QUATRE HEURES DU MATIN
Hommes ! voici mon Dieu qui sourit. L'aube éveille Le ciron, la fourmi, la fleur des prés, l'abeille,
Les nids chuchotants, les hameaux, La forêt aux profonds branchages, les campagnes. L'océan, le soleil derrière les montagnes.
Mon âme derrière les maux.
Mon Dieu rêve. Il construit le lys dans le mystère ; Son doigt aide la taupe à faire un trou sous terre ;
Il peint les beaux rosiers vermeils ; Toute l'immensité, sur son œuvre courbée. Contemple ; il fait, avec l'aile d'un scarabée.
L'admiration des soleils.
Vos énormes vaisseaux qui vont sous les étoiles, Embarrassant les vents dans leurs gouffres de voiles.
Monstres que l'homme impose aux mers.
Fatiguant de leur poids la bise exténuée. Et traînant dans leurs flancs chacun une nuée
Pleine de foudres et d'éclairs.
l82 TOUTE LA LYRE
Vos canons, vos soldats dont la marche olympique D'un coin de terre obscur fait une plaine épique.
Vos drapeaux aux plis arrogants.
Vos batailles broyant les moissons, vos tueries. Vos carnages, vos chocs, et vos cavaleries.
Aigles de ces noirs ouragans.
Vos régiments pareils à l'hydre qui serpente,
Vos Austerlitz tonnants, vos Lutzen, vos Lépante,
Vos léna sonnant du clairon.
Vos camps pleins de tambours que la mort pâle éveille. Passent pendant qu'il songe, et font à son oreille
Le même bruit qu'un moucheron.
22 juillet 1854.
VIIî
Le philosophe pleure, aime, intercède, prie. Il pense ; il sonde avec sa prunelle attendrie Le mystère, et comprend que quelqu'un gémit là. Il parle à l'infini comme Jean lui parla ; Il y penche son âme, et par cette ouverture Répand un sombre amour sur la vaste nature ; Il bénit à voix basse en marchant devant lui Toutes les profondeurs de l'ombre et de l'ennui, L'antre, l'herbe, les monts glacés, les arbres torses. Les courants, les aimants, l'hydre aveugle des forces, Les joncs tremblants, les bois tristes, les rochers nus. L'air, l'onde, et le troupeau des monstres inconnus ; Il console, incliné, ce qui vit, ce qui souffre, Et tous les noirs captifs invisibles du gouffre, Épars dans l'Être horrible aux effrayants halliers. Enchaînés aux carcans ou tirant des colliers. Il perçoit les soupirs des visions funèbres ; Il sent râler l'espace et souffrir les ténèbres ; Il console et secourt plus bas que l'animal ; Tendre, il fait du bien, même à ce qui fait du maL Sans distinguer sur qui tombent ses pleurs, lui-même N'étant qu'une lueur flottant dans Je problème. Il prie, argile, chair, larve, et semble un rayon
i84 TOUTE LA LYRE
Aux sombres yeux ouverts dans l'expiation.
L'ardeur d'apaiser tout est sa sublime fièvre ;
Il va ! prophète ou non, qu'importe que sa lèvre
Ait ou n'ait pas le feu du céleste charbon !
Il sait bien qu'on l'entend, qu'il suffit d'être bon.
Et que les exilés rêvent la délivrance ;
Il passe en murmurant : Espérance ! espérance !
Et toute la souffrance est un appel confus
A son cœur d'où jamais il ne sort un refus.
Tandis qu'on ne sait quoi d'étrange et de farouche
Surgit dans les berceaux, dans les tombeaux se couche.
Tandis que l'ouragan souffle, et que par moment
La vie universelle est un rugissement.
Et qu'à d'autres moments tout n'est plus qu'une face
De silence où le cri de l'abîme s'efface.
Tandis que le flot roule à l'engloutissement.
Que la Hvide mort court sous le firmament
Distribuant le monde aux fléaux ses ministres.
Que les astres hagards ont des levers sinistres.
Et que tout semble craindre un lugubre abandon.
