‹ Toute une jeunesseChapitre 2 sur 2 · FRANÇOIS COPPÉE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS COPPÉE

u fond, tout au fond de ses souvenirs, Amédée Violette se voyait, petit bonhomme coiffé en a enfant d'Edouard», sur un balcon au cinquième étage, fleuri de volubilis. L'enfant étant tout petit, ce balcon lui semblait très grand. On avait donné à Amédée pour sa fête, ou pour son jour de naissance, une boîte de couleurs à l'aquarelle, et, vautré sur un vieux tapis, passionnément attentif, mouillant de temps en temps son pinceau dans sa bouche, il enlumi-

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nait les gravures sur bois d'un volume dépareillé du ^Magasin pittoresque. Chez les voisins, donc l'appartement était contigu à celui de ses parents et qui avaient la jouissance d'une moitié du balcon, on jouait au piano une valse de Marcailhou, fort à la mode alors et intitulée Indiana. Tout homme né dans les environs de 1845', 4^^ "^ sent pas ses yeux se mouiller de larmes nostalgiques en feuilletant un ancien tome du éMagasin pittoresque ou en entendant un piano suranné jouer Vindiana de Marcailhou, est doué de bien peu de sensibilité.

Lorsque l'enfant, fatigué de mettre de la «couleur chair» sur les visages et sur les mains de tous les personnages de ; estampes, se levait et allait regarder entre les barreaux de la balustrade, il voyait se développer, à droite et à gauche, avec une courbe gracieuse, la rue Notre-Dame-des- Champs, une des plus paisibles du quartier du Luxembourg, une rue alors à peine bâtie à moitié, où des branches d'arbres dépassaient les clôtures en planches des jardins, et si tranquille, si silencieuse, que le passant solitaire y entendait chanter les oiseaux en cage.

C'était par des après-midi de septembre, devant des ciels vastes et purs, où glissaient avec une majestueuse lenteur de grands nuages pareils à des montagnes d'argent.

Tout à coup, une voix douce Tappelait.

— Amédée, ton père va revenir de son bureau... Il faut te laver les mains avant de te mettra à table, mon mignon

Et sa mère venait le chercher sur le balcon.

Sa mère! Qu'il l'avait peu connue! Il avait besoin d'un effort pour l'évoquer, dans la brume de ses souvenirs, humble et jolie, si pâle avec de charmants yeux bleus, penchant toujours un peu la tête de côté, comme si le poids de ses admirables cheveux châtains eût été trop lourd pour elle, et souriant du sourire douloureux et fatigué de ceux qui n'ont pas longtemps à vivre.

Elle lui faisait sa toilette, l'embrassait sur le front après l'avoir peigné; puis elle dressait ellemême le modeste couvert, toujours orné de quelques fleurs dans un joli vase.

Le père arrivait alors. Oh ! pas un faiseur d'embarras non plus, celui-là. Encore un timide, un raseur de murailles. Il essayait pourtant d'être gai, en rentrant au logis, et il enlevait son petit garçon bien haut, à bout de bras, avant de l'embrasser : « Houp là ! » Mais, un moment après, lorsqu'il avait baisé sa jeune femme sur les yeux et qu'il la retenait pendant une minute, d'un geste si tendre, contre son épaule, comme il avait l'air inquiet en lui disant :

— Tu n'as pas toussé aujourd'hui?

Elle répondait toujours: «Non, pas trop», mais en baissant le regard, comme les enfants qui mentent.

Le père alors mettait sa vieille redingote, — celle qu'il venait de quitter n'était pourtant pas bien neuve; — on installait Amédée devant sa dmbale, sur sa chaise haute; la jeune maman revenait de la cuisine, portant la soupière; et, après avoir déployé sa serviette, le père rejetait derrière son oreille, d'un geste brusque de la main, la longue mèche de cheveux qui lui retombait toujours sur les yeux, du côté droit.

— Il n'y a pas trop d'air, ce soir?... Tu n'as pas peur d'aller sur le balcon, Lucie?... Mets donc un châle, — disait M. Violette, tandis que sa femme versait le restant de la carafe dans la caisse verte où poussaient les capucines.

— Mais non, Paul, je t'assure... Fais descendre Amédée de sa chaise, je te prie, et venez sur le balcon.

Il faisait frais, sur la haute terrasse. Le soleil s était couché. Les grands nuages ressemblaient maintenant à des montagnes d'or, et une bonne odeur de verdure montait des jardins environnants.

— Bonsoir, monsieur Violette, — disait soudain une voix cordiale; — j'espère que voilà une belle soirée.

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C'était le voisin, M. Gérard, un graveur au burin, qui venait respirer, lui aussi, sur son bout de balcon, après avoir passé toute la journée courbé sur sa planche. Un gros homme à l'air bon enfant, ce Gérard, chauve, avec une barbiche rousse mêlée de poils blancs, en vareuse débraillée, et qui, tout de suite, allumait sa pipe en terre, dont le fourneau représentait le visage d'Abd-el-Kader, très culotté, sauf le turban et les yeux, qui étaient en émail blanc.

La femme du graveur, une boulotte aux yeux gais, ne tardait pas à rejoindre son mari. Elle arrivait, en poussant devant elle ses deux fillettes; Tune, la toute petite, avait deux ans de moins qu'Amédée; l'autre — dix ans et déjà l'air d'une personne raisonnable — était la pianiste qui tapotait, une heure par jour, Vindiana de Marcailhou.

Les enfants bavardaient à travers le treillage qui séparait le balcon par moitié. Louise, l'aînée des fillettes, qui savait lire, racontait à voix basse aux deux tout petits de très belles histoires : Joseph vendu par ses frères, Robinson découvrant des traces de pas humains.

Amédée, qui maintenant a les tempes grises, se rappelle encore le frisson qui lui passait dans le dos au moment où le loup, caché sous les couvertures et sous le bonnet de la Mère-Grand,

disait avec un grincement de dents au Petit Chaperon rouge : « C'est pour mieux te croquer, mon enfant! »

Il faisait alors presque nuit sur la terrasse. Songez donc! C*était terrible!

Pendant ce temps-là, les deux ménages, conjugalement accoudés sur leur balcon respectif, causaient familièrement. Les Violette, gens silencieux, se contentaient le plus souvent d'écouter leurs voisins, avec de brèves réponses de politesse... «Ah! bah!... Est-ce possible?... Vous avez bien raison... » Mais les Gérard aimaient à parler. M°^^ Gérard, bonne femme de ménage, agitait quelque question d'économie domestique, racontait, par exemple, qu'elle était sortie dans la journée et qu'elle avait vu, dans un magasin de la rue du Bac, c4 la Pileuse, un certain mérinos, « quelque chose de très avantageux, je vous assure, madame, et grande largeur! » Ou bien, c'était le graveur, polidqueur naïf à la mode de 48, qui déclarait qu'il fallait accepter la République, « oh ! pas la rouge, vous savez, mais la vraie, la bonne! » ou qui souhaitait que Cavaignac fût élu Président au scrudn de décembre, bien que l'artiste fût précisément en train de graver — il faut vivre, après tout — un portrait du prince Louis-Napoléon, destiné à la propagande électorale. M. et M°** Violette laissaient

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dire; peut-être même n'étaîent-ils pas toujours à la conversation; et, quand la nuit était tout à fait venue, ils se prenaient doucement la main dans l'obscurité et regardaient les étoiles.

Ces belles soirées du commencement de l'automne, dans la fraîcheur, sur le balcon, devant le firmament constellé, c'étaient les plus lointains des souvenirs d'Amédée. Puis une lacune se faisait dans sa mémoire, comme dans un livre dont on a arraché plusieurs feuillets, et il revivait des jours sombres.

L'hiver était arrivé; on n'allait plus sur le balcon, et par les fenêtres fermées on ne voyait plus qu'un ciel d'un gris morne. La mère d'Amédée était malade et restait toujours couchée. Quand il était installé près du lit, devant une petite table, en train de découper avec des ciseaux tous les hussards d'une page d'Épinal, elle l'effrayait presque, sa maman, accoudée dans l'oreiller, sa pauvre maman qui le regardait si longtemps et si tristement, sa maigre main crispée dans ses beaux cheveux en désordre, et deux petites fumées d'ombre sous la maigreur de ses pommettes.

Ce n'était plus elle, à présent, qui venait le prendre, le matin, dans son lit, mais une vieille femme en camisole, qui ne l'embrassait pas et qui infectait le tabac à priser.

Son père, non plus, ne faisait guère attention

à lui, quand il revenait, le soir, de son bureau, rapportant toujours des fioles et des petits paquets de chez le pharmacien. Quelquefois, il était accompagné du médecin, un gros monsieur très paré, très parfumé, et soufflant d'avoir grimpé les cinq étages. Une fois, Amédée avait vu cet inconnu prendre dans ses bras sa mère assise sur son lit, et appliquer longtemps sa tête contre le dos de la malade, et Fenfant avait demandé : « Pourquoi, maman ? »

M. Violette, plus nerveux que jamais et rejetant à chaque instant sa mèche rebelle derrière son oreille, reconduisait le médecin jusqu'à la porte, s'attardait à parler avec lui. Amédée, appelé par sa mère, grimpait alors sur le lit; elle fixait sur lui des yeux brillants, le serrait avec passion sur sa poitrine dont il sentait la maigreur, et lui disait d'une voix douloureuse : « Mon petit Médée! Mon pauvre petit Médée! » comme si elle le plaignait. Pourquoi? Pourquoi donc?

Le père revenait, avec un sourire forcé qui faisait mal à voir.

— Eh bien, que dit le docteur?

— Rien, rien... Tu vas beaucoup mieux... Seulement, ma pauvre Lucie, il va falloir mettre encore un petit vésicatoire, cette nuit.

Oh ! qu'elles sont lentes, qu'elles sont monotones, les journées du pedt Amédée auprès du

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lit de la malade assoupie, dans la chambre close et sentant la pharmacie, où la vieille priseuse entre seulement, d'heure en heure, pour apporter une tasse de tisane et mettre du charbon de terre dans la cheminée !

Mais quelquefois, la voisine, M'"^ Gérard, vient demander des nouvelles.

— Toujours bien faible, ma bonne madame Gérard... Ah! je commence à me décourager.

M"^*^ Gérard, la boulotte aux yeux gais, ne veut pas qu'on se laisse aller comme ça.

— Voyez-vous, madame Violette, c'est ce maudit hiver qui n'en finit plus. Mais nous voici bientôt en mars, et l'on vend déjà des bottes de primevères dans les petites charrettes, le long des trottoirs... Bien sûr que vous irez mieux, au premier rayon de soleil... Si vous voulez, je vais emmener Amédée jouer avec mes petites filles... Ça le distraira, cet enfant.

Maintenant, la bonne voisine garde le petit Amédée pendant toutes les après-midi, et il se plaît beaucoup chez les Gérard.

Quatre petites chambres, voilà tout, mais avec un tas de vieux meubles amusants, et des gravures, des moulages, des esquisses peintes par des camarades sur toutes les murailles; et les portes sont toujours ouvertes, et les enfants peuvent jouer où ils veulent, se poursuivre à travers

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le logement, le mettre au pillage. Dans le salon, transformé en atelier, l'artiste est assis sur un haut tabouret, la pointe à la main, et la lumière de la fenêtre sans rideaux, tamisée par le transparent, fait reluire son crâne de brave homme, penché sur la planche de cuivre. Il pioche toute la journée, — une maison lourde et deux filles à élever, n'est-ce pas? — et, malgré ses opinions avancées, il continue à graver son prince Louis, ce un farceur qui va nous escamoter la République ». C'est tout au plus s'il s'interrompt, deux ou trois fois par jour, pour fumer son Abd-el-Kader. Rien ne le distrait de sa besogne, pas même les petites, qui, lasses d'exécuter leur morceau à quatre mains sur le piano en ruines, viennent d'organiser avec Amédée une partie de cache-cache, tout près du père, derrière le canapé Empire, orné de gueules de lion en bronze. Mais la maman Gérard, du fond de sa cuisine, où elle est toujours à fricoter quelque chose de bon pour le dîner, trouve qu'on fait vraiment trop de tapage. Justement Maria, la plus petite, une vraie folle, en poussant, pour attraper sa sœur aînée, un fauteuil contre le bahut Renaissance, vient de faire trembler toutes les faïences de Rouen.

— Allons, allons, mes enfants ! — crie, sans colère dans la voix, maman Gérard, du fond de son antre, d'où s'échappe un délicieux parfum de

lardons. — Laissez un peu votre père tranquille, et allez jouer dans la salle à manger.

On obéit; car, là, on peut remuer les chaises à sa guise et s'en faire des maisons, pour jouer aux visites. Cette folle de Maria — a-t-on idée d'imaginations pareilles ? à cinq ans ! — a pris le hras d'Amédée, qu'elle appelle son petit mari; elle va rendre visite à sa sœur Louise et lui présente son enfant, une poupée de carton, à grosse tête emmaillottée dans une serviette.

— Alors, comme vous voyez, madame, c'est un garçon.

— Et qu'est-ce que vous comptez faire de lui quand il sera grand? — demande Louise, qui se prête au jeu par complaisance; car elle a dix ans, s'il vous plaît, et c'est une petite demoiselle.

— Mais, madame, — répond Maria avec gravité, — il sera militaire.

En ce moment, le graveur, qui a quitté son établi pour se dégourdir un peu les jambes et pour allumer son troisième Abd-el-Kader, est sur le seuil de son atelier; et M""' Gérard, rassurée sur le sort de son ragoût qui cuit à petit feu, — oh ! que ça sent bon, dans la cuisine ! — vient d'entrer dans la salle à manger. Ils regardent tous deux les enfants, si drôles, si gracieux, en faisant leurs petites mines. Puis l'homme regarde sa femme, la femme regarde son mari,

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et ils partent ensemble d'un joyeux éclat de rire.

Mais on ne rit pas» on ne rit jamais dans le logement à côté, chez les Violette. On tousse, on tousse, on tousse ! Jusqu'à l'étouffement, jusqu'au râle ! Elle va s'en aller, la timide jeune femme aux cheveux trop lourds, et quand les belles soirées seront revenues, elle ne s'attardera plus sur le balcon à serrer dans l'ombre la main de son mari, en regardant les astres. Il n'y comprend rien, le petit Amédée, mais il est pris d'une vague terreur. Il sent qu'il se passe quelque chose d'effrayant à la maison. Tout le monde lui fait peur, maintenant. Il a peur de la vieille qui sent le tabac et qui, en l'habillant, le matin, le regarde d'un air de pidé; peur du médecin si bien mis, qui monte deux fois par jour les cinq étages, à présent, et laisse dans l'appartement une traînée de parfumerie; peur de son père, qui ne va plus à son bureau, qui a une barbe de trois jours, et qui arpente fébrilement le petit salon, en rejetant, avec un geste de maniaque, sa mèche de cheveux derrière son oreille. Il a peur de sa mère, hélas ! de sa mère qu'il a vue, ce soir encore, à la lueur de la veilleuse, la tête enfoncée dans l'oreiller, le nez si mince, le menton en l'air, et qui n'a pas paru le reconnaître, malgré ses yeux grands ouverts, quand le père a pris son enfant dans ses

bras et Ta penché vers elle pour qu'il Tembrassât sur son front couvert de sueur froide !

Enfin, il est arrivé, le jour terrible, le jour qu'Amédée n'oubliera jamais, quoiqu'il ne fut alors qu'un petit, un bien peut enfant.

Ce qui l'a réveillé, ce jour-là, c'est l'étreinte de son père, qui est venu le prendre dans son lit, de son père qui a des yeux de fou, des yeux sanglants à force d'avoir pleuré. Le voisin, M. Gérard, — à quel propos est-il là de si bonne heure ? — roule de grosses larmes sous ses paupières, lui aussi. Il se tient tout à côté de M. Violette, comme s'il veillait sur lui, et lui frappe le dos affectueusement avec le plat de la main.

— Allons, mon pauvre ami!... du courage !... du courage!...

