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CHAPITRE V

Le Service du Roi.

[. “ L'Humeur impétueuse de M. de Tourny.” — Il. La Méthode du nouvel Intendant. — III. La Commussion du Roi. - IV. Les Commissions particulières

du Pouvoir. — V. Le Culte du Monarque.

I — “ L'Humeur impétueuse de M. de Tourny. ”

Jamais intendant ne se mit à l’œuvre avec un plus grand zèle que Tourny, quand il prit possession de son intendance de Bordeaux. S'il eut besoin d’un plus grand nombre de secrétaires que son prédécesseur, c'est qu'il avait l'intention d'abattre le double de besogne. « Si je pouvais me doubler, écrivait-il à d'Ormesson, je voudrais avoir aussi le double de secrétaires, et la province et le service du Roi s’en trouveraient encore mieux... C’est un grand champ qu'une intendance : tel y laboure 1000 arpents, tel 500, tel 100. Tel donne quatre façons à ce qu'il laboure, tel n'en donne que deux, tel n’en donne qu’une. On n’a besoin de beaucoup de

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LE SERVICE DU Rol 51

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Voilà « l'humeur impétueuse de M. de Tourny », dont Turgot parlait plus tard, avec une pointe d'ironie ?. Le nouvel intendant se présente à nous sous les traits de l’homme d'action. Son humeur impélueuse était celle de Colbert qui avail cru tout le premier pouvoir se passer de compter avec le temps, celle que devait mettre en honneur la philosophie du siècle, où l'action était définie comme le but souverain de l'humanité. Le tempérament puissant de Tourny s'en accommodait à merveille, et ce ne fut que bien tard qu'il finit par s'user dans la fièvre, après s'y être dépensé, après s y être complu comme dans un enivrement 3.

La tradition a conservé assez fidèlement, semble-t-il, l'image de Tourny au travail. Ses collaborateurs ne chôment pas, mais il est, lui, le premier à l'œuvre. « Sa lampe, nous dit-on, était constamment éclairée 2 ou 3 heures avant le jour {. » Avant que ses bureaux fussent ouverts, il avait déjà parcouru les cartons de ses employés, et il avait fait, pour la journée, la distribution des dossiers et des pièces. On le voyait toujours en lenue de travail, vêtu d'un habit noir boutonné, dont les devants rapés annoncçaient l'assiduité avec laquelle il se tenait à son bureau. Constamment à la tâche, il trouvait quand même le temps de recevoir les envoyés des communautés, de visiter ses chantiers, d'aller voir les artistes, de présider les fêtes, d'assister aux séances de l'Académie. À la fin de la journée, il revenait dans son cabinet, et tout en prenant son repas sur son bureau, il se remeltait à l'examen des affaires qui prolongeaient ses médilalions bien avant dans la nuit ÿ. |

1. A. D., Gir., C 255, 29 juin 1745, lettre de Tourny à d'Ormesson.

2. Cité par Gustave d'Hugues, Æssai sur l'administration de Turgot, Paris, 1859, p. 44. à

3. Cf. lettre de Tourny du 23 octobre 1742, À. D., Gir., C 3797.

4. Détail retenu par la tradition, B. M., Bordeaux, Bernadau, Spicilège, 713!, b. XXXVIL, p. 31. : È

5. Cf. Bernadau, Tableau de Bordeaux, p. 74. Ces renseignements que:la tradition nous fournit sont confirmés par le témoignage de Tourny lui-même, A. 10 comte de Grancey, lettre du 26 septembre 1744.

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[IL consacrait au travail, lui-même nous le dit, 12 heures par jour, si ce n’est davantage !. Quant à son emploi du temps, en voici le détail : il voit le courrier deux fois dans la semaine, Île mardiet le samedi matin ; il donne audience le mercredi et le vendredi à 11 heures : il réserve le reste des malinées pour travailler avec ses secrélaires. L'après-midi du mercredi est consacré aux finances; l'après-midi du jeudi aux comptes et aux embellissements; restent quatre après-midi et la journée entière du dimanche ? C'est alors, sans doute, que Tourny travaille seul, qu'il écrit de sa fine écriture si rapide, que la plume semble y courir encore, les milliers de minutes qu'on nous a conservées.

À l'automne, au printemps, l’intendant est en route, tantôt du côté de Castillon et de Libourne, tantôt en Agenais, en Périgord. Il profite du mois de mai pour descendre la Garonne et pour faire sa tournée avec l'archevêque Audibert de Lussan*: Il lui arrive aussi assez souvent de quitter son intendance. Les voyages ne semblent pas l’incommoder. On le trouve à la Cour, dans les bureaux ministériels, quand le service du roi le commande. Il se rend aussi à Paris ou en Normandie pour ses affaires personnelles; il va une fois en Champagne en villégiature; il va une fois à Cauterets pour rétablir sa santé {

S'il lui arrive de se distraire, c'est moins pour jouir d’un instant de repos que pour dépenser d'une autre manière son inlassable activité. Dans les diners qu'il donne, il retrouve l’occasion de traiter les affaires. La musique le récrée, parce qu'il s'y adonne avec passion; il n’est salisfait de lui-même que lorsqu'il a fait construire à l’intendance une salle de concert 5. Il se connaît dans les autres arts, surlout dans l'architecture, mais non pas à la façon d'un amateur platonique; il aime l'architecture pour l'école de dessin

I. Cf. lettre de Tourny à d'Ormesson, du 29 juin 1745, A. D., Gir., C?55.

2. Nous ne citons que pour mémoire cet emploi du temps, A. D., Gir., C 25. Le document qui nous le fait connaître n’est pas daté, el il mentionne certains secrétaires qui n'étaient point ceux de Tourny dans les premiers temps de son intendance.

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