendent pas et affectent de se promener sur la place publique ».
3. C’est l'abus dont l’accuse certain prudhomme dont les doléances sont consignées dans le registre de Jurade, à la date du 20 juillet 1756. A. C., Libourne, BB ?8.
4. Ce sont ces injustices contre lesquelles le procureur syndic proteste dans la séance du 22 juin 1756, A. C., Libourne, BB 28.
consuls, vis-à-vis les logements que peut fournir la ville de Libourne, pour qu’il y ait lieu à de pareilles plaintes. Je vous prie de faire de facon que je n’en recoive plus à ce sujet'.» Heureusement pour les officiers municipaux, les officiers de l’armée se mirent si souvent dans leur tort, en molestant les bourgeois, que l’intendant ne put s'empêcher de prendre le plus souvent le parti des civils contre les militaires.
La plus importante affaire que Tourny eut à débattre avec la Jurade libournaise fut celle du bac sur l'Isle, dont le duc de Richelieu, qui était en passe de devenir gouverneur de Ia province, demandait l’établissement ?. Libourne y était fortement opposée; elle voulait soutenir jusqu’au bout la cause de ses bateliers. Au contraire, les consuls de Saint-Émilion, les habitants dé Guîtres, de Fronsac, de Coutras et de Castillon tenaient pour l’établissement du bac. Tourny, également désireux de ne rien perdre des bonnes grâces du maréchal, et d’assurer le maximum de commodités aux voyageurs qui parcouraient la grande route de Bordeaux à Limoges, fit tout son possible pour amener les gens de Libourne à la conciliation. Toute la collaboration qu'il avait entretenue avec eux aâu cours des années précédentes semblait lui garantir que ses démarches aboutiraient.
A la suite d’un arrêt du Conseil favorable aux projets du maréchal?, il écrivait à la Jurade en la priant de convoquer une assemblée générale à propos de cette question : « Je crois que l’établissement étant utile, il ne fera pas plus de difficulté dans cette assemblée qu’il ne ferait en Juradef, » L'assemblée répondit par un avis contraire à l'établissement demandé. Quand Libourne fut autorisée, grâce à Tourny, à se livrer au commerce des Ilesf, l’inten-
ln Tettrerde Tourny aux maire el consuls de Libourne, transerite dans leur registre de délibérations à la date du 17 juin 1756, A. en Libourne, BB ?8.
2. Sur les origines de cette affaire, voir un mémoire non signé transmis par les soins de Tourny à la Jurade libournaise et transerit sur le registre de délibérations, en même temps que la réponse fournie par les jurats. A. C., Libourne, B B 27, 26 novembre 1752.
3. I est fait mention de cet arrêt. daté du 4 mars 1755, dans la délibération de : Jurade du 3 avril 1755. A. C., Libourne, B B 28.
4. Lettre de Tourny transcrite dans le registre de Jurade à la date du 19 novembre 1755. A. C., Libourne. BB 98. n
5. A. C., Libourne, B B 28, 25 novembre 1755, procès-verbal] de l'assemblée générale.
6. Deux arrêts furent rendus au même moment, permettant à Libourne et à Cherbourg de faire directement le commerce des Iles. Dans sa lettre du 10 juillet 1756,
É 5 É LA RÉPERCUSSION DANS LA PROVINCE 7al7
dant revint à la charge sur la question du bac. Il invitait la Jurade à cesser son opposition : « Il y a plus d’une raison qui doit vous inviter à prendre ce parti, non seulement la justice quis’y trouve, mais encore le besoin que vous avez de la protection de ce seigneur (maréchal de Richelieu) et la crainte de vous trouver dans une situation à ne pouvoir plus la mériter!» Si la Communauté persiste dans son attitude, elle ne pourra plus échapper aux représailles dont la menace le maréchal, pour dommages et intérêts.
L'intendant demandait qu’une nouvelle assemblée générale fût réunie. Une première fois, les notables s’abstinrent d'y venir en nombre*. L'assemblée eut lieu un peu plus tard, mais sa réponse fut assez équivoque * pour que Richelieu ne s’en contentât point.
À oo NCA ovi B pate ii done vi à cb EE Ad guS jitts
UT
Tourny parle d'organiser une troisième réunion. Des difticultés de forme la retardent encore. Le marquis s’impatiente; il menace d'user de son autorité : « Il est bien étonnant, écrit-il, que des incidents se succèdent les uns aux autres, et mettent votre Communauté hors d’état d’être assemblée en règle... Trouvez donc moyen de finir au plus tôt. Je ne pense pas qu’il soit besoin pour cela que je vous envoie une ordonnance, mais vous pouvez rendre publie que je trouve très mauvais qu'il y ait autant de négligence de la part des principaux habitants à se présenter... J’agirai à leur occasion de façon à leur donner du regret de leur conduite 5.»
Malgré tout, la Jurade et l'assemblée générale réunie le 13 décem-
bre persistèrent dans leur refus et se montrèrentopposées à la demande de Richelieu‘. Ge dernier annonça alors qu’il ferait condamner
la Communauté récaleitrante.
A. D., Gir., CG 1645, copie, Tourny accuse réception à Trudaine de l'arrêt concernant Libourne, et il le communique aux intéressés par une lettre transcrile le même jour dans le registre de délibérations de la Jurade libournaise, A. C., Libourne, BB ?8.
1. Lettre de Tourny transcrite dans le registre de Jurade à la date du 6 août 1796. A. C., Libourne, B B ?8.