Mais le pauvre ami n'en a plus. Il se laisse enlever son enfant des mains par M. Gérard, et voilà que sa tête tombe, comme morte, sur l'épaule du brave graveur, et qu'il se met encore à pleurer, à pleurer, avec de gros sanglots qui lui soulèvent les épaules.

— Maman!... Voir maman!... -—crie le peut Amédée plein d'épouvante.

Hélas! il ne la verra plus jamais! Chez les Gérard, où on l'emporte et où la bonne voisine l'habille, on lui dit que sa maman est parue, parde pour longtemps, pour très longtemps;

qu'il doit bien aimer son papa, ne plus penser qu'à son papa, et d'autres paroles qu'il ne comprend guère, dont il n'ose pas demander l'explication, et qui le consternent.

C'est étrange! Le graveur et sa femme ne s'occupent que de lui, le regardent à chaque instant. Les petites, elles aussi, ont devant lui un air singulier, presque respectueux. Qu'est-ce qu'il y a donc de changé ? Louise n'ouvre pas son piano, et quand la petite Maria a voulu prendre sa « ménagerie » dans le bas du buffet, M"^^ Gérard lui a dit brusquement, en essayant de faire les gros yeux : « On ne joue pas, aujourd'hui. j>

Après le déjeuner, M™^ Gérard a mis son châle et son chapeau, et est sortie en emmenant Amédée. Ils sont montés dans un fiacre, qui a suivi des rues que l'enfant ne connaissait pas, a traversé un pont au milieu duquel se dressait un grand cavalier d'airain, la tête nue et couronnée de lauriers, et s'est arrêté devant une grande maison, où ils sont entrés avec de la foule, et où un jeune homme, très agile et très empressé, a fait mettre à Amédée des vêtements noirs.

Au retour, l'enfant a trouvé son père et M. Gérard asîh«, à la table de la salle à manger, et tous deux écrivant des adresses sur de grandes feuilles encadrées de noir. M. Violette ne pleurait pas, mais sa figure était comme creusée de dou-

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leur, et il laissait tomber sur son oeil droit sa mèche de cheveux navrée.

A la vue de son fils dans ses vêtements neufs, il a poussé un gémissement, s'est levé en chancelant comme un homme ivre, et a de nouveau fondu en larmes.

Oh! non, il n'oubliera jamais ce jour-là, le petit Amédée, ni l'horrible lendemain, où M'"'= Gérard est venue, dès le matin, le vêtir de son costume noir, tandis qu'il écoutait, dans la chambre à côté, un bruit de lourds souliers traînés et de coups de marteau. — Il se rappelle tout à coup qu'il n'a pas vu sa mère depuis l'avant-veille.

— Maman !... voir maman !,..

Il faut bien alors tâcher de lui faire comprendre la vérité. M™* Gérard lui répète qu'il doit être très sage, très bon, pour consoler son père qui a beaucoup de chagrin, et elle ajoute que sa maman s'en est allée pour toujours, et qu'elle esc au ciel.

Au ciel ! C'est bien haut et c'est bien loin, le ciel. Mais si sa mère est au ciel, qu'est-ce donc qu'emportent ces portefaix en deuil dans cette lourde boîte qu'ils cognent à tous les angles de l'escalier? Qu'est-ce donc que traîne la lugubre voiture qu'il suit sous la pluie, en allongeant ses pas enfantins, sa petite main serrée dans la main gantée de noir ae son pcre? Qu'est-ce donc

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qu'on enfouit dans ce trou d'où sort une odeur de terre fraîchement remuée, dans ce trou entouré de gens en noir et devant lequel son père détourne la tête -^vec horreur? Qu'est-ce donc que l'on cache au fond de la fosse béante, dans ce jardin plein de croix et d'urnes de pierre, où les arbres aux bourgeons de bronze des premiers jours de mars, luisants au soleil après l'averse, laissent tomber de leurs branches de grosses gouttes d'eau qui ressemblent à des larmes ?

Sa mère est au ciel!... Amédée n'ose plus demander à « voir maman » , le soir de cet effrayant jour-là, quand il s'assied auprès de son père à cette table où, depuis longtemps déjà, la vieille femme en camisole ne met plus que deux couverts. Le pauvre veuf, qui vient encore de s'essuyer les yeux avec sa serviette, a mis dans une assiette un peu de viande pour Amédée et la lui coupe en pedts morceaux; et, tout pâle sur sa chaise haute, l'enfant se demande s'il doit reconnaître un jour le regard de sa mère, ce regard si caressant et si doux, dans une de ces étoiles qu elle aimait à contempler, sur le balcon, par les fraîches nuits de septembre, en serrant la main de son mari dans l'obscurité.

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ES arbres sont comme les hommes; îl y en a qui n ont pas de chance. Mais un arbre véritablement infortuné était le pauvre diable de platane qui avait poussé au milieu de la cour de l'institution de jeunes gens, située rue de la Grande-Chaumière, et dirigée par M. Batifol.

Le hasard aurait aussi bien pu faire pousser ce platane au bord d'une rivière, sur une jolie berge, où il eût regardé passer les bateaux, ou bien encore sur le mail d'une ville de garnison, où il aurait eu du moins, deux fois par semaine, la distraction d'écouter la musique militaire. Eh bien, non! Il était écrit, au livre des destinées, que ce malheureux platane perdrait son écorce,

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tous les étés, comme un serpent' change de peau, et joncherait le sol de ses feuilles mortes, à la première gelée, dans la cour de l'institution Batifol, qui était ua endroit sans agrément.

D'abord, cet arbre solitaire — oh ! mon Dieu, un platane comme un autre (platanus oriemalis), entre deux âges, sans originalité — devait avoir le sentiment pénible qu'il servait à tromper le public. En effet, sur l'enseigne de l'institution Batifol (Cours du lycée Henri IV. Préparation au baccalauréat et aux écoles de l'État), on lisait ces mots fallacieux: Il y a un jardin; et, en réalité, il n'y avait qu'une vulgaire cour, sablée de sable de rivière, avec un ruisseau pavé autour, une cour dans laquelle on n'aurait pu récolter — et après la récréation encore! — qu'une demi-douzaine de billes perdues, une toupie cassée en deux et un certain nombre de clous de souliers. Le seul platane justifiait l'illusion, la fiction du jardin promis par l'enseigne. Or, comme les arbres ont certainement le sens commun, celui-ci devait bien avoir conscience qu'il n'était pas un jardin à lui tout seul.

Et puis, c'est vraiment un sort bien injuste pour un arbre inoffensit, qui n'a jamais rien fait à personne, que de s'épanouir à côté d'un portique de gymnase, dans un rectangle parfait formé par un muf de prison hérissé de culs de

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bou teilles et par trois corps de logis d'une symétrie affligeante, et offrant, au-dessus des nombreuses portes du rez-de-chaussée, des inscripdons dont la lecture seule invitait au bâillement: Salle I. Salle 2. Salle 5. Salle 4. Escalier A. Escalier B. Entrée des dortoirs. Réfectoire. Laboratoire.

Le pauvre platane crevait de chagrin dans ce lieu morne. Ses seuls bons moments — les heures de récréation où la cour s'égayait des cris et des rires des gamins — étaient gâtés pour lui par la vue des trois ou quatre élèves punis, qu'on mettait au piquet au pied de son tronc. Les oiseaux parisiens, qui ne sont pourtant pas difficiles, se posaient à peine sur les branches et n'y avaient jamais construit un nid. Il est même supposable que cet arbre désenchanté, lorsque le vent d'avril agitait son feuillage et que les gavroches du ciel venaient poUssonner chez lui, leur murmurait charitablement : a Croyez-moi ! l'endroit ne vaut rien. Allez faire l'amour ailleurs! »

A l'ombre de ce platane, planté sous une mauvaise étoile, devait s'écouler la majeure parde de l'enfance d'Amédée.

Employé de ministère, M. Violette était condamné a sept heures de prison par jour, dont une ou deux étaient consacrées par lui à remplir avec dégoût un tas d'imprimés probablement superflus, et les autres heures à diverses occupations

aussi variées qu'intellectuelles, telles que bâiller, se ronger les ongles, dire du mal des chefs, geindre sur la lenteur de l'avancement, faire cuire une pomme ou une saucisse dans le four du poêle, pour le déjeuner, et lire le journal jusqu'au tuf, jusqu'à la signature du gérant, jusqu'aux réclames dans lesquelles un curé de campagne exprime sa naïve gratitude d'être enfin guéri d'une constipation opiniâtre. En récompense de cette captivité quotidienne, M. Violette recevait, à la fin du mois, une somme exactement suffisante pour assurer à son ménage la soupe et le bœuf, avec très peu de cornichons autour.

Afin de faire parvenir son fils à une position aussi distinguée, le père de M. Violette, horloger à Chartres, s'était saigné à blanc et était mort sans laisser d'économies. Le Silvio Pellico administratif, dans ces heures d'ennui exaspéré, regrettait parfois de n'avoir pas tout bonnement succédé à Tauteur de ses jours, et il se voyait en imagination dans la claire petite boutique près de la cathédrale, une loupe fixée dans son arcade sourcilière, en train de visiter le vieil oignon d'un fermier, et ayant devant lui, susp^idues audessus de son établi, une trentaine de montres d'or ou d'argent marchant toutes ensemble avec un crépitement joyeux, que des cultivateurs lui avaient données à réparer la semaine d'avant ec

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qu'ils devaient venir reprendre tout à l'heure, en profitant du jour du marché.

Maiî une profession aussi basse eût-elle été digne, je vous le demande, d'un jeune homme ayant fait des études complètes, d'un bachelièreslettres bourré de T{acines grecques et de Conciones, pouvant vous débiter, d'une haleine, les preuves de l'existence de Dieu, et capable de vous dire, sans broncher, les dates des règnes de Nabonassar et de Nabopolassar? Non! messieurs, et ce petit horloger chartrain, ce simple artisan, comprenait mieux l'esprit moderne. — (Très bien. Très bien. Écoutez.) — Sommes-nous encore en Egypte, au temps des Pharaons, pour qu'un fils succède forcément à son père dans son métier? (Approbation.) — Non ! ce modeste boutiquier avait agi, messieurs, d'après la loi de la démocratie, avait suivi l'instinct d'une noble et sage ambition. — (Applaudissements sur un grand nombre de bancs.) — Et il avait fait de son fils, d'un garçon intelligent et sensible, une machine à remplir des miprimés, ayant perdu tant de jours à deviner les rébus de V Illustration, qu'il les lisait aussi couramment que M. Ledrain pourrait déchiffrer l'inscription cunéiforme d'une brique assyrienne. Aussi, — résultat admirable et qui devait réjouir les mânes du vieil horloger ! — son fils était-il devenu un monsieur, un fonctionnaire, si hono-

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rablement rétribué par l'Etat qu'il était obligé de faire mettre à ses fonds de culotte des pièces d'un drap à peu près pareil, et que sa pauvre jeune femme, de son vivant, avait toujours été forcée, aux approches du terme, de porter au montde-piété la louche et les six couverts d'argent.

Quoi qu'il en fut, M. Violette, étant veuf à présent et ayant toute sa journée prise, était fort embarrassé de son petit garçon.

Sans doute, ses voisins, les Gér-iTd, étaient excellents pour Amédée et continuaient à le garder chez eux toute l'après-midi. Mais cet état de choses ne pouvait pas durer toujours, et M. Violette se faisait scrupule d'abuser ainsi de la complaisance de ces braves gens.

Amédée ne les gênait pourtant guère, et la maman Gérard l'aimait déjà comme un des siens. L'orphelin était maintenant l'inséparable de la petite Maria, un diable tout à fait, qui devenait plus gentille, de jour en jour. Le graveur, ayant retrouvé dans un placard son ancien bonnet à poils de grenadier de la garde nationale, coiffure supprimée depuis 48, l'abandonna aux deux enfants. Jouet magnifique, convenez-en! et bien fait pour exciter leur imagination. Il fut immédiatement transformé dans leur esprit en un ours d'une taille et d'une férocité effroyables, qu'ils se mirent à chasser à travers le logement, le guet-

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tant, embusqués derrière les fauteuils, le visant avec des bâtons et gonflant leurs petite^: joues de toutes leurs forces pour faire : a Poum ! » et imiter les coups de fusil. Ce divertissement cynégétique acheva la ruine du vieux mobilier. Pendant ce temps-là, les gammes de la grande Louise s'écoulaient avec un bruit de torrent musical; dans la cuisine, la friture gazouillait sur les fourneaux de maman Gérard; et, tranquille a" milieu de ce joyeux désordre et de ce tapage à ne pas s'entendre, le graveur, tout à son affaire, fignolait le grand-cordon de la Légion d'honneur et les cpaulettes à graines d'épinards du Prince Président, que, républicain soupçonneux et flairant le coup d'Etat, il détestait pourtant de tout son cœur.

— Vraiment, monsieur Violette, — disait la mère Gérard à l'employé, quand, au retour du bureau, il venait chercher son fils et s'excusait du mal que l'enfant devait donner aux voisins, — vraiment, je vous assure, il ne nous gêne en rien... Attendez un peu avant de l'envoyer en classe... Il est très paisible, et si Maria ne l'excitait pas à jouer (ma parole d'honneur, c'est elle, des deux, qui est le garçon!), votre Amédée serait toujours à regarder les images. Ma grande Louise lui fait lire, tous les jours, deux pages de la oc Morale en acdons ï» , et hier encore, il a bien amusé Gérard

en lui racontant l'Histoire de l'Eléphant reconnaissant... Il ira en pension plus tard... Attendez un peu.

Mais M. Violette est décidé à envoyer Amédée chez M. Batifol. Oh! comme externe, bien entendu. C'est si commode, c'est à deux pas. Cela n'empêchera pas Amédée de voir souvent ses petites amies. Mais il va sur ses sept ans; il est très en retard; c'est à peine s'il sait former ses lettres. On ne saurait « commencer » les enfants trop tôt, etc., etc.

C'est pourquoi, par un beau jour de printemps, M. Violette est introduit avec son petit garçon dans le cabinet de M. Batifol, qui va venir dans un instant, le domestique l'a promis.

Il est hideux, le cabinet de M. Batifol. Dans les trois corps de bibliothèque, que n'ouvre jamais le maître de céans, parfait cuistre et cupide marchand de soupe, quelques-uns de ces ouvrages qu'on se procure sur les quais, au mètre courant, tels que le Cours de littérature de Laharpe et un RoUin qui n'en finit plus, laissent suinter l'ennui à travers leurs reliures. Le bureau de travail à cylindre, un de ces chefs-d'œuvre d'acajou plaqué dont le faubourg Saint-Antoine conserve encore le secret, est surmonté d'une sphère terrestre.

Tout de suite, par une fenêtre ouverte, le petit

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Amédée remarque le platane au milieu de la cour, qui s'embête à vingt francs l'heure, malgré le soleil, le ciel bleu et le vent printanier.

Un jeune merle, qui ne connaît pas encore le quartier, est venu, il n'y a qu'un instant, se poser sur une de ses branches. Mais l'arbre lui a dit sans doute :

— Qu'est-ce que tu viens faire ici ? Le Luxembourg est à trois coups d'aile. C'est charmant, le Luxembourg. Il y a des enfants qui font des pâtés avec du sable, des bonnes qui causent, sur les bancs, avec des militaires, des amoureux qui se promènent en se tenant les mains... Vas-y donc, imbécile !

Et le merle s'est envolé; et l'arbre universitaire, rendu à sa solitude, laisse pendre ses feuilles désillusionnées.

Amédée, dans sa confuse intelligence d'enfant, est en train de se demander pourquoi ce platane a l'air si morose, lorsqu'une porte s'ouvre, et M. Batifol paraît.

D'aspect farouche, en dépit de son nom presque inconvenant, le maître de pension ressemble à un hippopotame vêtu d'une ample lévite de drap noir. Il s'avance pesamment, salue M. Violette avec dignité, s'assied dans son fauteuil de cuir, devant ses paperasses, ôte sa calotte de velours et découvre une calvide telle, une calvide si volu-

mineuse, si ronde et si jaune, que le petit Amëdée la compare avec terreur à la sphère terrestre placée au sommet du bureau.

