‹ Toussaint Louverture, poëme dramatiqueChapitre 62 sur 65 · PAR A. I)E LAMARTINE · texte numérisé non relu

PAR A. I)E LAMARTINE

Chambre des Dépotés. — SS avril ISS*.

Messieurs,

Je ne viens pas combattre les conclusions de l’honorable colonel qui descend de cette tribune ; mais je viens m’opposer à l’ajournement et au silence qu’il invoque dans cette' question. Nous n’avons que trop ajourné, nous n’avons que trop gardé le silence, jl est temps de parler. Mais ce n’eSt pas contre le projet de loi que je parlerai ; plus nous désirons rapprocher et assurer cette grande mesure de l’émancipation des esclaves, plus nous accorderons libéralement au gouvernement les moyens de précautions et de surveillance, que nous commande notre sollicitude pour nos concitoyens des colonies.

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Loin de moi , Messieurs , la pensée de m'affliger de ce que la question des colonies ramène ici la question de l’esclavage, question qui reviendra selon nous, tant qu’elle n'aura pas été résolue dans le sens de la raison, de la justice et de l’humanité ; nous ne pouvons nous empêcher d’admirer, au contraire, cette toute-puissance de la conscience humaine que rien ne peut étouffer, qui se soulève chaque fois qu’on prononce le mot d’esclave; qui cherche à. agir ou dans les assemblées délibérantes, ou dans des sociétés volontaires, èt qui, pour des intérêts qui lui sont étrangers , où elle semble complètement désintéressée, force des hommes d’opinions , de religions et dfe nations diverses , à s’entendre d’un bout de l’Europe à l’autre pour ce noble but de l’émancipation! C’est là ce que j’admire, c’est là ce qui devrait prouver aux plus incrédules, qu’il y a en l’homme quelque chose de plus .fôrt, de plus irrésistible que la voix de l’intérêt personnel , quelque chose de divin, de surhumain, qui crie en lui-même eon- ”• tre ses mensonges , contre ses sophismes , et qui ne lui laisse le repos que quand il a satisfait à ses inspirations de justice, et inauguré dans ses lois le principe qu’il a dans son cœur 1

Je sais-, nous savons tous, une fatale expérience nous a trop appris que dans des discussions de cette nature , nous devons .peser toutes nos paroles, et étouffer sous la prudence du langage , sous la réticence souvent la plus entière , cette chaleur même d’humanité qui , sans péril parmi nous, pourrait allumer l’incendie ailleurs. Nous ne devons pas oublier, nous n’oublierons pas que chaque parole inflammable prononcée ici, retentit non seulement dans la conscience de nos collègues , dans l’inquiétude des colons, mais aussi dans l’oreille de trois cent mille esclaves , que ce que nous traitons froidement et sans danger à. cette tribune , touche à la propriété , à la for-

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tune, à la vie de nos compatriotes des colonies, que nous devons veiller avant tout à leur , sûreté dont nous répondons devant Dieu et devant les hommes, et que nous ne devons éveiller dans les esclaves d’autres espérances que celles que nous pouvons satisfaire sans commotion pour les colonies, sans ruine pour les propriétés, sans trouble, sans agitation pour les esclaves. Je suis tellement pénétré, Messieurs, de ce devoir, que, pour ma part, je ne me serais associé ni à cette discussion, ni aux efforts individuels des partisans de l’émancipation, si le contraste des colonies anglaises où l’émancipation est effectuée, avec nos. colonies où l’esclavage est maintenu, et la présentation même du projet de loi ne donnaient plus de péril au silence qu’à la délibération. Nous ne sommes plus au temps qu’on nous rappelle, où des orateurs plaçant le fanatisme de l’humanité au dessus de l’amour de l’humanité , qui n’est jamais séparé de la raison et de la prudence, s’écriaient : Périssent les colonies plutôt qu’un principe! Aujourd’hui, Messieurs, bien loin que cette alternative se pose devant nous, nous sommes assez éclairés ét assez heureux pour que l’intérêt du principe et l’intérêt des colonies soient confondus, et nous devons dire au contraire : En sauvant les principes , nous sauvons les colonies !

