A PROPOS D'UNE GRILLE DE BON GOÛT
Le bon goût, c'est une grille.
Gare à ce vieux bon goût-là !
De tout temps, sous son étrille.
Pan, le bouc sacré, bêla.
Le goût classe, isole, trie.
Et, de crainte des ébats.
Met de la serrurerie Autour de tout, ici-bas.
II cloître, et dit : j'émancipe.
Il coupe et dit : j'ai créé.
Être sobre est son principe. Des malades agréé.
Il est cousin de l'envie.
Il est membre des sénats.
Il donne au cœur, à la vie, La forme d'un cadenas.
3i6 TOUTE LA LYRE
Sur un Pinde jaune d'ocre, A mi-côte, en l'art petit, Il satisfait, médiocre.
Son absence d'appétit.
Devant le grand il recule.
Soit ! ce n'est point sans dégâts Qu'on est touché par Hercule Ou pris par Micromégas.
Contre toutes les folies.
Les chefs-d'œuvre, les rayons.
Et les femmes trop jolies Il prend ses précautions.
Pour lui, l'idéal, le style.
L'homme, les bois, les oiseaux.
Ont pour but de rendre utile Une paire de ciseaux.
Il fait les âmes jésuites.
Il fait les esprits pédants.
Et, tranquille sur les suites.
Dit : Prenez le mors aux dents !
Cul-de- jatte, sois lyrique !
Lièvre, deviens effréné !
Couvre-toi de roses, trique I Macette, sois Évadné !
Taupe, allume le tonnerre. Dompte, oison, les flots marins.
Ça, porte-moi, poitrinaire, Deux cents kilos sur tes reins.
Crétin, lâche ton génie.
Glaçon, tâche d'avoir chaud.
Étreins ferme Polymnie Entre tes deux bras, manchot !
S'abrutir est le précepte Le plus clair du rituel.
C'est à force d'être inepte Qu'on devient spirituel.
C'est là tout l'art poétique.
Galoper très bien, beaucoup.
Avec ce point pleurétique Qu'on appelle le bon goût.
Le goût nous donne licence.
Fais tout ce que tu voudras.
Avec cette réticence Que nous serons des castrats.
L'effet de son beau désordre Rate, si nous oublions Qu'une défense de mordre Est intimée aux lions.
3i8 TOUTE LA LYRE
Définitions : Mesdames Et messieurs, l'ancien bon goût.
C'est l'âne ayant charge d'âmes.
C'est Rien grand- prêtre de Tout.
C'est bête sans être fauve.
C'est prêcher sans enseigner, C'est Phœbus devenu chauve,.
Qui tâche de se peigner.
L'échevelé l'exaspère.
Que lui veut cette toison Désagréable et prospère Du grand art, jeune à foison ?
Le goût, tondu, n'aime aucune Chevelure en liberté.
Car un crâne a la rancune D'un amoureux déserté.
Crânes nus, hommes sans ilammes.
Souffrent et sont indignés De ces cheveux, de ces femmes Qui les ont abandonnés.
Shakspeare, s'échappant au milieu des huées, Surgit, front orageux, de l'ombre des nuées. Ce noir poëte fit une œuvre, en vérité. Si rude et si superbe en son énormité. Si pleine de splendeurs, de vertiges, d'abîmes. Et de rayonnements s'épandant sur les cimes. Si sombre et si féconde en gouffres inouïs, Que, depuis trois cents ans, les penseurs éblouis La contemplent, surpris que tout les y ramène, Ainsi qu'une montagne au fond de l'âme humaine.
Les instruments sont pleins de la voix du mystère.
J'aime le cor profond dans le bois solitaire ; J'aime l'orgue, tonnerre et lyre, éclair et nuit, Bronze et frémissement, force énorme de bruit, Fournaise d'harmonie aux noires cheminées ; J'aime la contrebasse aux plaintes obstinées. Et, sous l'archet tremblant, l'effrayant violon Qui, mêlant le hautbois, la forêt, l'aquilon. Et l'aile de la mouche et le fifre et le cistre, Verse dans l'âme sombre un clair-obscur sinistre.
12 octobre 1854.
xxn
Dans le monde meilleur que rêve mon caprice. Tout chantera ; le chant du travail est l'ami ; Et, malgré La Fontaine et grâce à Paul Meurice, La cigale dira son fait à la fourmi.
Un jour, tout finira par être l'harmonie ; hante en attendant, Jeanne. Au zénith, au nadir, Dieu collabore avec une lyre infinie ; Un passereau qui chante aide un chêne à grandir.
Quiconque chante émeut la nature ravie ;
La musique est la sœur des rayons réchauffants ;
Une chanson éparse est utile à la vie ;
Chantez, petits oiseaux ; chantez, petits enfants !
Le soir, à l'heure où l'ombre endort les nids qui rêvent, ^uand tout s'éteint, un astre apparaît au couchant ; 3uand tout se tait, les voix de l'infini s'élèvent ; La nuit veut une étoile et le silence un chant.
16 janvier 1876.
xxm