C'est tout à fait la même chose. Ces deux boules sont jumelles. Il y a même, sur le crâne de M. Batifol, une éruption de petits boutons de sang à peu près groupés comme les archipels de l'Océan Pacifique.

— A quoi dois-je l'honneur?... — demande l'instituteur d'une voix grasse, d'une voix excellente pour crier les noms d'un palmarès dans les distributions de prix.

M. Violette n'est pas hardi. C'est stupide; mais quand son chef de bureau le fait appeler dans son cabinet pour affaire de service, voilà qu'il est pris d'une espèce de bredouillement et que ses jambes flageolent. Un personnage aussi imposant que M. Batifol n'est pas fait pour lui donner de l'assurance. Amédée est timide comme son père, et, tandis que l'enfant, épouvanté par la ressemblance de la sphère avec la calvitie de M. Batifol, commence à trembler déjà, M. Violette se trouble, taquine sa mèche rebelle, cherche ses mots et ne dit rien qui vaille.

Cependant, il finit par répéter à peu près ce qu'il a dit à la maman Gérard : « Son fils va sur ses sept ans; il est très en retard; etc., etc. »

L'instituteur paraît écoutei M. Violette avec

un bienveillant intérêt, en inclinant de temps à autre son crâne géographique. Mais, en réalité, il observe et juge ses visiteurs. La redingote étriquée du père, le teint pâlot du petit bonhomme, tout cela sent la pauvreté. Il s'agit d'un externe à trente francs par mois. Rien de plus. •

Aussi M. Batifol abrège-t-il le <t speach » qu'il adresse, en pareille circonstance, à ses nouveaux clients.

Il se chargera de son « jeune ami » (trente francs par mois, c'est bien entendu, et l'enfant apportera son déjeuner dans un petit panier),, de son jeune ami, qui sera d'abord placé dans une classe élémentaire. (Certains pères de famille préfèrent, et ont raison de préférer, la demi-pension, avec un repas à midi, sain et abondant; mais M. Batifol n'insiste pas.) Son jeune ami sera donc mis d'abord dans une classe enfantine; mais il y sera préparé tout de suite, ab ovo, à recevoir un jour les leçons de cette Université de France, aima parens (l'enseignement des langues étrangères n'est pas compris dans le prix ordinaire, naturellement), de cette illustre Université, qui, par le travail en commun, par l'émulation entre les élèves (les arts d'agrément: danse, musique, escrime, se paient aussi à part, cela va sans dire), prédispose les enfants à la vie sociale et en fait des hommes et des citoyens.

M. Violette se contente, et pour cause, de l'externat à trente francs. C'est une affaire bâclée. Dès le lendemain, Amédée entrera en « neuvième préparatoire ».

— Donnez-moi la main, mon jeune ami, — lui dit le maître de pension, quand le père et le fils se sont levés pour prendre congé.

Amédée, très troublé, tend sa main, et M. Batifol y dépose la sienne, qui est si énorme, si lourde et si froide, que l'enfant frissonne au contact et croit toucher un gigot de mouton de sept à huit livres, tout frais arrivé de la boucherie.

Enfin, on s'en va. C'est fini. Mais le lendemain, dès le matin, Amédée, muni d'un panier où la vieille femme qui sent le tabac a mis une petite bouteille d'eau rougie, un peu de veau piqué et deux tartines de confitures, se présente à la pension Batifol, pour y être préparé, sans délai, aux leçons de Valma parens.

L'hippopotame, vêtu de drap noir, sans ôter sa calotte cette fois, — au grand regret de l'enfant, qui voudrait s'assurer si le crâne de M. Batifol est quadrillé, comme le globe terrestre, par les degrés de latitude et de longitude, — conduit immédiatement son élève à la classe de « neuvième préparatoire » et le présente au maître.

— Voici un nouvel externe, monsieur Taver-

nier... Vous verrez où il en est pour la lecture et récriture, n'est-ce pas ?

M. Tavernier, long jeune homme au teint jaune, — encore un bachelier, celui-là, qui, s'il était aujourd'hui, comme feu son père, brigadier de gendarmerie dans un joli coin d'herbages et de pommiers en Normandie, n'aurait peut-être pas cette mine de papier mâché et ne serait pas vêtu, à huit heures du matin, d'un habit noir dans le genre de ceux qu'on voit pendus à la Morgue, — M. Tavernier accueille le « nouveau » avec un pâle sourire, qui disparaît aussitôt que M. Batifol s'est retiré.

— Allez vous asseoir à cette place vide... là... au troisième gradin, — dit M. Tavernier d'un ton plein d'indifférence.

11 daigne pourtant conduire Amédée à la place qu'il doit occuper. Mais le voisin du petit Violette, l'un des futurs citoyens qui se préparent à la vie sociale, — plusieurs ont encore des culottes fendues par derrière, — a eu le tort d'apporter en classe une poignée de hannetons. Il attrape un quart d'heure de piquet, qu'il fera tout à l'heure au pied du platane rechigné de la grande cour.

— Vous verrez comme il est « chien », — murmure l'élève puni à l'oreille d' Amédée, dès que le pion est remonté dans sa cathèdre.

Mais M. Tavernier frappe avec une règle sur

le bois de la chaire, et, ayant rétabli le silence, invite l'élève Godard à réciter sa leçon.

L'élève Godard, gros joufflu aux yeux endormis, se lève automatiquement. D'un seul jet, sans prendre haleine, pareil à un robinet qui coule, il commence à réciter : Le Loup et VoAgneaUy et le texte de La Fontaine se déroule avec une rapidité folle, comme le fil d'une bobine mue à la vapeur.

<t La-raison-du-plus-fort-est-toujours-la-meilleure-nous- Talions -montrer- tout- à-l'heure-unagneau-se-désaltérait-dans-le-courant-d'une-ondC' pure... »

Tout à coup, l'élève Godard se trouble, il hésite. La machine a été mal graissée. 11 y a un rat qui obstrue le robinet.

« Dans-le-courant-d'une-onde-pure... Dans-leçourant-d'une-onde-pure... »

Puis il se tait brusquement. Le robinet est fermé. L'élève Godard ne sait pas sa leçon; iJ est condamné, lui aussi, à rester en faction sous le platane.

Après l'élève Godard, c'est l'élève Grosdidier, puis l'élève Blanc, puis l'élève Moreau (Gaston), puis l'élève Moreau (Ernest), puis l'élève Malapert, puis un autre, puis un autre, puis un autre encore, qui débagoulent, avec la même volubilité, avec la même inintelligence, avec la même voix de serinette, la cruelle et admirable fable.

TOUTE ONE JEUNfSSI )I

C'est agaçant et monotone comme une pluie fine. Tous les élèves de la « neuvième préparatoire i resteront dégoûtés, pendant quinze ans au moins, du plus exquis des poètes français.

Le petit Amédée a envie de pleurer. Il écoute avec une stupéfaction mêlée d'effroi les écoliers dévider tour à tour leur bobine.

Dire que, demain, il faudra qu'il en fasse autant. Jamais il ne pourra. M. Tavernier l'inquiète fort, aussi. Nonchalamment assis dans sa chaire, le pion au teint jaune, qui n'est pas exempt de prétention, malgré son habit noir du « décrochez-moi ça », se lime soigneusement les ongles et n'ouvre la bouche de temps à autre que pour en laisser tomber une menace ou une punition.

C'est donc cela, l'école !... Amédée se rappelle les gentilles leçons de lecture que lui donnait l'aînée des petites Gérard, cette bonne Louise, déjà si sage et si sérieuse à dix ans, quand elle lui montrait les lettres d'un alphabet à images, avec tant de patience et de douceur, du bout d'une aiguille à tricoter; et l'enfant, pénétré, dès la première heure, de l'accablant ennui scolaire, regarde au dehors, derrière les vitres du châssis qui éclaire la classe, se mouvoir sans bruit les larges feuilles dentelées du platane mélancolique.

)1 TOUTI UNI JIUNCSSB

NE année, deux années, trois années s'écoulèrent sans qu'il se passât rien de bien notable chez les habitants du cinquième.

Le quartier n'avait pas changé et conservait son aspect de faubourg à demi champêtre. On venait bien d'élever, à deux portées de fusil de la maison où logeaient les Gérard et les Violette, une grande bâtisse à cinq étages, sur le toit de laquelle frémissait encore au vent le bouquet flétri des maçons. Mais c'était tout. En face, dans le terrain à vendre, mal clos de planches pourries, on voyait toujours des touffes d'orties et une chèvre broutant au piquet ; et sur le grand mur, au-dessus duquel, à la fin d'avril, les lilas lais-

TOUTI UNI JIUNISSI 1^

saient pendre leurs grappes parfumées, les pluies n'avaient pas encore effacé cette brutale déclaration d'amour écrite au couteau dans le plâtre: oc Quand Mélie voudra, elle m'aura. » Signé; « Ugène. »

Trois années avaient donc passé, et le petit Amédée avait un peu grandi.

Dans ce temps-là, un enfant né dans le centre de Paris — par exemple, dans le labyrinthe des ruelles infectes qui s'embrouillaient autour des Halles — aurait pu grandir sans se douter du changement des saisons autrement que par l'état de la température et de Tétroite bande de ciel qu'il pouvait voir en levant la tête. Même aujourd'hui, certains enfants de pauvres — les pauvres ne bougent guère de leur trou — apprennent seulement l'arrivée de l'hiver par l'odeur des marrons grillés ; du printemps, par les bottes de giroflées à l'étal de la fruitière; de l'été, par le passage du tonneau d'arrosage; et de l'automne, par les éboulements d'écaillés d'huîtres à la porte du marchand de vin. Le vaste ciel, avec ses babéliques architectures de nuages, l'or en fusion du soleil couchant derrière les masses d'arbres, le silence enchanté du clair de lune sur la rivière, tous ces spectacles grandioses et magnifiques, c'est bon pour ceux qui habitent les beaux quartiers ou qui y vont quelquefois. Le fils d'un ouvrier en

jais ou en queues de boutons de la rue des Deux*. Portes-Saint-Sauveur passe son enfance à jouer dans Fescalier qui sent le plomb, ou dans la cour qui ressemble à un puits, et ne se doute pas que la nature existe. Tout au plus soupçonne-t-il qu'il pourrait bien y avoir de la verdure quelque part, le jour des Rameaux, quand il voit passer les chevaux d'omnibus avec une pedte branche de buis près de l'oreille. Qu'importe, d'ailleurs, si l'enfant a de l'imagination? Le reflet d'une étoile dans le ruisseau lui révélera l'immense poésie nocturne, et il respirera tout l'enivrement de l'été dans la rose épanouie que la grisette d'à côté aura laissée tomber de ses cheveux.

Amédée, lui, avait eu le bonheur de naître dans cette délicieuse et mélancolique banlieue de Paris, qui n'avait pas encore été a haussmannisée » et qui était pleme de coins charmants et sauvages.

Son père, le pauvre veuf, qui ne se consolait pas et cherchait à fatiguer son chagrin dans de longues promenades, s'en allait, par les claires soirées, en tenant son petit garçon par la main, du côté des solitudes. Ils suivaient ces admirables boulevards extérieurs d'autrefois, où il y avait des ormes géants datant de Louis XIV, des fossés pleins d*herbes et des paUssades ruinées laissant voir par leurs brèches des jardins de maraîchers

TOUTE UNI JEUNESSE )f

OÙ les cloches à melons luisaient sous les rayons obliques du couchant. Tous deux silencieux, — le père abîmé dans ses souvenirs, Amédée plongé dans ses flottantes rêveries d'enfant, — ils s'en allaient ainsi, loin, bien loin, dépassaient la barrière d'Enfer, atteignaient ces parages ignorés qui faisaient alors à un habitant de la rue Montmartre l'effet produit sur un savant du moyen-âge par les coins de vieilles mappemondes marqués de ces mots effrayants : iMare ignotum. Dans ces déserts suburbains, plus de maisons, mais de rares masures, toutes ou presque toutes à un seul étage. Quelquefois un cabaret peint d'un rouge lie-de-vin, sinistre, ou bien, sous les acacias, à la fourche de deux rues labourées d'ornières, une guinguette à tonnelles avec son enseigne, un tout petit moulin au bout d'une perche, tournant au vent frais du soir. C'était presque de la campagne. L'herbe, moins poudreuse, envahissait les deux contre-allées et croissait même sur la route, entre les pavés déchaussés. Sur la crête des murs bas, un coquelicot flambait çà et là. Peu ou point de rencontres, sinon de très pauvres gens: une bonne femme, en bonnet de paysanne, traînant un marmot qui pleurait, un ouvrier chargé d'outils, un invalide attardé, et parfois, au milieu de la chaussée, dans une brume de poussière, un troupeau de moutons éreintés, bêlant désespéré-

îô TOUTfi UNE JEUNESSE

ment, mordus aux cuisses par les chiens et se hâtant vers l'abattoir. Le père et le fils marchaient droit devant eux jusqu'au moment où il faisait tout à fait sombre sous les grands arbres. Ils revenaient alors, le visage fouetté par l'air plus vif, tandis que dans le lointain de l'avenue, à de grands intervalles, les anciens réverbères à potence, les tragiques lanternes de la Terreur, allumaient leurs fauves étoiles sur le ciel vert du crépuscule.

Ces promenades tristes, faites avec un compagnon aussi triste que M. Violette et terminant une journée d'ennui à la pension Batifol, — Amédée était en septième, s'il vous plaît, et savait déjà que « la bonté de Dieu » peut se tourner en latin par « la bonté divine », honitas divina, et que le mot Cornu est indéclinable, — ces longues heures silencieuses, passées devant un pupitre de classe ou aux côtés d'un promeneur absorbé dans son chagrin, auraient pu devenir fatales pour l'esprit de l'enfant et l'assombrir à jamais, s'il n'avait pas eu ses bons amis Gérard. Il allait chez eux le plus souvent qu'il pouvait, une heure par-ci, une heure par-là, plus toute la journée du jeudi, et c'était toujours chez le graveur un milieu plein de bonhomie et de gaieté, oii Amédée se sentait doucement et absolument heureux.

Ces bons Gérard! Imaginez-vous que, maintenant, outre leur Louise et leur Maria, sans parler d'Amédée, qu'ils regardaient comme de \a famille, ils avaient pris à leur charge, ou presque, un quatrième enfant, une petite fille du nom de Rosine, qui avait précisément le même âge que leur cadette. Voici comme.

Au-dessus du logis des Gérard, dans une des mansardes du sixième, habitait un ouvrier typographe appelé Combarieu, que sa femme ou sa maîtresse — la concierge ne savait pas au juste, mais, en tout cas, c'était une pas grand'chose — venait de planter là avec une enfant de huit ans sur les bras. Pouvait-on rien attendre de mieux d'une créature qui, selon la concierge, nourrissait son mari et sa petite fille de charcuterie pour s'épargner la peine de faire le dîner, restait tout le jour, décoiffée et en camisole, à hre des romans et à se tirer les cartes, et que le fils de l'épicier avait rencontrée, un soir, au bal Ragache, assise avec un pompier devant un saladier de vin à la française?

Dans la journée, Combarieu, quoique répubhcaiik rouge, envoyait sa petite fille chez les Sœurs; mais l'ouvrier sortait tous les soirs, avec des airs mystérieux, et laissait l'enfant seule. La concierge prononçait même, en baissant la voix, avec l'admiradon romanesque des gens du peuple

pour les conspirateurs, le terrible mot de « société secrète », et assurait que l'imprimeur avait un fusil de munition caché dans sa paillasse.

Ces révélations étaient de nature à enflammer, en faveur du voism, la sympathie de M. Gérard, que le coup d'État et la proclamation de l'Empire avaient fort irrité. N'avait-il pas dû trouver le courage amer de graver, au lendemain du Deux Décembre, — il faut nourrir les siens, avant tout, — une allégorie bonapartiste, intitulée: L'oncle et le neveu, où l'on voyait la France donnant ses mains à Napoléon I^"^ et au prince Louis, tandis que, planant au-dessus du groupe, un aigle couronné déployait ses ailes et tenait dans une de ses serres la croix de la Légion d'honneur?