Lui, tranquille, il dit : Paix, harmonie et pardon !
Il jette sa pitié dans la sourde étendue,
Dans l'ombre formidable à jamais éperdue.
Dans le deuil, dans l'énigme affreuse, dans l'horreur ;
Il marche, et, sans rien voir, perdu, quoique éclaireur,
Sous la brume étemelle à flots noirs épanchée.
Sent dans la nuit sa main par des langues léchée.
Qui te dit que le monde, étant un noir vivant,
N'a pas comme toi-même, homme jouet du vent.
Son moment de sommeil où la brume le couvre,
Après quoi son œil sombre et vertigineux s'ou\Te ?
Cet instant fugitif où le sort a jeté
Les vagues siècles noirs de ton humanité,
Peut-être est-ce la nuit du monde ? Sais-tu l'heure ?
Sais-tu si tu n'es pas un être vain qui pleure
Et se déforme, et n'est, en attendant la mort.
Qu'un rêve sur le front de l'univers qui dort ?
Voilà l'homme. Qui donc a dit : l'homme est sublime ?
Qui donc s'est écrié : l'homme est un spectre infime ?
Il est grand, il est vil ; il est tout à la fois.
Et, comme tout se meut suivant de sombres lois.
Comme dans l'univers rien n'est stationnaire.
Pour l'homme, quoi qu'il fasse ou rêve, qu'il vénère
Ou blasphème, qu'il sème ou l'amour ou l'effroi.
Vivre, c'est travailler sans trêve, ayant en soi
L'archange qui rayonne et l'âne qui se vautre,
A diminuer l'un en agrandissant l'autre.
Le méchant grandit l'âne et rétrécit l'esprit;
Le bon, le juste, en qui la brute dépérit.
i86 TOUTE LA LYRE
En qui l'ange fleurit, c'est celui qui, sans cesse. Augmentant sa lumière, amoindrit sa bassesse.
Mais comment expliquer ce lugubre inconnu. Ce soleil dans un peu de fange contenu, Cet être monstrueux, prodigieux et triste. L'homme amer, ignorant dans quel monde il existe, Faisant, comme le globe horrible dont il sort. Dans le jour et la nuit, dans la vie et la mort. Dans la bête et l'esprit, ces deux sombres demeures. Sa révolution toutes les vingt-quatre heures ?
Ver de terre et rayon, confinant d'un côté
A l'azur on ne sait par quelle pureté.
De l'autre à la matière on ne sait pour quels crimes.
Songeur ! qu'est-ce que l'homme ? Un entre-deux d'abîmes.
Ah ! la philosophie est vorace ! il lui faut L'idée avec le fait, la chose avec le mot. Le connu, l'inconnu, le réel, l'impossible ; Elle ne peut marcher sans tout ce combustible ; C'est en épuisant tout que ce lourd cachalot Nage, vogue, navigue et se maintient à flot.
Regarde. On est en route. On fuit le long des grèves. Toute la Grèce rit comme un palais des rêves. L'ardent vaisseau qui traîne à travers le flot bleu Ses noirs poumons de houille et son souffle de feu Voit défiler les caps, les îlots, les calangues. Il va. Les passagers, parlant toutes les langues. Contemplent, attroupés sur le pont du steamer. Le matin, quelque port serein, le soir, la mer Par le soleil couchant chauffée au rouge sombre, L'archipel où l'eau gronde et que l'écueil encombre. Le cône refroidi du volcan de Lemnos, Et la Crète, et les monts qui semblent des créneaux. Et Corinthe et Mycène et Nauplie, et les restes Du temple d'Érechthée, et la tour des Cyrrhestes, Et, tout au fond, le mont Othrys, le mont Cnémis, Noirs géants dans la nuit homérique endormis.
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Le paquebot va, court, roule pale sur pale ;
Et la vague est de nacre et la côte est d'opale.
Et les grands horizons passent, ayant sur eux
Ou le nuage rose ou l'éclair sulfureux ;
Après une île enfuie on voit une île éclore.
Et pendant ce temps-là la machine dévore
Des monceaux de Newcastle et des tas de Cardiff.
