‹ Toute la lyreChapitre 19 sur 79 · LES DEUX CÔTÉS DE L'HORIZON · texte numérisé non relu

LES DEUX CÔTÉS DE L'HORIZON

Comme lorsqu'une armée inonde des campagnes. Une immense rumeur se disperse dans l'air. Il se fait un grand bruit du côté des montagnes ; Il se fait un grand bruit du côté de la mer.

Le poëte a crié : — Qu'est ce brui^ ? Dans les ombres Il remplit la montagne, il remplit l'océan. N'est-ce pas l'avalanche, aigle des Alpes sombres ? O goéland des flots, n'est-ce pas l'ouragan ?

Le goéland, du fond des mers où la nef penche, Est venu. Le grand aigle est venu du mont Blanc. Et l'aigle a répondu : — '- Ce n'est pas l'avalanche.

— Ce n'est pas la tempête, a dit le goéland.

O farouches oiseaux, quoi ! ce n'est pas la trombe. Ce n'est pas l'aquilon que votre aile connaît ?

— Non, du côté des monts, c'est mi monde qui tombe.

— Non, du côté des mers, c'est un monde qui naît.

Et le poëte a dit : — Que Dieu vous accompagne ! Retournez l'un et l'autre à vos nids hasardeux. Toi, va-t'en à ta mer. Toi, rentre à ta montagne. Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux.

L'Amérique surgit, et Rome meurt ! ta Rome ! Crains-tu pas d'effacer, Seigneur, notre chemin. Et de dénaturer le fond même de l'homme. En déplaçant ainsi tout le génie humain ?

Donc la matière prend le monde à la pensée ! L'Italie était l'art, la foi, le cœur, le feu. L'Amérique est sans âme, ouvrière glacée ; Elle a l'homme pour but, l'Italie avait Dieu.

Un astre ardent se couche, un astre froid se lève. Seigneur, Philadelphie, un comptoir de marchands. Va remplacer la ville où Michel-Ànge rêve, Où Jésus met sa croix, où Flaccus mit ses chants !

C'est ton secret. Seigneur ! Mais, ô raison profonde ! Pourras-tu, sans livrer l'âme humaine au sommeil Et sans diminuer la lumière du monde.

Lui donner cette lune au lieu de ce soleil ?

9 avril 1840.

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