Un jour, le graveur, en allumant sa pipe, — il avait renoncé aux Abd-el-Kader et fumait à présent un 'Barbes, — demanda à sa femme s'ils ne feraient pas bien de s'occuper un peu de la petite abandonnée. Il n'en fallait pas davantage pour entraîner l'excellente maman Gérard, qui, plus d'une fois déjà, avait dit: a Si ça ne fait pas pitié! » en voyant la petite Rosine attendant son père, le soir, dans la loge de la concierge, et endormie sur une chaise auprès du poêle. Elle attira l'enfant et la fit jouer avec ses fillettes. Rosine était très gentille, avec ses yeux vifs, son drôle

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de nez parisien et sa masse de cheveux frisés couleur de paille s'échappant de son bonnet à trois pièces. La gamine lâchait bien quelquefois, dans les premiers temps, un mot du ruisseau, quelque « zut » ou quelque a oh ! là là ! » qui lui valait de maman Gérard un sévère : « Qu'est-ce que j'entends, mademoiselle? » Mais elle était intelligente et se corrigea très vite.

Un dimanche matin, Combarieu, qui avait appris les bontés des Gérard pour sa pedtc fille, fit une visite de remerciement.

Très brun, le teint livide, tout en cheveux et en barbe, et tâchant de se « faire la tête » de Jésus-Christ, l'ouvrier, vêtu de sa longue blouse noire de typographe, réalisait parfaitement le type du tribun de club, du a sublime » d'atelier. Franc-maçon probable, ivrogne solennel, qui se serait pourtant grisé plus encore de grands mots que de petit bleu, il parlait d'une voix lourde et prétentieuse, regardait devant lui avec de gros yeux bêtes, noyés dans une vague extase, et toute sa personne faisait songer à un apôtre pochard. Il inspira sur-le-champ le respect au graveur et l'éblouit par le prestige qu'ont les audacieux sur les timides. M. Gérard crut découvrir en Combarieu un de ces hommes supérieurs que l'injustice du sort a fait naître dans le bas peuple et donc la misère étouffe le génie.

Éclairé sur les préférences politiques de Farriste par le fourneau de sa pipe, Combarieu fit son propre éloge avec complaisance.

De son aveu, il avait été d'abord un tiaïf, rêvant la fraternité universelle, la Sainte- Alliance des peuples, ayant écrit des poésies qu'il imprimait lui-même, notamment une Ode à la Tologne et une Épitre à 'Béranger, qui lui avait valu une lettre-autographe de l'illustre chansonnier. Mais il n'était plus si jobard :

— Quand on a vu, n'est-ce pas? ce que nous avons vu aux journées de Juin et au 2 Décembre, il ne s'agit plus de faire du sentiment. (Ici, comme le graveur, homme hospitalier, apporte une bouteille de vin blanc et deux verres : Non, monsieur Gérard, je vous en prie; je ne prends rien entre mes repas.) On a trop trompé les travailleurs, et à la (c prochaine », il ne faudra pas laisser les bourgeois étrangler la République. (Et M. Gérard ayant débouché la bouteille : Rien qu'un doigt... Assez, assez... Enfin... pour ne pas vous refuser.) En attendant, tenons -nous prêts. Justement, la question d'Orient s'embrouille, et voilà Badinguet avec une grosse affaire sur les bras. (Vous avez là un petit chablis qui se laisse boire.) S'il perd une bataille, il est fichu (Encore un verre?... Ah! vous me faites sortir de mes habitudes), absolument fichu. Mais, cette fois-ci.

nous ouvrirons l'œil... Hein? pas de demi-mesures... Nous revenons aux grands moyens de 95 : le Comité de Salut public, la loi des suspects, ie tribunal révolutionnaire, tout le tremblement, et, s'il le faut, la guillotine en permanence. (A votre bonne santé!)

Tant d'énergie effarouchait bien un peu le père Gérard, qui avait gardé, malgré son Barbes, un fond de centre-gauche. Il n'osait protester cependant, et rougissait presque en songeant que, la veille, un éditeur lui avait proposé de graver un portrait de la nouvelle impératrice, très décolletée et montrant ses fameuses épaules, et qu'il n'avait pas dit non, ses fillettes manquant de bottines et sa femme lui ayant déclaré, la veille, qu'elle n'avait plus une robe à se mettre.

Ainsi, depuis quelque temps, il y avait quatre enfants: Amédée, Louise, Maria, et la petite Rosine Combarieu, en train de tapager dans le logement des Gérard. Bien sûr, on n'était plus des mioches. On ne jouait plus aux ce visites », on ne chassait plus le bonnet à poils. On devenait raisonnable et on laissait les vieux meubles un peu tranquilles. Il était temps, d'ailleurs. Toutes les chaises boitaient, deux fauteuils étaient manchots, et le canapé-empire avait perdu la moitié de son crin par les plaies de son velours d'Utrecht merdoie.

Seul, le malheureux piano carrë n'avait pas trouvé grâce. Plus faux et plus asthmatique que jamais, il était, à présent, toujours ouvert, et l'on pouvait lire, au-dessus de son clavier aux touches jaunes et usées, la marque jadis fameuse : « Sébastien Érardj facteur de pianos et harpes de S, c4. % (Madame la duchesse de Terry. » Non seulement Louise, l'aînée des Gérard, — oh! une grande fille, ayant renouvelé sa première communion, coiffée en bandeaux et mettant des corsages blancs (comme ça nous pousse !), — non seulement Louise, qui devenait bonne musicienne, faisait subir au vieil instrument de longs supplices chromatiques, mais sa sœur Maria et Amédée tapaient déjà le 'Bouquet de bal ou Tapa, les p'tits bateaux; et Rosine, elle aussi, qui, en sa qualité d'enfant des rues, savait toutes les chansons, passait des heures entières à en chercher les airs sur le clavier, avec un seul doigt.

Oh! les romances d'alors, vieille queue du romantisme : a Orientales » de pacotille, ce Odes et Ballades » à la douzaine, ce Contes d'Espagne et d'Italie » en toc, où il n'était quesdon que de pages, de donjons et de châtelaines, de toreros, de contrebandiers et de manolas, de lavandières séduites sous l'arche, ce près du courant de l'eau qui marche », par un chevalier trompeur et léger, et de tant d'autres fadaises, oh ! ces romances

TOUTB UNB JEUNESSE 4)

abolies, Amédée s'en souviendra toujours ! Elles évoquent pour lui, avec tant de précision, tant d^intensité, certaines heures si douces de son enfance ! Elles les lui font revivre, avec le froid ou le chaud qu'il faisait, avec l'odeur qu'on sentait à cette minute-là chez les Gérard! Tel refrain de muletier, chic espagnol, ressuscite pour lui le graveur, travaillant à sa planche devant la fenêtre sans rideaux, par un jour d'hiver. Il neige dans la rue, et de gros flocons blancs descendent avec lenteur derrière les vitres ; mais la chambre, tapissée de tableaux et d'images, est illuminée et chauffée par un ardent feu de coke. Amédée se revoit, assis à l'angle de la cheminée et apprenant par cœur la page d'Epitome qu'il doit réciter demain matin chez Batifol. Maria et Rosine, accroupies à ses pieds devant une boîte de carton pleine de perles de verre, les enfilent pour s'en faire des colliers. Il fait bon; tout le logement est enfumé par la pipe du vieux graveur; et, à côté, dans la salle à manger dont la porte est entr'ouverte, Louise chante au piano, d'une voix fraîche, des couplets où « Castille » rime avec a mantille » et a andalous » avec « jaloux », tandis que ses doigts agiles arrachent au clavecin épuisé un accompagnement qui voudrait imiter les grelots et les castagnettes.

Ou bien, c'est dans la salle à manger, par une

radieuse matinée de juin. La croisée qui donne sur le balcon est grande ouverte, et un gros frelon vibre lourdement au-dessus du rosier fleuri. Louise est encore au piano; elle chante, cette fois-ci, en essayant de trouver des notes basses, une romance dramatique, où il s'agit d'un enfant corse excité par son père à la vengeance :

Tiens, prends ma carabine !

Sur toi veillera Dieu...

C'est un grand jour que ce jour-là; c'est celui où maman Gérard fait ses confitures de groseilles. Sur la table il y a déjà une grande bassine de cuivre qui en est pleine. La délicieuse odeur! Le parfum des roses se mêle à celui du sucre chaud. Aussi, Rosine et Maria — les gourmandes ! — viennent de filer dans la cuisine. Mais Louise est une grande personne et ne s'interrompt pas pour si peu. Elle chante toujours, en tâchant de faire la grosse voix ; et, au moment où, devant Amédée stupéfait d'admiration, elle vient de gronder d'un air sombre, en plaquant des accords terribles :

Enfant, voilà ma haine; en veux-tu la moitié?

voilà que les gamines reviennent, ayant toutes les deux une paire de moustaches roses et se passant voluptueusement la langue sur les lèvres. Ah! c'étaient là ses bonnes heures, au petit

TOUTE UNE JEUNESSE 4f

Amédée. Elles le consolaient des interminables journées d'ennui passées à la pension Batifol.

Après avoir fait sa a neuvième préparatoire » sous la direction de l'indolent M. Tavernier, toujours occupé à se polir les ongles avec le som minutieux d'un lettré chinois, l'enfant avait eu pour professeur de huitième le père Montandeuil, pauvre bonhomme abruti par trente ans de métier, qui se livrait secrètement à la confection de tragédies en cinq actes, et qui, à force de déposer et de reprendre ses manuscrits chez le portier de rOdéon, avait fini par épouser la ce demoiselle » de la loge et par devenir un des contrôleurs du théâtre. Puis, en septième, Amédée avait gémi sous la tyrannie d'un sieur Prudhommod, paysan frotte de latin, d'une violence imbécile, lançant à travers la classe des injures de charretier; et, maintenant, il commençait sa sixième sous M. Bance, malheureux garçon de vingt ans, laid, boiteux et follement timide, à qui M. Batifol reprochait durement de ne pas savoir se faire respecter, et qui avait les larmes aux yeux, lorsque? tous les matins, entrant dans sa classe déjà turbulente, il devait d'abord effacer d'un coup de torchon sa caricature, tracée sur le tableau noir par un de ses élèves.

Tout, à la pension Batifol, les maîtres grotesques et misérables, les écoliers féroces et cyniques,

les salles d'étude puant la poussière et Tencre, le lugubre platane de la cour, tout attristait Amédée et lui déplaisait. Bien que fort intelligent, peutêtre se fût-il tout à fait dégoûté de cette instruction servie à la gamelle, comme la soupe des soldats, sans sa petite amie Louise Gérard, qui, par bonté naturelle, s'était faite sa maîtresse d'étude, le guidait et l'encourageait, piochait même le rudiment de Lhomond et le dictionnaire d'Alexandre, pour aider l'enfant en lutte avec son De Viris. Malheur à celui qui n'a pas eu, dans son enfance, une jupe auprès de lui, une douce influence de femme; il en gardera toute sa vie quelque chose de brutal dans l'esprit, de dur dans le cœur. Sans l'excellente Louise, Amédée eût été exposé à ce danger. Sa mère était morte, hélas ! et M. Violette, s'enfonçant toujours dans son chagrin, négligeait un peu son fils, il faut bien l'avouer.

Car le pauvre veuf ne se consolait pas.

Depuis la mort de sa femme, il avait vieilli de dix ans, et sa mèche de cheveux récalcitrante était devenue toute grise. Songez donc! sa Lucie avait été 1^ seule joie de sa vie médiocre et obscure, à ce pauvre gratte-papier. Elle était si jolie, si douce, et bonne ménagère, toujours guidée par un instinct charmant d'élégance, se parant d'un rien, faisant du luxe avec une fleur! M. Violette

n'existait plus que pour ce cher et cruel souvenir, revivait, à chaque instant, par la pensée, son humble idylle.

Il y avait dix ans de cela. Un de ses collègues du ministère l'avait mené passer la soirée chez un vieil ami qui était capitaine aux Invalides. Le bonhomme — il avait perdu son bras droit à Waterloo — était le parrain de Lucie. Vieux célibataire aimable et gai, il se plaisait à arranger dans son logement, sorte de chapelle bonapartiste, de petites soirées à gâteaux et à verres de punch, dont la mère de Lucie, un peu cousine du capitaine, faisait les honneurs. M. Violette avait tout de suite remarqué la jeune fille, assise, avec un œillet rouge dans les cheveux, sous une "Bataille des Tyramides surmontée de deux sabres en croix. C'était en plein cœur d'été, et, par les fenêtres ouvertes, on voyait un magnifique clair de lune qui blanchissait l'Esplanade et faisait luire les canons triomphaux. On avait joué aux devinettes; et, quand le tour de Lucie était venu et qu'elle avait demandé, au miUeu du cercle des invités : oc Où le mettez-vous?... Comment l'aimez-vous?... » M. Violette, pour la tirer d'embarras, avait répondu si maladroitement, que tout le monde s'était écrié : « Ah! ça... c'est tricher! » Et quelle grâce naïve, quelle pudeur coquette, quand elle avait servi le thé, allant de

l'un à Fautre, une tasse à la main et suivie du vieux manchot en épaulettes d'argent qui portait le baba!

Pour la revoir, M. Violette avait fait à l'invalide visites sur visites. Mais, la plupart du temps, il ne trouvait que le capitaine, qui lui imposait ses victoires et conquêtes, et l'attaque de la redoute de Borodino, où il avait été décoré, et Murât sous les panaches, et le foudroyant : a Nom de Dieu ! » du roi de Naples, pareil à un coup de tonnerre, pour enlever les escadrons. Enfin, un beau dimanche d'automne, un dimanche de ciel tendre et de fils de la Vierge, il s'était trouvé seul, un instant, avec la jeune fille, dans le jardin particulier du Vieux de la Vieille. Il avait pris place à côté de Lucie sur le banc de pierre; il lui avait avoué son amour, sous le regard profond du Petit Caporal en plâtre bronzé; et, prise d'un trouble délicieux, elle lui avait répondu : « Parlez à maman», en baissant ses yeux éperdus sur le massif de reines-marguerites, dont la bordure de buis dessinait une croix de la Légion d'honneur.

Et tout cela était effacé, perdu à jamais ! Le capitaine était mort, la mère de Lucie était morte, Lucie elle-même était morte, sa bien aimée Lucie, après lui avoir donné six ans — oui, six ans ! — d'un bonheur sans nuages.

Certes non! il ne se remarierait pas, — ohl

jamais! — et ne chercherait pas de maîtresse non plus. Aucune femme n'avait jamais existé et n'existerait plus pour lui que la pauvre chérie qui dormait là-bas, au cimetière Montparnasse, et dont il allait visiter la tombe tous les dimanches, avec un petit arrosoir caché sous son paletot.

Il se rappelait avec un frisson de dégoût que peu de mois après la mort de sa Lucie, un soir étouffant de juillet qu'il était assis sur un banc du Luxembourg et qu'il écoutait les tambours battre la retraite sous les quinconces, une femme avait pris place près de lui et l'avait regardé fixement. Surpris par les sens, il avait répondu à la question qu'elle lui avait adressée d'une façon à la fois peureuse et effrontée : « Alors, comme ça, vous prenez l'air? » Et quand elle avait fini par lui demander : oc Venez-vous chez moi ? », il l'avait suivie. Mais, à peine entré chez elle, tout le passé l'avait assailli; il s'était senti comme étouffé de détresse. Tombant sur une chaise, il avait sangloté, le visage caché dans ses mains, et sa douleur était si effrayante que, par un instinct de pidé féminine, la malheureuse lui avait pris la tête dans ses bras, lui disant pour le consoler : « Pleure! pleure!... Ça te fera du bien! » et le berçant comme un petit enfant. Enfin, il avait pu se dégager de cette caresse qui lui faisait honte, jeter sur le marbre de la commode le peu d'ar-

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gent qu'il avait sur lui, et s'enfuir, et rentrer au logis, et se coucher à la hâte, et pleurer tout son saoul en mordant son oreiller... Oh! l'horrible souvenir !

Non ! plus jamais de femme, pas de maîtresse, rien! A présent, c'était sa douleur qui était sa femme et qui couchait avec lui.

