BALMA
S'ÉTAiT-iL dit : « L'hiver, les gouffres, la tempête,
« Gardent le roi des monts sous son dais de brouillards ;
« Nul homme encor n'a pu fouler du pied sa tête,
« Presque inaccessible aux regards.
« J'irai ! J'assiégerai, dans ma sublime audace,
« Cette forteresse de glace,
<( Et ces tours, qui touchent aux cieux ! « Sur le sommet neigeux du mont hyperborée « La gloire fait fleurir une palme ignorée
<i Oui n'est visible qu'à mas yeux ! »
Avait-il, l'humble pâtre, entendu dans un rêve
D'aériennes voix lui crier : « Ne dors pas !
« Jusqu'au front du Mont-Blanc que ton âme s'élève !
« Qu'elle y précipite tes pas !
« Berger, qu'à ces hauteurs la terre te contemple.
« Va ! l'esprit divin, comme un temple,
« Habita toujours le haut lieu.
« Va ! quelque vision sans doute t'est promise. a Sur ce nouveau Sina, comme un nouveau Moïse,
i ]\Ionte à la rencontre de Dieu 1 >
8o TOUTE LA LYRE
Je ne sais ; mais un jour, à l'heure où dans les ombres L'aube n'a pas atteint le front des Alpes sombres, Il partit. Le Mont-Blanc, éclairé seul encor, Comme un roi diligent, lorsque son camp sommeille. Avant tous ses guerriers tout armé se réveille. Sur les monts obscurcis levait son casque d'or. Quand on le vit portant sa lourde carnassière. Et l'échelle d'écorce, et la hache de pierre. Les paires, les chasseurs à l'œil audacieux. L'entouraient, demandant le but de son voyage ; Et d'abord, à son doigt levé vers les nuages, On ne sut s'il montrait le Mont-Blanc ou les cieux.
!Mais lorsqu'il révéla son dessein magnanime : <( Frère ! du mont maudit tu veux toucher la cime ! « Quel démon à ta mort te conduit par la main ? « Arrière, malheureux ! Tu veux périr sans doute ! « L'ouragan et l'abîme ont fermé cette route ! » Il écouta leurs cris, et reprit son chemin.
Il franchit la colline où, sur ses lames blanches. Le glacier des Buissons brise les avalanches ; Et le pic des Chamois, les degrés du JMalpas, Les torrents, les glaçons pressés en pyramides, Et les granits glissants, et les gazons humides. Et la mousse et les rocs fatiguèrent ses pas.
Il montait ; et, volant sur les neiges tombées. Renversant sur son dos ses cornes recourbées. Le vif chamois fuyait vers ses antres amis ;
L'HUMANITÉ 8i
Et les pierres, roulant dans sa marche incertaine, Sondant les flancs du mont dans leur chute lointaine. Éveillaient des échos jusqu'alors endormis.
Il montait ; et bientôt disparurent les chênes. Les mélèzes, des monts voilant les hautes chaînes. Les noirs sapins, pressés dans les ravins déserts ; Puis les fleurs tapissant le flanc des roches nues. Puis l'eau qui court, l'oiseau qui vole dans les nues. Puis l'herbe sous ses pieds, puis le bruit dans les airs.
Il montait ; l'air déjà manquait à son haleine ; Les nuages pesants lui dérobaient la plaine ; Le lichen des rochers dorait le front vermeil ; Et ses pas, imprimés aux glaces éternelles. Épouvantaient au loin l'aigle aux puissantes ailes Qui ne lève les yeux que pour voir le soleil !
Les mères ont senti tressaillir leurs eiltrailles. Les lourds caissons chargés de boîtes à mitrailles Courent, et l'on dirait qu'ils bondissent joyeux. Le peuple de Paris, pensif, les suit des yeux Et s'en va par les quais vers les Champs-Elysées. On ferme les maisons, on se penche aux croisées ; La cohue en haillons, morne comme la nuit, Marche, grossit, s'avance, et l'on entend le bruit Que font les bataillons et les cavaleries.
Elle passe, sinistre, auprès des Tuileries.
Oh ! de ceux qui s'en vont, rêvant par ce chemin. Combien ne verront pas le soleil de demain ! Dans cette multitude aux pantomimes sombres Combien parlent encor qui sont déjà des ombres ! Guerre civile ! émeute ! ô deuil ! combien ce soir Auront pour dernier lit le pavé froid et noir 1
22 février 1848.
J'ai vu, pendant trois jours de haine et de remords, L'eau refléter des feux et charrier des morts
Dans une grande et noble ville.
Le tisserand, par l'ombre et la faim énervé. De son dernier métier brûlé sur le pavé
Attisait la guerre civile.
Le soldat fratricide égorgeait l'ouvrier ; L'ouvrier sacrilège, aveugle meurtrier,
Massacrait le soldat son père ; Peuple, armée, oubliaient qu'ils sont du même sang Et les sages pensifs disaient en frémissant :
O siècle ! ô patrie ! ô misère !
Durant trois nuits la ville, hélas ! ne dormit plus. Tous luttaient. Le tocsin fut le seul angélus
Qu'eurent ces sinistres aurores.
Les noirs canons, roulant à travers la cité. Ébranlaient, au-dessus du fleuve ensanglanté.
L'arche sombre des ponts sonores.
Ah ! la nature et Dieu, devant l'humanité. Même étalant leur grâce avec leur majesté.
N'empêchent pas ces tristes choses !
Car ces événements se passaient, ô destin, Sur les bords où Lyon à l'horizon lointain
Voit resplendir les Alpes roses.
4 septembre 1841.