L’Angleterre, après de longues enquêtes, vient par le bill de’ 1854, d’abolir l’esclavage ; les avantages du travail libre ont été constatés à' ses yeux. Restaient les droits des olons, le principe de l’indemnité a été admis , et la Gr .ide-Bretagne vient de s’honorer et d’honorer l’homme par un des actes les plus inouïs qu’ait jamais accomplis une association d’hommes. Elle a racheté au prix de cinq cents millions le principe sans prix aux yeux d’un peuple chrétien, le principe de la liberté et de la dignité des enfants de Dieu.

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L’expérience de la liberté est en faveur de l’émancipation. Le discours d’ouverture du Parlement de 183»-, rédigé par des hommes d’État, longtemps adversaires de cette mesure, est un témoignage que vous ne pouvez récuser : il n’y a pas de meilleurs témoins que des témoins qui confessent leur prévention et leur erreur. Les colonies espagnoles sont encore sous le régime de l’esclavage. Mais il faut le dire à l’honneur d’iine religion qui s’interpose au nom de Dieu entre lé maître et l’esclave pour tempérer la tyrannie de l’un et adoucir, la résignation de l’autre, l’esclavage dans les colonies espagnoles n’est plus qu’un mot, l’esclave peut se racheter tous les jours. Cette faculté qui le soutient par l’espérance est une liberté véritable et commande au maître une sorte de paternité.

Dans cet état de choses il est impossible que nos colonies ne s’agitent pas. Les esclaves entendent parler tous les jours de l'émancipation de leurs frères dans les colonies anglaises; l’impatience de la liberté les remue, ils attendent, ils complotent, ils désertent en grand nombre ; le gouvernement et les conseils coloniaux craignent avec raison cette contagion de la liberté qui se répand sur nos îles comme un fléau, et qui devrait s’y répandre comme un bienfait ; ils vous demandent de nouvelles mesures , les événements prévus ou imprévus les forceront à vous en demander de plus onéreuses au trésor; vous les accorderez, parce qu’il faut à tout prix protéger les propriétés et les vies de nos compatriotes , et de nécessités en nécessités, de crédits en crédits, ajoutés aux trente millions que vos colonies coûtent déjà depuis longtemps à la France, vous aurez dépassé, peut-être, le chiffre des dépenses que l’émancipation aurait coûtées au pays 1 Vous aurez payé pour retenir dans les fers , dans l’oppression , dans L’immoralité, dans le concubinage, dans la privation de tout ce qui constitue l’humanité, trois cent mille escla-

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ves! plus qu’il ne vous en aufait coûté pour appeler toute une race d’hommes à la liberté, au travail volontaire , à la famille, à la religion, à la civilisation et à la vertu ! Voilà } Messieurs, l’inévitable effet de ces ajournements éternels des principes qui, en perpétuant le mal dans le présent, ruine la conscience des peuples, ruine les mœurs, ruine le trésor et rend le remède plus impossible dans l’avenir 1

Je sais que quelques personnes même dans cette nation si juste, si généreuse, si libre, si jalouse de ses moindres droits , contestent plus haut que jamais qu’aucun remède soit nécessaire, soit applicable à l’esclavage. J’ai entendu sur cette question ce mot terrible sortir d’une bouche éloquente et chrétienne : A l’égard de l’émancipation des noirs, silence toujours, inaction toujours ! silence? oui. Si vous agissiez, nous nous tairions pour ne pas compromettre vos mesures; inaction toujours? puisqtie vous avouez cette pensée d’éternelle oppression, puisque vous consacrez en principe et en fait la permanence de l’esclavage et le droit irràchetable de la possession de l’homme par l’homme-; nous ne pouvons nous taire; notre réserve pouvait, devait vous donner du temps; elle ne peut ni ne doit vous faire l’éternelle concession d’une vérité qui ne nous appartient pas plus qu’à vous , qui est le titre de l’humanité tout entière !