Le réveil du veuf était affreux surtout, — son réveil solitaire dans le grand lit où il n'y avait plus qu'un oreiller. C'était là que, jadis, il la retrouvait, tous les matins, sa chère Lucie, et qu'il avait le plaisir exquis de la regarder dormir. Car elle n'aimait pas à se lever de bonne heure, et quelquefois il l'en avait grondée en badinant. Quel calme sur ce fin et doux visage aux yeux clos, reposant parmi le désordre des cheveux défaits! et qu'il était chaste dans son abandon, ce corps charmant de jeune femme! Elle avait jeté un de ses bras hors des couvertures, et la patte de la chemise avait glissé, découvrant l'épaule si pure, un peu grêle, et la naissance d'une gorge délicate. Dans la chaleur du lit, elle exhalait une odeur tiède et vivante, quelque chose comme le parfum d'une fleur de chair. 11 se penchait sur sa bouche entr'ouverte pour la respirer, et une fierté attendrie, un orgueil nuptial l'envahissaient, quand il songeait que c'était pourtant son épouse, sa compagne de lit, cette déli-

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cieuse créature, encore enfantine presque, et que ce cœur dont il sentait les battements sous ce jeune sein s'était donné à lui pour toujours. Il n'y pouvait plus tenir ; il touchait de ses lèvres celles de la jeune femme ; elle tressaillait sous le baiser et elle ouvrait alors des yeux où Tétonnement du réveil se transformait aussitôt, devant le regard de répoux, en heureux sourire... Oh! l'ineffable minute!... Mais, malgré tout, il fallait être sage, se rappeler que la laitière avait suspendu depuis l'aube son pot de fer-blanc au bouton de la porte du logis, que le feu n'était pas allumé, qu'on devait arriver au bureau de bonne heure, l'époque des gratifications étant proche; et, donnant encore un baiser à sa Lucie ensommeillée et qui déjà refermait les yeux, il lui disait d'une voix câline : « Allons, Lucie, mon enfant... il est huit heures et demie... Debout! debout! petite paresseuse! »

Comment se consoler de pareils bonheurs perdus ? Il avait son fils, — eh! oui, — et il l'aimait bien. Mais la vue d'Amédée ravivait encore le chagrin de M. Violette; car l'enfant, qui grandissait, ressemblait chaque jour davantage à sa pauvre mère!

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"SJ/ ROIS ou quatre fois par an, M. Violette ^^^, faisait, accompagné de son fils, une

' visite à un oncle de sa défunte femme,

dont Amédée pouvait un jour hériter.

M. Isidore Gaufre avait fondé et faisait prospérer depuis vingt ans une forte maison de librairie et d'imagerie catholiques, à laquelle il n'avait pas tardé à annexer un important dépôt d'objets religieux de toutes sortes. Ce vaste établissement, appelé, par un coup de génie de son propriétaire, le « Bon marché des Paroisses », et célèbre dans tout le clergé français, avait fini par envahir le principal corps de logis et toutes les dépendances d'un vieil hôtel de la rue Servandoni, construit dans le style pompeux et magni-

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fique de la fin du dix-septième siècle. Il faisait là des affaires considérables. Tout le long du jour, des ecclésiastiques ou des messieurs à mine cléricale gravissaient les marches du noble perron conduisant à un spacieux rez-de-chaussée qu'éclairaient de hautes fenêtres surmontées de masques grotesques. Là, le missionnaire à longue barbe, avant de s'embarquer pour la côte du Gabon ou pour l'Extrême-Orient, venait acheter sa cargaison de chapelets en verroteries et en faux corail destinés à convertir les nègres et les Chinois; le membre du tiers ordre, drapé dans une longue lévite chocolat et serrant sous son bras un gigantesque parapluie, s'y procurait, à vil prix et par milliers, des brochures de propagande religieuse; le curé de campagne de passage à Paris signait, contre la livraison immédiate d'un ostensoir en plaqué, genre byzantin, une série de billets à longue échéance, s'endettant par zèle et comptant, pour faire face à ses engagements, sur la générosité des fidèles. Là se présentaient encore le jeune directeur de conscience venant chercher pour quelque pénitente un ouvrage de fine dévotion, par exemple l'in-douze intitulé: Les larmes du veuvage essuyées par saint François de Sales; le candidat à la députation dans un pays très catholique, sollicitant une remise sur l'achat des douze chemins de la croix, hideusement pein-

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turlurés, dont il comptait faire hommage aux paroisses où ses adversaires l'avaient accusé d'être voltairien; le frère de la doctrine chrétienne ou la sœur de Saint- Vincent de Paul ayant besoin, poui leurs écoles, de catéchismes et de bons points édifiants. De temps en temps même, un prince de l'Église, un évêque à tournure aristocratique, enveloppé d'une ample douillette, la ganse verte à glands d'or autour de son chapeau romain, s'enfermait mystérieusement pendant une heure dans le cabinet de M. Isidore Gaufre, qui le reconduisait jusqu'au perron, plat comme punaise, prodiguant les ce Monseigneur » et s'inclinant avec obséquiosité sous la bénédiction hautaine de deux doigts gantés de violet.

Ce n'était certes pas par sympathie que M. Violette avait conservé des relations avec l'oncle de sa femme; car M. Gaufre, d'une politesse servile en présence de tous ceux qu'il avait intérêt à ménager, était volontiers dédaigneux, parfois même insolent, envers quiconque ne pouvait lui servir à rien. Du vivant de sa nièce, il s'était fort peu soucié d'elle, et ne lui avait offert, pour cadeau de noce, qu'un de ces crucifix en ivoire, avec une coquille pour l'eau bénite, que le marchand d'objets du culte fabriquait, par grosses, à l'usage des couvents. Fils de ses œuvres, ayant déjà fait, disait-on, une assez consi

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dërable fortune, M. Gaufre tenait en médiocre estime ce pauvre diable d'employé dont Favancement était si lent et qui était sans doute paresseux et incapable. A Taccueil qu'il recevait rue Servandoni, M. Violette se doutait bien de la triste opinion que le oc bondieusard », comme il l'appelait tout bas, devait avoir sur son compte. S'il retournait là, malgré sa fierté naturelle, c'était uniquement pour son fils. Car M. Gaufre était riche, M. Gaufre n'était plus jeune. Peut-être — qui sait? — n'oublierait-il pas Amédée, son neveu, dans son testament? Il fallait qu'il vît l'enfant quelquefois. Et M. Violette^ par devoir paternel, se condamnait, trois ou quatre fois par an, à l'ennui d'une visite au a Bon marché des Paroisses 5.

Les espérances que formait M. Violette en faveur de son fils sur l'héritage de M. Gaufre étaient d'ailleurs très problématiques ; car l'employé, que le directeur du bazar sacré n'avait pu se dispenser de recevoir quelquefois à sa table, avait été frappé, choqué même, par le ton despotique et familier de la servante du logis, superbe Normande de vingt-cinq ans répondant au nom royal de Bérénice. Les façons impertinentes de cette belle et robuste commère trahissaient en elle une favorite autant que les boutons de diamants qui brillaient à ses oreilles, et cette maîtresse-

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femme devait surveiller, à coup sûr, le testament de son patron, sexagénaire au col apoplectique, qui devenait lie-de-vin après le pousse-café. M. Gaufre, quoique fabricien de Saint-Sulpice et très pratiquant, avait toujours eu le goût des liaisons ancillaires. Sa femme — il était veuf depuis une dizaine d'années — avait été pendant toute sa vie une de ces infortunées dont on dit, dans le peuple : « Cette pauvre madame une telle est bien à plaindre; elle ne peut pas garder une bonne ». En vain avait-elle tiré du fond des provinces de pauvres filles sans beauté et cerrifiées vertueuses. Tour à tour, une Flamande, trois Nivernaises, une Alsacienne, deux Picardes et même une jeune Beauceronne munie de son certificat de rosière, furent impitoyablement dévorées par le minotaure de la rue Servandoni. Toutes furent mises à la porte, avec une consciencieuse paire de soufflets, par l'épouse justement irritée, et, fort heureusement pour M. Gaufre, aucune de ces Agar ne lui donna d'Ismaël. Devenu veuf, le ce bondieusard » put se livrer, en toute sécurité, mais sans scandale, bien entendu, à sa passion pour les servantes. De nouvelles campagnardes, portant des coiffures étranges, répondirent favorablement, en divers patois, à ses coupables propositions. Un nœud alsacien régna six mois ; une cornette bretonp-^ plus d'un

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an. Mais, à la fin, arriva ce qui devait fatalement arriver. Le monogame, qui sommeille dans chaque libertin, se réveilla, et la belle Bérénice courba définitivement sous ses fers le volage M. Gaufre, devenu constant avec l'âge. Elle était maintenant toute puissante à la maison, où elle s'imposait doublement par sa plantureuse beauté et par un remarquable talent de cuisinière; et comme elle voyait, à chaque repas, la face du maître se congestionner au dessert, elle devait certainement songer à l'avenir. Tout était donc à craindre, de ce côté. Qui pouvait même répondre que M. Gaufre, fort dévot après tout, n'aurait pas, un beau jour, des scrupules de conscience et ne finirait pas par un mariage in extremis ?

M. Violette savait tout cela; néanmoins il tenait à ce qu'Amédée ne fût pas oublié par son vieux parent, et quelquefois, rarement, il quittait son ministère un peu plus tôt que d'habitude, allait prendre son fils à la sortie de la pension Batifol et l'emmenait avec lui rue Servandoni.

Les vastes salons, transformés en magasins, et où l'on voyait encore, sur des panneaux oubliés, des bergers rococos offrir à leurs bergères un couple de colombes, étaient toujours pour le petit Amédée un nouveau sujet de surprise.

Après avoir traversé la librairie, où des milliers

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de petits volumes brochés à couvertures grises et jaunes se pressaient sur des rayons et où des garçons en blouse de toile écrue ficelaient rapidement des paquets, on entrait dans le magasin d'orfèvrerie. Là, sous de belles vitrines, étincelait tout le luxe clinquant et tapageur des églises, — tabernacles dorés où l'Agneau pascal repose dans un triangle flamboyant, encensoirs à quadruple chaîne, étoles et chasubles lourdes de broderies, énormes candélabres, ostensoirs et calices incrustés d'émaux et de fausses pierres précieuses; — et, devant ces splendeurs, l'enfant, qui avait lu les c^fille et une Û^itSj croyait pénétrer dans la caverne d'Aladin ou dans le silo d'Aboul-Cassem. De cet éblouissement, on passait sans transition dans le sombre dépôt des vêtements ecclésiastiques. Ici, tout était noir. On ne voyait que soutanes empilées et pyramides de grands chapeaux. Seuls, deux mannequins, l'un revêtu de la pourpre cardinalice, l'autre du violet épiscopal, jetaient un peu de couleur dans le magasin ténébreux.

Mais la grande salle des statuettes peintes frappait surtout Amédée de stupéfaction. Elles étaient toutes là, les idoles des dévotes et des petites chapelles, posées sur des planches dans le hasard et la promiscuité du rang d'oignons. Plus de hiérarchie. L'Evangéliste avait pour voisin un petit saint jésuite parvenu d'avant-hier; le bienheureux

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Fourier était à côté de la Vierge-Mère ; le Sauveur des hommes coudoyait saint Labre. Coulés en plâtre dans des moules baveux ou sculptés dans le bois à coups de serpe, badigeonnés de couleurs criardes, rouge de marchand de vin ou bleu de perruquier, couverts de dorures canailles, le menton en l'air, la bouche ouverte, les yeux en extase, luisants de vernis, horriblement laids, tout neufs, ils étaient là, alignés comme des recrues à l'appel, Tévêque mitre, le martyr portant sa palme, sainte Agnès embrassant son agneau, saint Roch avec son chien et ses coquilles, le Précurseur en caleçon de peau de mouton; et le plus ridicule était peut-être le pauvre Vincent de Paul, portant trois enfants nus dans ses bras comme une sage-femme d'enseigne.

Cette affreuse exhibition, qui tenait du musée Tussaud et du jeu de massacre, consternait positivement Amédée. Il avait fait récemment sa première communion et brûlait encore de ferveur mysuque; mais tant de laideur offensait son esprit déjà délicat et y jetait le premier doute.

Un jour, vers cinq heures, M. Violette et son fils arnvent au ce Bon marché des Paroisses » et trouvent précisément l'oncle Isidore dans le magasin des statues peintes, surveillant l'emballage d'un saint Michel. Tout à l'heure, le dernier

client de la journée, l'évêque in partihus de Trébizonde, s'est retiré en bénissant M. Gaufre. Le petit homme apoplectique, à perruque noire de donneur d'eau bénite, est maintenant tout seul avec ses commis et ne se gêne plus.

— Faites donc attention, fichu maladroit ! — crie-t-il au jeune homme en train de coucher l'archange dans les copeaux; — vous allez casser la queue du dragon.

Puis, apercevant M. Violette et Amédée qui viennent d'entrer :

— Ah! c'est vous, Violette. Bonjour... Bonjour, Amédée... Vous tombez mal. C'est l'heure des expéditions. Je suis dans mon coup de feu...

— Eh! monsieur Combler... S'il vous plaît, monsieur Combler... N'oubliez pas les treize douzaines d' « Apparition de la Salette » en stuc, pour Grenoble, avec 2J' o/o de remise sur la facture...

— Et Amédée travaille toujours bien?... Vous dites?... Il a été premier, il a assisté au banquet de la Saint-Charlemagne... Allons! tant mieux...

— Jules, a-t-on expédié les six chandehers, le ciboire en ruolz et le chemin de croix n° 2 pour les Dames du Sacré-Cœur d'Alençon?... Comment, pas encore? Mais la commande date de trois jours. Dépêchez-vous, nom d'un petit bonhomme!... — Vous voyez, Violette, je suis débordé... xMais entrez donc un moment.

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Et, après avoir encore recommandé à son caissier, captif dans sa cage de verre, d'envoyer chez rhuissier les billets que le curé de Sourdeval (Manche) a laissé protester, l'oncle Isidore introduit M. Violette et son fils dans son cabinet.

C'est un ancien boudoir; et M. Gaufre, qui vise à l'austère, a eu beau l'attrister par un coffrefort, des cartonniers et un meuble de crin noir qui semble extrait d'une sacristie, la jolie pièce, haute et ronde, avec sa grande fenêtre donnant sur un jardin, son plafond peint de nuages roses et légers et ses fines boiseries ornées de guirlandes, de carquois et de lacs d'amour, conserve encore un peu de son charme galant d'autrefois. Amédée s'y plairait, si l'oncle Isidore, qui s'est assis devant son bureau, ne lançait tout de suite à M. Violette une question désobligeante.

H — A propos, et cet avancement sur lequel vous comptiez l'année dernière, l'avez -vous obtenu ?

— Malheureusement non, monsieur Gaufre... Ah ! vous savez, l'administration...

— Oui, c'est très lent; mais vous n'êtes pas foulé de besogne, non plus... Tandis que dans les affaires... que de soucis! que de tracas!... Parfois je vous envie, vous qui pouvez mettre une heure à tailler vos plumes... Tenez! qu'est-ce qu'on me veut encore ?

En effet, une tête de commis, le crayon à l'oreille, vient d'apparaître par la porte entrebâillée.

— C'est M. le supérieur des Missions étrangères qui demande à parler à Monsieur.

— Vous voyez... Pas une minute à moi... A une autre fois, mon cher Violette. Adieu, mon peut homme... C'est étonnant comme il ressemble à cette pauvre Lucie... Vous devriez venir me demander à déjeuner un dimanche, sans façons... Bérénice a une recette pour le soufflé au fromage... Quelque chose d'exquis !... Faites entrer M. le supérieur.

Et M. Violette s'en va, mécontent de sa visite inutile, irrité contre l'oncle Isidore, qui a été à peine poli.

— Cet homme est un parfait égoïste — songet-il tristement — et cette fille le tient dans ^es griffes... Mon pauvre Amédée n'aura rien.

