‹ Toute la lyreChapitre 10 sur 79 · LE VIEUX DE BRISACH · texte numérisé non relu

LE VIEUX DE BRISACH

J'ai puni les barons voleurs, les noirs burgraves, Dans l'intrépidité fort différents des braves. Qui remplissaient le Rhin de leurs forfaits hardis. Rois, j'ai frappé les coups ; j'ai fait sur ces bandits Luire ce vieil estoc qui maintenant se rouille ; Vous vous êtes rués, vous rois, sur la dépouille. Partageant tout ainsi que des associés ; De tout ce qui restait de ces suppliciés. Princes, je vous ai vus vous faire un héritage ; Je n'ai pas trouvé bon d'entrer dans le partage. N'ayant pas pour métier d'ôter les clous aux croix Et d'aller décrocher, la nuit, au fond des bois. Pour les revendre aux juifs les chaînes des potences. Sans cela, si j'avais usé des circonstances. Si j'avais, comme vous, mis la main dans le sac. Je serais aujourd'hui, moi, le vieux de Brisach, Riche à voir les abbés m'offrir leurs politesses. Et, si bon m'eût semblé, roi comme vos altesses ; Je n'eusse eu pour cela, vous le savez bien tous, Qu'à brocanter son peuple à quelqu'un d'entre vous ; Car tous, petits et grands, vous êtes à l'enchère, I. 2, a

Et, pour quitter ces monts, pour faire bonne chère. Ailleurs qu'en vos donjons aux sauvages créneaux. Pour aller vivre à Rome auprès des cardinaux Et du Saint-Père avec quelque drôlesse vile, Il n'est pas un de vous qui n'eût vendu sa ville !

Mais que me venez-vous japper en ce moment ! Voilà bien du vacarme et bien de l'aboiement !

Princes, jusqu'à mes pieds quand jadis vous rampâtes.

Était-ce sur le ventre ? était-ce à quatre pattes ?

Je ne m'en souviens plus. Aujourd'hui, c'est fort bien.

Vous me montrez les dents quand je ne suis plus rien

Qu'im bonhomme qui songe et qu'une barbe grise ;

Et vous me déchirez, et j'ai peu de surprise

De vous trouver renards et loups, vous sachant rois.

Votre courage est fait de vos anciens exploits.

Et je n'en dirai rien, sinon que je vous brave.

Et vous délie, ô rois, toi marquis, toi landgrave.

Toi duc, troupeau hurlant à ma piste attaché.

De mordre au cime place où vous n'ayez léché.

La bête regarda l'homme venir vers elle. Ses quatre pieds, sa croupe âpre et surnaturelle. Et son ventre hideux couvraient plus d'un arpent ; Avec les torsions subites du serpent Elle avait l'œil du tigre, et les vautours farouches Volaient sur elle ainsi que sur un ver les mouches ; On eût dit que le mont sous son poids étouffait ; Un lion rugissant près d'elle n'eût pas fait Plus d'effet que Moschus soupirant une idylle ; L'ombre semblait avoir peur de ce crocodile ; Sa gueule était le gouffre où la lave apparaît ; Ses glissements étaient marqués dans la forêt Par des écrasements de roches et de chênes ; Sa prunelle était faite avec toutes les haines Que l'enfer fait iîamber à ses noirs soupiraux. Elle rugit...

— Bonjour, lézard, dit le héros.

Batailles ! noirs duels de la force et du droit.

Chocs où celui qui ment brise celui qui croit !

Guerres, par le hasard en courant décidées,

N" êtes-vous pas souvent funestes aux idées ?

Que de fois vous avez souillé d'iniquités

La Justice et la Paix, ces chastes déités ?

Tout ne s'en va-t-il pas dans le bruit que vous faites,

O victoires ! fracas ! étincelantes fêtes !

Illuminations sous les grands arbres noirs !

Feux d'or épanouis dans le ciel clair des soirs,

Longue acclamation de la foule aux armées !

Concerts ! chants belliqueux ! cris éclatants ! fumées !

Qui remuez le cœur de chaque citoyen,

Et dont le lendemain il ne reste plus rien

Que des lampions vils mêlés aux branches d'arbre

Et des taches de suif sur les Vénus de marbre !

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