Ainsi l'esprit humain, glouton quoique tardif, Dans son voyage autour des systèmes, consomme L'éternité, le temps, la mort, la vie et l'homme. Et tout cela pourquoi ? pour ne pas arriver !
Pas de pilote ; pas de boussole ; rêver
Dans tout lointain nuage une rive abordable.
Percer l'impénétrable et sonder l'insondable,
Tel est l'effort humain quand il fouille le ciel.
La philosophie erre au noir gouffre éternel.
Atteindre à Dieu ! comment ? Elle ignore les passes.
Et souvent elle va, dans les sombres espaces
Jetant sa cargaison, faux et vrai, mal et bien.
Se heurter à l'écueil infranchissable Rien,
Roche obscure où, battu du doute aux flots sans nombre.
L'énorme Spinoza râle, échoué dans l'ombre.
Qui donc passe au-dessus de nous, ô Dieu de l'ombre. Pendant que, nus, gisants, pêle-mêle, sans nombre. Nous élevons les yeux du fond du noir cachot. Sans pouvoir distinguer ce qui marche là-haut. Et que nous frémissons, foule toujours décrue. Et que, sous la rondeur des cieux, l'aube apparue L'un après l'autre éclaire avec son front qui luit Les jours, arches d'azur sous le pont de la nuit ?
8 avril 1854.
igo TOUTE LA LYRE
Ceux par qui le malheur sur les innocents tombe
Et qui n'ont pas de repentir.
Voudront après la mort voler hors de leur tombe.
Dieu juste, et n'en pourront sortir.
Hélas ! on se regarde avec des yeux funèbres, Grands et petits, jeunes et vieux,
Et le riche orgueilleux se sent dans les ténèbres Mordu par le pauvre envieux.
On crache sur Caton, on bave sur Socrate :
Le fort est bon ; le faible a tort ; Le déshérité rampe, et la terre est ingrate.
Il pleut, c'est la nuit, l'enfant dort.
— Enfant, debout ! Va-t'en à ton travail ! C'est l'heure.
Triste, il part ; nul ne le défend.
Et le ciel effrayant qui sanglote et qui pleure
Glace de ses larmes l'enfant.
Les femmes sont aux fers dans les lois inégales ;
L'homme entend leurs cris de courroux Sans plus s'en émouvoir que du chant des cigales
Dans les chaumes des sillons roux.
Des beautés sans pudeur, à leurs festins venues.
Disent aux oppresseurs : merci !
On frémit en voyan^ ces Vénus toutes nues,
L âme étan<' toute nue aussi.
Peuple libre, est-ce bien sous ton ciel que nous sommes ?
Écoutez ces hideux abois :
Le nègre fuit les chiens monstrueux, et les hommes
Chassent aux hommes dans les bois.
Partout vont gémissant les opprimés sans nombre Dans les cités et dans les champs... —
File, ô ver du sépulcre, et fais ta toile sombre Où se prend l'âme des méchants I
Y PENSEZ- vous ? l'état à l'église mêlé ! Mais par où vit l'état l'autel est ébranlé ! Mais de ce que l'un fait l'autre se scandalise ! Ou dans l'état froissé vous installez l'église, Ou bien vous déformez, par un autre attentat. L'église en y faisant de force entrer l'état. Alors tout se confond. L'intrigue dit la messe ; Alors de ses péchés au crime on se confesse ; Alors je ne sais quoi de triste et de petit Entre le prêtre et Dieu sur l'autel se blottit ; C'est l'état ; c'est-à-dire un immense mélange De mille objets honteux ; un tas d'or et de fange ; L'intérêt, nain hideux ; la brigue, impur démon Qui met des sens cachés dans les plis d'un sermon ; C'est le manteau du roi que le prêtre s'agrafe ; C'est l'égUse prêtant sa tour au télégraphe, C'est un ensemble vil, morne, déshonoré. Où le profane vit guindé sur le sacré ; Alors, c'est le boudoir qui se fait sacristie. C'est un festin coupable où l'on mange l'hostie !