Amédée, lui, ne se préoccupe pas de l'héritage de son oncle. Il est, à présent, un élève de quatrième, qui suit les cours du lycée Henri IV avec ses camarades de la pension Batifol. Ayant grandi tout d'un coup, il a le regret de porter des pantalons trop courts. Déjà, il renonce aux distractions par trop enfantines. Les pierrots pendus dont sont illustrées les pages de sa grammaire de Burnouf datent de l'aixaée dernière, et il a tout

à fait renonce à Téducation des vers à soie dans son pupitre. Tout fait présager qu'il ne deviendra pas un homme pratique. La géométrie le dégoûte, il ne retient pas une seule date, et, les jours de congé, il aime à se promener seul dans les rues tranquilles ; il lit les poètes à l'étalage des bouquinistes et s'attarde dans le Luxembourg en allant du côté du soleil couchant. Tu seras un rêveur, mon pauvre Amédée, un rêveur et un sentimental. Tant pis pour toi !

Chez les Gérard, où il va toujours très souvent, il ne tutoie plus ses petites amies. Louise a maintenant dix-sept ans. Maigre, sans fraîcheur, la taille plate, elle ne sera pas jolie, décidément. On commence à dire, en parlant d'elle : a Elle a de beaux yeux et elle est excellente musicienne ». Sa sœur Maria a douze ans, et c'est un bouton de rose.

Quant à la fillette du voisin, la petite Rosine Combarieu, elle a disparu. Un jour, le typographe a déménagé brusquement, sans dire adieu à personne, et a emmené son enfant. La concierge raconte qu'il s'était compromis dans un complot politique et qu'il a dû quitter la maison nuitamment. On croit qu'il se cache à la Villette.

Aussi le père Gérard ne lui en veut-il pas d'avoir fui sans prendre congé. L'ouvrier conspi-

rateur a conservé tout son prestige dans le souvenir du vieux graveur, qui, par une déveine spéciale, est toujours occupé par un éditeur d'estampes bonapartistes et exécute en ce moment un portrait du prince impérial en uniforme de caporal, des grenadiers de la garde, avec un immense bonnet à poils sur sa tête enfantine.

Il vieillit, le père Gérard. Sa barbiche jadis fauve et le peu de cheveux qui lui restent sont devenus d'un blanc argenté, de ce blanc admirable qui est comme la tardive récompense des gens roux et qui va si bien à leur figure sanguine. Il vieillit, le pauvre bonhomme, tout comme sa femme, que Tembonpoint envahit d'une façon inquiétante et qui dit « Ouf! » en s'asseyant, quand elle a monté les cinq étages. Il vieillit, le père Gérard, comme tout ce qui l'entoure, comme la maison d'en face qu'il a vu construire et qui n'a déjà plus son air battant neuf, à preuve que l'épicier — celui qui parfume la rue, tous les matins, en tournant son moulin à café sur le trottoir — vient de faire repeindre sa boutique. Il vieillit comme son mobilier de bric-à-brac, comme ses faïences raccommodées, ses gravures qui semblent passées au jus de tabac, ses cadres dont la dorure a rougi, comme son piano d'Êrard surtout, sur lequel Louise joue à présent, en virtuose accomplie, la suite de valses de Beethoven

et les %omances sans paroles de Mendelssohn, et qui n'a plus, pauvre vieux serviteur, que de«; sons grêles et tremblants d'harmonica.

Il vieillit, le pauvre artiste, et il s'inquiète de l'avenir; car il n'a pas su faire son chemin, comme son camarade d'école, cet intrigant de Damourette, qui lui a chipé jadis le prix de Rome par un passe-droit et qui maintenant fait le beau, à l'Institut, dans son habit brodé de persil, et obtient toutes les bonnes commandes. Lui, le niais, s'est mis, tout jeune, une famille sur les bras, et, bien qu'il ait bûché comme un manœuvre, il n'a pu rien mettre de côté. Un de ces quatre matins, il pourrait bien tomber d'un coup d'apoplexie et laisser sa veuve sans ressources et ses deux filles sans dot. Il pense quelquefois à tout cela, en bourrant sa pipe; et ce n'est pas gai, fichtre de fichtre!

Si le père Gérard s'assombrit en vieillissant, M. Violette, lui, devient lamentable. Quel âge peut-il bien avoir, pourtant? Une quarantaine d'années tout au plus. Mais quelle décadence! Est-ce que, dans le chagrin, les années compteraient double ? Le veuf n'est déjà plus qu'une ruine humaine. Sa mèche de cheveux rebelles, d'un gris sale, pend toujours sur son œil droit, et il ne prend plus la peine de la rejeter derrière son oreille. Ses mains tremblent un peu, sa mé-

moire s en va. Plus taciturne et plus silencieux que jamais, il semble ne s'intéresser à rien, pas même aux études de son fils ; il rentre tard au logis, chipote son dîner, et s'en va de nouveau par les rues sombres, d'un pas chancelant. A son bureau, où cependant il fait encore mécaniquement sa besogne, c'est un homme jugé; il ne sera jamais nommé sous-chef, a Quel abruti ! » dit en parlant de lui son camarade de pièce, — jeune homme plein d'avenir, protégé du chef de division, — qui suit les courses et n'a pas son pareil pour imiter le ce gnouf ! gnouf ! » de l'acteur Grassot. Un homme de cet âge ne baisse pas si vite ; cela n'est pas naturel. Qu'est-ce donc qui a réduit M. Violette à ce degré d'affaissement et de misère ?

Hélas! il faut bien l'avouer. Le malheureux a manqué de courage ; il a cherché une consolation à son désespoir, et il l'a trouvée dans un vice.

Tous les soirs, en sortant de son bureau, M. Violette entre dans un sordide petit café de la rue du Four. Il va s'asseoir sur la banquette du fond, dans le coin le plus sombre, et, d'une voix basse, comme honteuse, il demande sa première absinthe. Sa première? Oui; car il en boit deux, trois même; il les boit tout doucement, à petits coups, sentant monter en lui, avec lenteur, l'ivresse toute cérébrale de la puissante liqueur

verte. Que les heureux le blâment, s'ils le veulent.' C'est là, accoudé à cette table de marbre, regardant sans la voir, entre les pyramides de morceaux de sucre et de bols à punch, la dame du comptoir, son chignon bien pommadé reflété derrière elle dans la glace, c'est là que le pauvre inconsolé trouve l'oubli de son malheur; bien plus, c'est là qu'il reconquiert pour une heure ses félicités d'autrefois.

Car, par un phénomène bien connu des buveurs d'absinthe, il dirige, il gouverne son ivresse, et elle lui donne les rêves qu'il désire.

— Garçon, une absinthe !

M. Violette redevient le mari de vingt-cinq ans, qui adore sa chère Lucie, et qui est adoré d'eUe.

Il est assis, l'hiver, au coin d'un feu mourant, et devant lui, dans la clarté versée par l'abat-jour vert où courent, au grand galop, de petites silhouettes noires de jockeys, sa jeune femme s'occupe à quelque broderie, en s'abandonnant dans le grand fauteuil. A chaque instant ils se regardent avec des yeux qui sourient, lui, pardessus son livre, elle, par-dessus son ouvrage, et Tamouieux ne se lasse pas d'admirer combien sont souples et délicats les doigts de sa Lucie. Non! elle est trop mignonne! Brusquement, il tombe à se? pieds, sur le tapis, lui glisse les bras

autour de la taille, lui donne un long baiser; puis, accablé de langueur, il pose son front sur les genoux de sa bien -aimée, et il l'entend avec délices lui dire à demi-voix : a C'est cela, monsieur... Faites dodo! » Et il sent sa main si douce qui lui caresse légèrement les cheveux.

— Garçon, une autre absinthe !

Ils sont dans cette belle prairie criblée de fleurs, près des bois de Verrières, par une splendide soirée de juin, quand le soleil décUne et est moins brûlant déjà. Elle a fait un magnifique bouquet des champs, elle s'arrête, à toute minute, pour y ajouter un bleuet, et il la suit, en portant le mantelet et l'ombrelle. Que c'est beau, l'été, et que c'est bon, l'amour ! Ils sont un peu fatigués, car, pendant tout ce lumineux dimanche, ils ont couru dans la campagne. C'est l'heure du dîner, et voici justement, sous les dlleuls, le cabaret à balançoires et à jeu de Siam, où la blancheur des nappes égaie les bosquets. Ils choisissent une table, commandent leur repas à un garçon à moustaches, et, en attendant le potage, Lucie, toute rose de la journée au grand air, et rendue silencieuse par la faim, s'amuse à regarder, au fond des assiettes, les dessins bleus où sont représentées les batailles d'Afrique. Quel joyeux dîner ! Il y a des champignons dans l'omelette, des champignons dans le rognon sauté, des champi-

gnons dans le filet-madère. Mais tant mieux! ils les aiment beaucoup. Et le gentil petit vin ! La chère enfant est presque grise au dessert, ma parole d'honneur! Ne s'avise-t-elle pas de serrer un noyau de cerise entre le pouce et l'index replié et de le faire rejaillir — pan ! — juste sur le nez de son mari ! Et elle rit, la méchante ! Mais lui, pour se venger, — « Attends, attends un peu !» — se lève, se penche par-dessus la table, lui enfonce deux doigts de la main entre le cou et la collerette, et la malicieuse, rentrant tant qu'elle peut sa tête dans ses épaules, le supplie, secouée par un rire nerveux : a Non, non... je t'en conjure! » car elle a peur des chatouilles. Mais le meilleur moment, c'est encore le retour à travers la campagne nocturne, dans l'odeur exquise des foins coupés, sur la route vaguement blanchie par le ciel d'été, où tout le zodiaque étincelle, et à travers lequel le Chemin de Saint- Jacques, comme un torrent silencieux, roule son écume de diamants. Heureuse et lasse, elle se suspend au bras de son mari. Comme ill'aime ! Mon Dieu, comme il l'aime ! Il lui semble que son amour pour sa Lucie est immense et profond comme la nuit. a Personne sur le chemin... Donne ta bouche, ta chère bouche ! » Et leurs baisers sont si doux, si purs, si sincères, qu'ils doivent réjouir les étoiles I

— Une absinthe, garçon... une autre!...

Et le malheureux homme oublie, pendant quelques instants encore, qu'il faudra regagner tout à l'heure le triste logis où sa chère Lucie n*est plus, le logis où la femme de ménage a mis depuis longtemps le couvert sur la toile cirée, et où son fils l'attend, bâillant de faim et lisant un livre placé à côté de son assiette. Il oublie l'horrible minute du retour, où il tâchera de dissimuler son état d'ivresse sous une feinte mauvaise humeur, et où il se mettra à table sans même embrasser Amédée, pour que l'enfant ne sente pas l'odeur alcoolique de son haleine.

EPENDANT, le vieux bonhomme à grandes ailes et à barbe blanche des allégories, le Temps, avait encore retourné bien des fois son sabher, ou, pour parler plus simplement, le facteur de la poste, ayant sur le drap bleu de son caban quelques flocons de neige de la Saint- Silvestre, s'était présenté trois ou quatre fois au domicile de ses clients, pour leur offrir, moyennant pourboire,un calendrier contenant des renseignements essentiels, tels que le comput ecclésiastique ou la différence de l'année grégorienne avec l'hégire arabe; et Amédée Violette était devenu tout doucement un jeune homme.

Un jeune homme ! c'est-à-dire un être qui pos-

sédait un trésor sans en connaître le prix, à peu près comme un nègre du centre de l'Afrique qui aurait ramassé le carnet de chèques de M. de Rothschild; un jeune homme comme nous Tavons tous été, ignorant de son charme et de sa grâce, qui s'impatientait que la barbe folle de son menton ne se fût pas encore transformée en hideuses soies de sanglier ; un jeune homme qui se réveillait tous les matins gonflé d'espérance, se demandant naïvement ce qui pourrait bien lui arriver d'heureux dans la journée, — et qui rêvait au lieu de vivre, parce qu'il était timide et parce qu'il était pauvre.

Ce fut alors qu'Amédée - — il n'allait plus chez Batifol et achevait, comme externe, sa philosophie au lycée Henri IV — fit connaissance avec un de ses camarades, nommé Maurice Roger, et que tous deux se lièrent d'une amitié tendre, d'une de ces amitiés de la dix-huitième année, qui sont peut-être ce qu'il y a de plus doux et de plus solide au monde.

Amédée avait été séduit par Maurice à première vue, à cause de sa jolie tête blonde et frisée, de son air de supériorité et de franchise, de ses vestes élégantes qu'il portait avec une désinvolture de gendeman. Deux fois par jour, en sortant du collège, ils faisaient route à travers le Luxembourg, se confiant leurs rêveries et leurs

espoirs, s*attardant dans les allées, où déjà Maurice regardait effrontément les grisettes, et causant avec le charmant abandon de leur âge, de l'âge sincère où l'on pense tout haut.

Tout de suite, ils se tutoyèrent.

Maurice apprit à son nouvel ami qu'il était fils unique d'un oHicier tué devant Sébastopol, que sa mère ne s'était pas remariée, qu'elle l'adorait, qu'elle faisait toutes ses fantaisies. Il attendait impatiemment la fin de ses classes pour vivre librement au Quartier Latin, faire son droit sans se presser, puisque sa mère l'exigeait et qu'il ne voulait pas la mécontenter, mais s'occuper aussi de peinture, au moins en amateur, car les arts l'attiraient passionnément. Tout cela était dit par le beau et aristocratique jeune homme avec un heureux sourire qui épanouissait ses narines et ses lèvres sensuelles; et Amédée admirait, sans mauvaise pensée d'envie, avec la généreuse chaleur de la jeunesse, cette confiance dans l'avenir, cette joie de vivre.

Il fit, à son tour, ses confidences à Maurice. Oh ! pas toutes ! Il ne pouvait dire à personne, le pauvre enfant, qu'il soupçonnait le vice secret de son père, qu'il en rougissait, qu'il en souffrait, — autant que la jeunesse peut souffrir. Du moins, en brave cœur qu'il était, il avoua, sans honte, sa modeste origine, il vanta ses humbles amis,

les Gérard, exalta la bonté de sa grande amie Louise, parla avec enthousiasme de la pedte Maria qui venait d'avoir seize ans et qui devenait jolie, jolie!

— Tu me mèneras chez eux, n* est-ce pas ? — dit Maurice, qui avait écouté son ami avec sa bonne grâce naturelle. — Mais, auparavant, il faut que tu viennes dîner un de ces jours à la maison et que je te présente à ma mère... Dimanche prochain, par exemple?... Est-ce convenu?

Amédée aurait bien voulu refuser. Brusquement, il se rappelait — oh ! le lancinant et continuel supplice des jeunes gens pauvres! — que sa redingote des dimanches était presque aussi râpée que celle de tous les jours, que sa paire de bottines n° i avait les talons tournés, et que le col et les poignets de la meilleure de ses six chemises étaient rongés par de trop fréquents blanchissages. Et puis, aller dîner en ville, quelle épreuve! Comment faire pour oc se présenter dans un salon ?» Il en avait, d'avance, froid dans le dos. Mais Maurice l'invitait si cordialement : il était irrésistible. Amédée accepta.

Le dimanche suivant donc, à sept heures précises, astiqué de son mieux, — quelle idée avait eue la mercière de lui faire prendre des gants de peau de chien, couleur sang de bœuf? il voyait

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bien à présent que c'était trop neuf et trop éclatant pour le reste de son costume, — Amédée montait au premier étage d'une belle maison du faubourg Saint-Honoré et sonnait tout doucement à la porte à gauche.

Une jeune et jolie femme de chambre — une de ces brunettes qui ont une taille à tenir dans les deux mains et une ombre de moustaches — vint ouvrir et introduisit le jeune homme dans un salon meublé avec un luxe simple et solide. Maurice s'y trouvait seul, le dos au feu, dans l'attitude d'un maître de maison. Il reçut son ami avec les plus chaudes démonstrations, et les regards d' Amédée furent immédiatement attirés par le portrait d'un beau lieutenant d'artillerie portant l'habit d'uniforme à longs pans de 1845' et le ceinturon fermé par deux gueules de lion. Cet officier, en tenue de parade, était représenté au milieu du désert, assis sous un palmier.

— C'est mon père, — dit Maurice. — N'est-ce pas, que je lui ressemble?...