Ce n’est plus ni le temps ni l’heure de revenir sur cette question de l’esclavage en lui-même. Cette question n'est jamais absolue, elle est toujours relative, et j’accorderai, si l’on veut, que la' loi peut tolérer l’esclavage de certaines races humaines pendant un certain temps, et à la condition que cette violation des droits reçus de la nature, que cette exception odieuse à. la possession de soimême, soit ou paraisse indispensablement nécessaire à la conservation , à l’amélioration de ces hommes tenus en tutelle au-dessous de l’humanité ! Je l’accorderai sans y

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croire , car la possession drf l'homme n’a pas été donnée à l’homme. Dans l’état de nature l’homme appartient à Dieu, dans l’état de société il appartient à la loi. L’homme ne peut être acheté, il ne peut même se vendre luimême : car la dignité humaine ne lui appartient pas, elle appartient à l’humanité tout entière. Aucune loi sociale ne peut reconnaître cet avilissement de l'humanité dans le commerce forcé ou volontaire de l’homme , elle profanerait l'homme et Dieu ! D'ailleurs , si l’on pouvait se vendre soi-même par qn abus monstrueux du droit de possession de soi-mème, on ne peut vendre au delà de soi-même, on ne peut inféoder la race à venir à un éternel esclavage ! L’état actuel de l’esclavage dans nos colonies admet cette vente des enfants par le père et par la mère ! des enfants nés et à naitre ! et quelle mère peut voir, sans que son cœur soit refoulé en elle, sourire son enfant destiné à lui être arraché pour l’esclavage? quelle mère, si elle a une pensée humaine, peut sentir sans regret et sans -honneur palpiter dans son sein un être vendu d’avance au fouet des blancs? Ils ne peuvent, dit-on, supporter la liberté, c’est une race imparfaite qu’il faut élever à l’humanité par la servitude? Monstrueux prétexte de la barbarie de nos lois ! ils ne peuvent supporter la vérité ! Est-ce que la liberté est plus lourde à porter que l’esclavage? et nous qui parlons, supporterions-nous l’esclavage? et cependant qui de nous osera dire que l’esclavage n’est pas plus difficile à supporter que la liberté ? C’est ainsi que des législations cupides se font des raisons de leurs vices mêmes ! . ’

Non, Messieurs, nous ne croirons jamais à ces prétendues nécessités des crimes sociaux, à cette prétendue impuissance des races humaines d’arriver à la possession des droits que Dieu leur a faits , pas plus qu’à cette impossibilité de cultiver certaines plantes autrement

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qu’en dégradant toute une famille humaine. S’il en était ainsi, périssent ces plantes qui ne pourraient croître que sous la sueur et le sang des esclaVes ! Mais il n’est pas , il ne peut pas être vrai que la prospérité d’une contrée * ou d’un peuple soit nécessairement fondée sur la dégradation et l’abrutissement d'un autre peuple et d’un autre pays ! Je ne croirai jamais que le divin distributeur des destinées sociales lés ait ordonnées ainsi qu’il faille retenir une partie, une moitié de la race qu’il a créée dans les souffrances physiques d’accord avec les colons, même sur le principe de l’émancipation, sur l’indemnité et sur les avantages du travail libre. Le gouvernement n'a, pour obtenir le résultat de l’émancipation , qu'à discuter avec les colons le chiffre de l’indemnité, qu’à garantir aux colons des travailleurs libres ; et enfin qu’à se décider par des enquêtes et par l’exemple de T Angleterre entre une émancipation partielle et progressive et une émancipation totale et immédiate. Quand une fois le pays et le gouvernement auront cette foi généreuse dans un principe, cette conscience irrésis ible d’un grand devoir à accomplir à tout prix, voilà donc les trois questions qu’il aura à résoudre : garantir aux colons des travailleurs libres après la mesure de l’émancipation , émanciper entièrement ou progressivement, enfin indemniser suffisamment. Les deux premières questions sont purement administratives et expérimentales. Nous pensons, nous, et en cela nous som- ' mes heureusement d’accord avec. les colons, que l’émancipation entière et immédiate est celle qui présente le plus de chances favorables et dans l’intérêt de l'humanité et dans l’intérêt des colons. Dans l’intérêt de l’humanité, parce que les esclaves à demi rachetés resteraient pour l’autre partie de leur temps sous la verge et sous l’arbitraire du maitre , qui pourrait les surcharger de travail et sc venger de cette demi-liberté conquise sur ses inté-

