A GEORGES
O Georges, tu seras un homme. Tu sauras
A qui tu dois ton cœur, à qui tu dois ton bras,
Ce que ta voix doit dire au peuple, à l'homme, au monde;
Et je t 'écouterai dans ma tombe profonde.
Songe que je suis là ; songe que je t'entends ; Demande-toi si nous, les morts, sommes contents. Tu le voudras, mon George. Oh! je suis bien tranquille!
Ce que pour le grand peuple a fait la grande ville,
Tout ce qu'après Cécrops, tout ce qu'après Rhéa,
Paris chercha, trouva, porta, fonda, créa.
Ces passages du Nil, du Rhin et de l'Adige,
La Révolution française, ce prodige,
La chute du passé d'où l'homme libre sort,
La clarté du génie et la noirceur du sort,
La France subjuguant et déHvrant la terre.
Tout cela t'emphra l'âme de ce mystère
Dont l'homme est saisi, quand, à l'horizon lointain,
Il sent la mer immense ou l'énorme destin.
C'est ainsi que se font ceux qui parlent aux foules. Ceux que les ouragans, les rocs, les flots, les houles Attirent, et qui sont rêveurs dans ce milieu Où le travail de l'homme aide au travail de Dieu.
Alors tu songeras à nos vaillants ancêtres
ôtant le sceptre aux rois, ôtant les dieux aux prêtres ;
Au groupe affreux, tyrans, pontifes, scélérats ;
Ému, tu penseras ; pensif, tu grandiras !
Est-ce un rêve? oh ! je crois t 'entendre. A l'âme humaine.
Aux nations qu'un vent d'en haut remue et mène.
Aux peuples entraînés vers le but pas à pas.
Tu diras les efforts tentés, les beaux trépas.
Les combats, les travaux, les reprises sans nombre.
L'aube démesurée emplissant la grande ombre.
Pour maintenir les cœurs à ce puissant niveau.
Tu feras des anciens jaillir l'esprit nouveau ;
Tu diras de nos temps les lutteurs héroïques.
Ces vainqueurs purs, ces fiers soldats, ces fronts stoïques ;
Et tu feras songer, en les peignant si bien.
Le jeune homme à son père et le vieillard au mien.
Novembre 1879.
Me voici ! c'est moi ! Rochers, plages. Frais ruisseaux sous l'herbe échappés.
Brises qui tout bas aux feuillages Dites des mots entrecoupés ;
Nids qu'emplit un tendre murmure.
Branche où l'oiseau vient se poser ; Gouttes d'eau de la grotte obscure Qui faites le bruit d'un baiser ;
Champ où l'on entend la romance Du rossignol sombre et secret ; Monts où le lac profond commence L'hymne qu'achève la forêt !
Ouvrez-vous, prés où tout soupire ; Ouvre-toi, bois sonore et doux ; Celui dont l'âme est une lyre Vient chanter dans l'ombre avec vous.
ij juillet 1853.
Je ne vois pas pourquoi je ferais autre chose
Que de rêver sous l'arbre où le ramier se pose ;
Les chars passent, j'entends grincer les durs essieux:
Quand les filles s'en vont laver à la fontaine, Elles prêtent l'oreille à ma chanson lointaine ; Et moi je reste au fond des bois mystérieux,
Parce que le hallier m'offre des fleurs sans nombre. Parce qu'il me suffit de voir voler dans l'ombre Mon chant vers les esprits et l'oiseau vers les deux.
5 mars.