La ressemblance était frappante, en effet. Même sourire ardent et joyeux, mêmes frisures blondes. Amédée se récriait, quand une voix de femme répéta derrière lui, comme un écho en retard :

— N'est-ce pas, que Maurice lui ressemble? C'était M"* Roger, qui venait d'entrer silen-

*j6 TOUTl VYTV JKONBSSE

cieusement. Devant cette belle dame en noir, au profil romain, au teint mat et pâle, qui enveloppait d'un regard ému son fils et le portrait de son mari, Amédée comprit que Maurice devait être l'idole de sa mère. Et comme, impressionné par l'aspect de cette grande veuve, qui eût encore été si belle sans ses cheveux gris et ses paupières brûlées par les larmes, il balbutiait quelques mots pour remercier de l'invitation à dîner :

— Mon fils — dit-elle — m'a parlé de vous comme de celui qu'il aimait le plus parmi ses jeunes camarades... Je sais aussi quelle affection vous lui témoignez. C'est moi qui dois vous remercier, monsieur Amédée.

On s'assit, on causa; et, à chaque instant, ces mots: ce mon fils... mon fils Maurice » étaient prononcés par M°^* Roger avec un accent d'orgueil et de tendresse passionnée. Amédée devinait combien devait avoir été douce la vie de son ami, auprès d'une si bonne mère, et il ne pouvait s'empêcher de songer, par comparaison, à sa triste enfance, se rappelant surtout les lugubres repas du soir, depuis quelques années, pendant lesquels il baissait le nez sur son assiette pouî ne pas voir, toujours fixés sur lui, les yeux de son père, noyés d'ivresse, qui semblaient lui demander pardon.

Maurice laissa quelques instants sa mère faire

son éloge, en la regardant avec son joli sourire qui s'attendrissait un peu. Pourtant, il finit par l'interrompre :

— C'est convenu, maman... Je suis un phénix.

Et il alla gaiement l'embrasser.

A ce moment, la jolie servante annonça oc monsieur et mesdemoiselles Lantz », et M'"^ Roger se leva avec empressement pour recevoir les nouveaux venus.

Le lieutenant-colonel du génie Lantz, qui avait reçu le dernier soupir du capitaine Roger dans la tranchée devant le Mamelon Vert, avait peut-être, jadis, fait bonne figure sous l'uniforme à plastron de velours noir; mais, passé depuis longtemps dans les bureaux, il avait vieilli là devant les plans et les épures, courbé sur les longues tables où traînent les équerres, les godets, les règles et les compas. Avec son crâne de vieil oiseau déplumé, sa barbiche grise et mélancolique, et sa maigreur voûtée qu'étriquait encore sa redingote boutonnée militairement, il n'avait plus rien de martial. Le cerveau plein d'X, veuf, sans fortune, ayant trois filles à marier, le pauvre colonel, qui ne mettait que deux ou trois fois Tan, pour des solennités officielles, son uniforme conservé dans du camphre, dînait tous les dimanches chez ^me Roger, qui aimait en cet homme estimable le meilleur camarade de son mari, et avait invité,

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de fondation, avec lui, ses trois fillettes, se ressemblant presque exactement, trop fraîches, avec des nez retroussés et des petits yeux noirs comme des pruneaux, et toujours si soigneusement coiffées et parées, qu'on les comparait involontairement à trois jolis gâteaux montés, pour noces et festins.

On se mit à table. M°^' Roger ayant une excellente cuisinière, Amédée, pour la première fois de sa vie, mangea une foule de bonnes choses, encore plus exquises même que les petits fricots de la maman Gérard. Ce n'était pourtant qu'un dîner confortable et délicat; mais le jeune homme y trouvait la révélation de jouissances insoupçonnées. Cette table fleurie, cette nappe si douce quand on y posait la main, ces mets qui excitaient l'appétit en le satisfaisant, ces vins aux saveurs variées qui sentaient bon comme des fleurs, que de sensations agréables et nouvelles ! Le service était vivement et silencieusement fait par la gentille femme de chambre. Maurice, assis en face de sa mère, présidait le repas avec son élégante gaieté. A chacune de ses plaisanteries de bonne compagnie, le pâle visage de M^^ Roger s'éclairait d'un rayon, les trois demoiselles Lantz partaient, toutes trois ensemble, d'un petit rire discret, et le triste colonel lui-même secouait sa torpeur.

Il s'anima tout à fait au deuxième verre de bourgogne et devint assez intéressant. Il parla de la campagne de Crimée, de cette guerre chevaleresque où les officiers des deux armées ennemies échangeaient des politesses et des cigares pendant les suspensions d'armes, raconta de belles anecdotes militaires. Mais M"^*^ Roger, en voyant l'ardent visage de son fils s'enflammer d'enthousiasme à ces héroïques récits, s'était assombrie subitement. Maurice s'en aperçut le premier.

— Prenez garde, colonel! — s'écria-t-il. — Vous allez faire peur à maman, et elle va s'imaginer que j'ai encore envie d'entrer à Saint-Cyr... Mais, va! sois tranquille, petite mère. Puisque tu le veux, ton fils, respectueux et soumis, deviendra un avocat sans causes qui peindra des croûtes à ses moments perdus... Au fond, il aurait peut-être mieux aimé un cheval et un sabre dans un escadron de hussards... Mais n'importe!... L'essentiel, c'est de ne pas faire de peine à sa maman.

Et cela était dit avec tant de chaleur et de gentillesse à la fois, que M^^ Roger et le colonel échangèrent un regard attendri; les demoiselles Lantz, émues elles aussi, autant que des pâtissenes peuvent l'être, fixèrent sur Maurice leurs trois paires de petits yeux noirs, tout à coup devenus si doux, si doux, qu'Amédée ne douta plus qu'elles n'eussent, toutes les trois, un sentiment

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pour son ami, et le trouva bien heureux de n'avoir qu'à choisir entre ces trois jolies pièces de dessert.

Comme on l'aimait, ce gracieux et charmant Maurice, et comme il savait se faire aimer!

Et plus tard, au moment du Champagne, quand il se leva, sa coupe à la main, et prononça un toast burlesque, trouvant un mot aimable pour tous les convives, quelle franche gaieté, quel bon rire autour de la table! Les trois jeunes demoiselles riaient, rouges comme des pivoines; une espèce de gloussement joyeux s'échappait de la moustache tombante du colonel; M'^*^ Roger semblait rajeunie par un sourire; et. Dieu me pardonne! Amédée aperçut, dans un coin de la salle à manger, la jolie servante qui ne se gênait pas, elle non plus, et qui était, ma foi! très appétissante quand elle montrait ses dents de jeune chien.

Après le thé, le colonel, qui demeurait assez loin, du côté de l'École MiUtaire, et qui, vu le temps sec, voulait revenir à pied pour épargner la dépense d'un fiacre, partit avec ses trois gâteaux à marier; et Amédée prit congé à son tour.

Mais, dans l'antichambre, la camériste, tout en aidant Maurice à mettre son paletot, lui dit soudainement :

— J'espère que vous ne rentrerez pas trop tard, ce soir, monsieur Maurice.

TOUTE UNE JEUNESSE 8l

— Qu'est-ce que c'est, Suzanne? — repartit le jeune homme sans se fâcher, mais avec un peu d'impatience. — Je rentrerai à l'heure qu'il me plaira.

Et, tout en descendant l'escalier devant Amédée:

— Ma parole d'honneur! — dit-il en riant, -^ elle me fera bientôt des scènes de jalousie en public.

— Comment! — s'écria Amédée, heureux que son compagnon ne le vît pas rougir.

— Eh bien, oui!... N'est-elle pas gentille?... Ah! je l'avoue, Violette, je n'ai pas, comme toi, la naïveté de la fleur dont tu portes le nom... Il faut t'y résigner, tu as pour ami un affreux mauvais sujet... Au reste, sois satisfait... Je suis résolu à ne pas scandaliser davantage le toit familial. J'en ai fini avec cette effrontée, qui a commencé le feu, il faut bien le dire, et qui m'a embrassé la première, entre deux portes... Maintenant, je suis occupé ailleurs... Et, puisque nous sommes dehors et que voici une voiture... Ohé! cocher... Tu vas me permettre de te dire adieu... Il n'est que dix heures un quart... J'ai encore le temps de paraître à Bullier et d'y retrouver Zoé Mirliton... A demain, Violette.

Amédée rentra chez lui fort troublé. Ainsi, son ami était un libertin. Mais il l'excusait déjà. Ne

8a TOUTE UNE JEUNESSE

l'avait-il pas vu, tout à l'heure, si charmant pour sa mère, si respectueux devant les trois jeunes filles? Maurice se laissait emporter par la fougue de la jeunesse, voilà tout. Etait-ce à lui, Amédée, encore pur, sans doute, mais si tourmenté par les tentations et les curiosités de son âge, était-ce à lui d'être sévère? N'en aurait-il pas fait autant, s'il avait osé, s'il avait eu parfois quelques écus dans sa poche? Soyons franc. Cette nuit-là, Amédée rêva de la jolie soubrette au soupçon de moustaches.

Le lendemain, quand Amédée fit sa visite quotidienne chez les Gérard, il ne fut question que de la soirée de la veille. Amédée en parla avec l'éloquence d'un jeune homme qui a vu servir des rince-bouche au dessert pour la première fois. Louise, tout en mettant son chapeau et en prenant son rouleau de musique, — elle donnait maintenant des leçons de piano dans des pensionnats, — s'intéressa au deuil et à l'imposante beauté de M"^^ Roger; maman Gérard eût aimé à savoir comment se confectionnait l'aspic de 'volaille; le vieux graveur, resté très chauvin, écouta avec plaisir les anecdotes militaires du colonel; enfin la petite Maria exigea une description exacte de la toilette des trois demoiselles Lantz ec fit une moue dédaigneuse.

— Voyons ! Amédée, — dit brusquement la jeune fille en se regardant dans la glace du salon-

atelier, toute piquetée de taches de mouches, — répondez-moi franchement... Ces demoiselles... sont-elles mieux que moi?

— Voyez-vous la coquette? — s'écria, en éclatant de rire, le père Gérard, sans lever le nez de dessus sa planche. — Est-ce qu'on fait des questions comme ça, mademoiselle ?

Ce fut une gaieté générale. Mais Amédée avait rougi sans savoir pourquoi. Oh ! non, par exemple, les trois demoiselles Lantz, avec leurs jupes en gâteau de Savoie et leurs corsages en nougat, n'étaient pas jolies comme la petite Maria, si fraîche dans sa simple robe brune. Quel épanouissement, et comme elle embellissait de jour en jour! Il semblait à Amédée qu'il ne l'avait jamais vue avant cette minute-là. Où avait-elle pris cette taille souple et ronde, cette masse de cheveux fauves qu'elle tordait en une seule grosse natte sur le sommet de sa tête, et ce teint d'aurore, et cette bouche et ces yeux qui souriaient avec la naïveté tendre des jeunes fleurs?

Maman Gérard, qui, tout en riant comme les autres, avait un peu grondé sa fille de son accès de vanité féminine, reparla de Maurice Roger, pour changer la conversation.

Amédée ne tarissait pas d'éloges sur le compte de son ami. Il raconta comment, par tendresse pour sa mère, Maurice résistait aux bouillonne-

ments du sang militaire qui brûlait en lui. Et puis, c'était la grâce même. A dix-huit ans, il faisait les honneurs de son salon et de sa table avec les façons d'un grand seigneur.

Maria écoutait avec attention.

— Vous nous avez promis de nous l'amener, Amédée, — dit l'enfant gâtée d'un air sérieux. — Je voudrais bien le voir une fois.

Amédée renouvela sa promesse ; mais, en allant au lycée pour la classe de l'après-midi, il se rappela l'incident de la jolie servante, le nom de Zoé Mirliton prononcé par Maurice, et, pris de scrupule, il se demanda s'il devait faire connaître son ami aux demoiselles Gérard. Cette pensée l'inquiéta d'abord en l'attristant; puis il se trouva ridicule. Maurice n'était-il pas un jeune homme plein de cœur et très bien élevé? Ne l'avait-il pas vu se tenir avec tant de réserve et de tact auprès des filles du colonel Lantz?

Quelques jours après, Maurice lui ayant rappelé la visite promise aux Gérard, Amédée le présenta chez ses vieux amis.

Louise ne se trouvait pas à la maison. Depuis quelque temps, elle courait beaucoup le cachet, pour augmenter les ressources de la famille; car le graveur, toujours plus congestionné et forcé de changer, tous les ans, le numéro de ses lunettes, ne pouvait plus travailler autant qu'autrefois.

Mais le gracieux jeune homme fit la conquête du reste de la famille par son élégante bonhomie et par ses manières cordiales et naturelles. Respectueux et simple avec la maman Gérard, qu'il intimidait un peu, il fit à peine attention à Maria et ne parut pas s'apercevoir qu'il excitait au plus haut point sa curiosité. Au père Gérard il demanda modestement conseil sur son projet de faire de la peinture, s'amusa des bibelots du logis, distingua d'instinct les plus belles gravures, les toiles de quelque prix. Le bonhomme fut enchanté de Maurice. S'empressant à lui montrer son musée intime, il en oublia sa pipe — il fumait à présent des Garibaldi — et lui fit hommage de sa dernière planche, où l'on voyait — c'était une fatalité, décidément, qui poursuivait le vieux républicain! — l'empereur Napoléon III à Magenta, impassible sur son cheval, au centre d'un carré de grenadiers fauchés par la mitraille.

La visite de Maurice fut courte, et comme Amédée, qui, depuis quelques jours, avait pensé très souvent à la pedte Maria, demandait à son ami, en le reconduisant un bout de chemin :

— Comment l'as-tu trouvée?

Maurice répondit simplement: — Délicieuse! — et changea de conversation.

86 TOUTE UNE JIUNBSSI

N moment solennel approche pour les deux amis : ils vont passer leur baccalauréat ès-lettres.

Les jours où M. Violette, — au ministère, on rappelle maintenant le père Violette, tant il est vieilli et écroulé, — les jours où M. Violette ne s'est pas trop « consolé y> dans le pedt café de la rue du Four et où il est moins morne et moins silencieux que d'habitude, il dit à son fils, après le potage :

— Vois-tu, Amédée, je ne serai tranquille que lorsque tu seras reçu bachelier... On a beau dire... Cela mène à tout.

A tout, en effet. Il y a même un camarade de collège de M. Violette, reçu avec une grêle de

TOUTE UNI JEUNESSl 87

boules blanches, qui, après avoir été successivement maître d'études, journaliste, coulissier, pensionnaire à Mazas, marchand d'hommes et directeur d'une arène athlétique, — il citait Homère dans ses boniments, — ouvre, à présent, les portières devant l'Ambigu, et attend la soupe à la porte des casernes en tenant à la main une vieille boîte de thon mariné.

Que M. Violette se rassure! Son fils se présente au a bachot » le même jour que son ami Maurice, et tous les deux sont reçus honorablement. Un petit vieux à tête de macaque — l'examinateur scientifique — a bien fait patauger Amédée à propos de l'azote; mais le candidat est reçu tout de même. Il peut prétendre à tout, aujourd'hui. A tout, vous entendez bien.

A quoi, d'abord, si on y réfléchit, pourtant? — Et M. Violette y réfléchit, quand il n'a pas encore fait sa station rue du Four. A quoi Amédée peut-il bien prétendre? A pas grand'chose.

Sans doute, il pourrait entrer au mmistère, comme auxiliaire. Cent vingt-cinq francs par mois, et la gratification. Eh! eh! ce ne serait pas trop mal, pour débuter.

Mais M. Violette se rappelle ses sempiternelles années de bureau et tout le mal qu'il s'est donné pour deviner ce fameux rébus, resté célèbre dans l'administration, celui qui représentait d'abord

un jeune lapin satisfaisant un besoin impérieux, puis un jeu de piquet avec la retourne, marquée d'un E majuscule, ce qui signifiait : Lapereau vidant sa panse. E atout. (La Providence a pensé à tout.)