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rêts. Dans l’intérêt des colons, parce que le rachat partiel et successif, en privant le maître d'une partie de ses droits sur l’esclave, donnerait lieu à des contestations sans nombre, et laisserait une foule d’intérêts indirects sans compensation ! La question de la quotité de l’indemnité resterait donc seule à résoudre. Elle présente sans doute des difficultés ; elle ne se réglera jamais à l’amiable ; le haut arbitrage de la métropole sera nécessaire ; des controverses sans terme viendront compliquer et obscurcir les droits mutuels de l’état des colons et de l’esclave. Mais si nous examinons cette question de l’indemnité autour d'une haute et impartiale raison , si nous appelons à cet examen et la morale des philosophes et la conscience de l’humanité et la pratique de l’bomme d’État, cette question devient claire et se résout ainsi selon moi.

Le colon dit : « Mes esclaves sont ma propriété aussi légitime, aussi inviolable que votre maison ou votre champ; car je les ai achetés ou reçus en héritage sous la garantie de la même loi. »

Nous disons, et l’esclave dit avec nous : » Aucune loi ne peut donner à l’homme la propriété de. l’homme ; car la loi n’est que la sanction de la justice; car aucune conscience humaine ne peut légitimer l’esclavage; car nul n’est obligé de ratifier une loi qui le prive des droits donnés par la nature. „

Quelle sera donc la solution?

La voici : C’est qu’une compensation est due pour le redressement de cette loi qui viole un grand principe moral; c’est que le redressement de cette loi intéressant à ia fois la société tout entière qui rachète un principe, le colon qui rachète une propriété légitime à la place d’une usurpation consacrée, l’esclave enfin qui rachète sa liberté vendue, avec la société, le colon et l’esclave, doivent concourir proportionnellement au. redressement de

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cette loi, et subir leur part dans la compensation ou dans l’indemnité. Eh partant de cette base éminemment juste, en évaluant ce que la société gagne en recouvrant une vérité dans ses lois,' le colon en rentrant dans le droit et dans la nature, l’esclave en recouvrant la liberté, en comptant les esclaves valides, en prenant leur prix moyen dans les dernières années, en faisant un total de cette somme, en la distribuant avec justice entre l’État , le colon et l’esclave, on arrive, en prenant des termes et des moyens indirects pour en solder une partie par des réductions ' sur les droits des sucres, on arrive à un résultat qui n’est point onéreux pour le trésor et qui soulage d’un poids intolérable la conscience d’un peuple équitable et moral !

La société, Messieurs, n’est pas condamnée à ne jamais abolir les abus, les vices, les monstruosités de ses lois, parce que ces monstrueux abus, sont devenus des propriétés directes ou indirectes? où en serions-nous, si la société ne pouvait se dessaisir et s’exproprier de ses vices devenus propriétés pour quelques-uns? La féodalité réclamerait ses serfs, l’État ses aubaines, l’inquisition ses confiscations, le bourreau son salaire perdu quand nous lui aurons supprimé son œuvre homicide?

Non, Messieurs, nous avons le droit d’ètre humains pourvu que noussachions être justes, nous avons le droit de gémir et nous indigner de voir des hommes nos frères traqués comme de vils troupeaux, chassés à un travail de seize heures avec le fouet pour salaire, condamnés au concubinage le plus brutal, à la promiscuité des enfants, ces enfants vendus à un maître, la mère à un autre, le père à un troisième, l’ame profanée avec le corps - . L’ignorance imposée à l’esprit, l’interdiction systématique de toute instruction élémentaire, même du droit d’apprendre à lire, la famille fouléé aux pieds comme le germe de toute sociabilité qu’il faut écraser pour mieux abrutir

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