Est-ce qu'Amédée va perdre sa jeunesse à déchiffrer des rébus? M. Violette rêverait pour son fils, si c'était possible, une carrière plus mdépendante, où il pût montrer de l'initiative. Le commerce, par exemple? Oui! c'est plein d'avenir, le commerce. A preuve, l'épicier d'en face, un naïf qui n'a pas assez donné de coups de pouce, probablement, et qui vient de se pendre dans son arrière-boutique, plutôt que de faire faillite. M.Violette verrait avec plaisir son fils dans le commerce. S'il entrait chez M. Gaufre? Pourquoi pas? Le jeune homme pourrait devenir, par la suite, l'associé de son oncle, faire fortune.

M. Violette en parle à Amédée.

— Si nous allions voir ton oncle Isidore, dimanche matin?...

L'idée de vendre des chasubles et des chemins de croix ne sourit guère à Amédée, qui cache au fond de son tiroir un petit cahier plein de sonnets et qui roule dans sa tête un plan de drame romantique, oii l'on dira : ce Pâques-Dieu !» et a Messeigneurs! » Mais, avant tout, il' veut contenter son père. Il est si heureux de s'apercevoir que, depuis quelque temps, M. Violette s'intéresse

TOUTE UNE JEUNESSE Sç

davantage à lui, résiste un peu à sa funeste habitude. Le jeune homme se laisse donc faire. Le dimanche suivant, à midi, il se présente rue Servandoni, accompagné de son père.

Le ce bondieusard » les reçoit avec bonne humeur, ma foi! Il arrive de la grand messe et vient de se mettre à table. Il leur propose même de l'imiter et de goûter à ses rognons sautés, un des triomphes de Bérénice, qui sert le déjeuner avec des mains chargées de bagues.

Mais les Violette ont déjeuné; et Temployé expose sa requête.

— Oui ! — dit Toncle Isidore, — Amédée pourrait entrer dans la maison. Seulement, vous savez, Violette, ce serait toute une éducation à refaire... Il faudrait commencer par le commencement, suivre la filière... Oh! le garçon ne serait pas mal traité! Il prendrait ses repas avec moi, n'est-ce pas, Bérénice?... Mais, d'abord, il faudrait trimer un peu, comme moi, quand j'ai débarqué de ma province, apprendre le travail du magasin, ficeler les paquets...

M. Violette regarde son fils et s'aperçoit qu'il a rougi de honte. Le pauvre homme reconnaît son erreur. A quoi bon avoir ébloui M. Patin, en pleine Sorbonne, en lui citant, sans broncher, trois vers d'Aristophane, si c'est pour devenir homme de peine et emballeur? Allons! Amédée

bâillera devant les cartons verts et piochera les rébus de V Illustration. C'était écrit !

On prend donc congé de l'oncle Isidore.

— Nous y réfléchirons, monsieur Gaufre, et nous reviendrons vous voir.

Mais, à peine Bérénice a-t-elle refermé la porte sur eux :

— Il n'y a décidément rien à attendre de ce vieil égoïste, — dit M. Violette à son fils, — et nous irons voir demain mon chef de division, M. Courtet, à qui j'ai parlé de toi, à tout événement.

C'est un assez brave homme, ce chef de division. Oh! trop de morgue et d'empois, bien sûr; sa rosette rouge, large comme une pièce de quarante sous, crève les yeux, et il est bien imprudent de rester si longtemps adossé à la cheminée, les jambes écartées, car il va certainement brûler le fond de sa culotte. Mais n'importe! il a des entrailles. Il s'est aperçu de la pitoyable décadence du père Violette, « un pauvre diable, qui n'atteindra pas l'âge de la retraite ». Distributeur de ronds de cuir, M. Courtet en réservera un pour Amédée. Dans huit jours, le jeune homme sera nommé employé auxiliaire, à quinze cents francs par an. C'est promis, c'est fait.

Pouah! l'écœurante chaleur du poêle! Fi! la puanteur des papiers moisis ! Et pourtant, Amé-

TOUTE UNI JEUNBSSl 9?.

dëe n*a pas à se plaindre. On aurait pu lui donner des chiffres à aligner pendant cinq heures de suite. Il doit à la bienveillance de M. Courtet d'avoir été mis d'emblée à la « correspondance ». Aussi creuse- t-il son protocole et devient-il rapidement très fort en politesse officielle. Il sait maintenant la nuance délicate qui existe entre < la considération distinguée » et oc la considération la plus distinguée », et il a mesuré l'abîme qui sépare une « assurance » d'un a hommage ».

En somme, Amédée s'ennuie, mais il n'est pas malheureux ; car il a du temps pour rêver.

Le matin, il se rend à son bureau par le plus long, en cherchant à faire rimer ce jour » et « amour » sans accoucher d'une platitude, ou bien il songe au troisième acte de son drame mil-huit-cent-trentesque et à la grande scène d'amour qui doit s'y passer au pied du gibet de Montfaucon. Le soir, il va chez les Gérard, tous réunis autour de la lampe, dans la salle à manger, le père lisant son journal, les trois femmes tirant l'aiguille, et il bavarde avec Maria, qui lui répond, la plupart du temps, sans lever les yeux de son travail, peut-être parce qu'elle se doute, la coquette, qu'Amédée admire ses beaux cils baissés.

C'est en son honneur, en effet, qu'Amédée a rimé SCS premiers sonnets, et il l'adore, bien

entendu. Mais il est amoureux aussi des demoiselles Lantz, qu'il voit quelquefois chez M^^ Roger, et q')i, l'autre dimanche soir, avaient, toutes les trois, une rose dans leurs cheveux, ce qui les faisait ressembler à ces Panthéons en biscuit que les pâtissiers mettent en montre, les jours de grandes fêtes. Si Amédée était présenté aux onze mille vierges successivement, elles lui inspireraient onze mille désirs. Il y a aussi la bonne des gens du second, dont le regard de côté le trouble quand il la rencontre dans l'escalier ; et son cœur défaille chaque fois qu'il tourne le bec-de-cane d'une boutique de la rue Bonaparte, où une mercière insidieuse et blonde le force toujours à choisir des gants sang-de-bœuf, qu'il a en horreur. Amédée est bien jeune, ne l'oubliez pas; il est amoureux de l'amour.

D'ailleurs, extrêmement timide, il n'a jamais eu l'audace de dire à la jolie mercière qu'il aimerait mieux des gants vert-bronze, ni la témérité de montrer à Maria Gérard les sonnets qu'il continue à composer pour elle, et où il met à présent « amours » au pluriel afin de faire rimer ce mot avec ce toujours », ce qui est déjà un perfectionnement. Jamais il n'a même osé répondre au regard en coulisse de la petite bonne du second, et il a eu bien tort de se gêner; car, un beau matin, en passant devant la boucherie, il voit le garçon

étalier prendre la taille de la fillette, en lui disant une galanterie un peu vive sur son joli petit aloyau.

Parfois, entre la sortie du bureau et le dîner, Amédée va voir son ami Maurice, qui a obtenu de M"^' Roger — ô faiblesse maternelle! — la permission de se loger au Quartier Latin, a pour être plus à la portée de l'Ecole de Droit ».

Dans un petit entresol, très bas de plafond, de la rue Monsieur-le-Prince, Amédée aperçoit, au fond d'un nuage de tabac turc, l'élégant Maurice, en veste écarlate, étendu sur un large divan. En entrant là, Amédée aspire un capiteux effluve de luxe et de volupté. Il y a des tapis épais, des livres de poètes, joliment reliés, sur les tablettes d'une crédence, un piano toujours ouvert. Un relent de fine parfumerie se mêle à l'odeur de la cigarette, et, sur le velours de la cheminée, M"^ Irma, la favorite du maître de céans, a laissé le roman à la mode, en marquant avec une épingle à cheveux la page interrompue.

Amédée passe là une heure exquise. Maurice l'accueille toujours avec sa joyeuse bonté, où se sent à peine une nuance de protection. Il se promène dans la chambre, son torse fin bien moulé dans son veston rouge, allumant et jetant ses cigarettes, s'assied deux minutes au piano et joue un sanglot de Chopin, ouvre un Hvre et déclame une

belle page, montre ses albums à son ami, lui fait dire quelques-uns de ses sonnets, les applaudit, effleure tout enfin sans appuyer; et Amédée est de plus en plus conquis par cette grâce légère et dilettante.

Pourtant Amédée ne peut guère jouir de son ami et le trouve rarement seul. À chaque instant — la clef est sur la porte — arrivent des camarades de Maurice, des jeunes gens de plaisir comme lui, mais plus vulgaires, n'ayant pas son ton et ses manières de gentilhomme; ils viennent lui parler d'une parde projetée, lui rappeler un rendez-vous pour le soir. Souvent, l'un d'eux, son chapeau sur la tête, tape une polka, après avoir posé son cigare tout allumé sur le bord du piano. Ces viveurs effarouchent un peu Amédée, qui a le malheur d'être délicat.

Quand les visiteurs sont partis, Maurice veut retenir son ami à dîner. Mais la porte s'ouvre encore, et M^^^ Irma, frileuse sous ses fourrures et la voilette baissée, — un drôle de petit museau tout de même, — entre vivement, saute au cou de Maurice et l'embrasse en le défrisant de ses deux mains encore gantées.

— Bravo ! nous dînerons tous les trois.

Non. Amédée est effrayé par M^^« Irma, qui a déjà jeté son manchon sur le divan et a coiffé de sa toque de loutre la Vénus de Milo en bronze,

sur la cheminée. Le jeune homme s'excuse ; il est attendu à la maison.

— Sauvage, va! — lui dit Maurice, qui le reconduit en riant.

Des désirs, des rêveries ! C'est toute sa vie, au pauvre Amédée Violette. Parfois elle est triste; car il souffre en voyant son père s'enfoncer toujours plus dans son vice; car aucune femme ne l'aime et jamais il n'a dans son gousset un louis de vingt francs, un louis de plaisir et de liberté. Mais qu'il ne se plaigne pas, morbleu ! Sa vie est noble et belle! Il sourit de joie en songeant qu'il a de bons amis; son cœur bat à gros flocons à la seule pensée d'une femme ; il pleure d'ivresse en lisant de beaux vers; le spectacle de la vie lui apparaît transfiguré par l'idéal et par l'espoir. Heureux Amédée ! Il n'a pas vingt ans I

N matin d'hiver, brumeux et sombre, Amédée s'attardait au lit, quand son père entra dans sa chambre et lui remit une lettre que la femme de ménage venait d'apporter de chez le concierge.

La lettre était de Maurice, qui invitait son ami à dîner le soir même, à sept heures, chez Foyot, avec quelques camarades du lycée Henri IV.

— Tu m'excuseras de ne pas dîner avec toi ce soir, papa, — dit joyeusement Amédée. — Maurice Roger nous régale au restaurant.

Mais la gaieté du jeune homme tomba brusquement, quand il regarda son père qui venait de s'asseoir sur le bord du lit. Il était devenu presque effrayant à voir, cet homme vieux avant

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l'âge, au teint livide, aux yeux injectés de sang, avec sa mèche de cheveux d*un gris sale qui s'éparpillaient sur sa tempe droite, et rien n'était plus navrant que son geste sénile, quand il posait à plat sur ses cuisses ses mains tremblantes et décharnées. Amédée, qui savait, hélas ! comment son père en était arrivé là, eut le cœur remué de pitié et de honte.

— Es-tu souffrant, aujourd'hui? — dit le jeune homme. — Aimes-tu mieux que nous dînions ensemble, comme tous les jours?... Je vais écrire un mot à Maurice... Rien n'est plus simple.

— Non! mon enfant, non! — lui répondit M. Violette d'une voix sourde. — Va te distraire un peu avec tes amis. La vie que tu mènes auprès de moi n'est que trop monotone, et je le sais bien... Va t'amuser, tu me feras plaisir... Seulement, j'ai une idée qui me tourmente, ce matin, qui me tourmente plus que d'habitude... et je veux te la confier.

— Et laquelle donc, cher papa ?

— Amédée, au mois de mars dernier, il y a eu quinze ans que ta mère est morte... Tu Tas à peine connue... C'était la meilleure et la plus douce des créatures, et tout ce que je te souhaite, mon enfant, c'est de rencontrer une telle femme sur ton chemin, d'en faire la compagne de ta vie, et d'être plus heureux que moi, mon pauvre

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Amédée, de la conserver toujours... Or, depuis ces quinze affreuses années que ta mère n'est plus là, j'ai bien souffert, vois-tu, horriblement souffert, et je ne me suis jamais... jamais consolé... Si j'ai vécu, si j'ai trouvé, malgré tout, la force de vivre, c'est uniquement pour toi et en souvenir d'elle. Je crois avoir fait à peu près mon devoir. Te voilà grand garçon ; tu es intelligent et honnête, et tu as un emploi qui te donne du pain... Cependant, je me demande souvent... oh ! bien souvent... si, en effet, j'ai rempli tous mes devoirs envers toi... Ah ! ne proteste pas, — ajouta le malheureux homme, qu'Amédée avait entouré tendrement de ses deux bras. — Non ! mon pauvre enfant, je ne t'ai pas suffisamment aimé. La douleur avait pris trop de place dans mon cœur... Dans ces dernières années surtout, je n'ai pas assez vécu auprès de toi, pas assez appuyé ma faiblesse sur ton jeune bras... J'ai trop cherché la soUtude... Tu me comprends, Amédée, — s'écria- t-il dans un sanglot, — je ne puis pas t'en dire davantage... Il y a des heures de ma vie qu'il faut que tu ignores, et, si tu as le chagrin de savoir ce que je deviens pendant ces heures-là, il faut que tu n'y penses jamais, que tu l'oublies... Je t'en supplie, mon enfant, ne me juge pas avec sévérité... et, un de ces jours, si je m'en allais... Ah! il faut t'y attendre... le fardeau de

ma douleur est trop lourd; il m'écrasera... Eh bien, si je m'en allais, promets-moi, mon fils, d'être indulgent pour ma mémoire, et, quand tu penseras à ton père, de te dire seulement : « Il a été bien malheureux ! »

Amédée pleurait à chaudes larmes sur l'épaule de M. Violette, qui, de ses mains tremblantes, caressait doucement la belle chevelure de son fils.

— Mon père, mon bon père, — disait Amédée en sanglotant, — je te respecte et je t'aime de tout mon cœur. Je vais m'habiller bien vite. Nous irons ensemble au ministère, nous en reviendrons de même, et nous dînerons tous les deux, comme une paire d'amis... Laisse-moi ne pas te quitter aujourd'hui, je t'en conjure!

Mais M. Violette s'était levé tout d'un coup, comme prenant une résolution.

— Non ! Amédée, — fit-il avec fermeté. — Je t'ai dit tout ce que j'avais à te dire, et ton cœur s'en souviendra... Il suflfit... Va t'amuser, ce soir, avec tes amis. A ton âge, la tristesse est dangereuse... Moi, j'irai dîner chez le père Bastide, qui vient de prendre sa retraite, et qui m'a vingt fois invité à venir voir sa maisonnette, au Grand- Montrouge... C'est convenu... Je le veux, entendstu bien... Allons! essuie tes yeux et embrassemoL

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Et, après avoir encore étreint longuement et tendrement son fils, M. Violette sortit de la chambre. Amédée l'entendit, dans l'entrée, prendre son chapeau et sa canne, ouvrir et fermer la porte, et descendre l'escalier d'un pas pesant.

Un quart d'heure après, comme le jeune homme traversait le Luxembourg pour se rendre, lui aussi, au bureau, il rencontra Louise Gérard, son rouleau de musique à la main, qui allait donner ses leçons en ville. Il fit quelques pas à côté d'elle, et l'excellente fille remarqua tout de suite ses yeux rouges et sa figure bouleversée.

— Qu'avez -vous donc, Amédée? — lui demanda-t-elle avec inquiétude.

— Louise, — lui répondit-il, — ne trouvezvous pas que mon père est bien changé depuis quelques mois ?

Elle s'arrêta, et fixa un moment sur lui, en silence, des yeux brillants de compassion.

— Bien changé, en effet, mon pauvre Amédée. Vous ne me croiriez pas, si je vous disais que je ne l'ai pas remarqué... Mais, quelle que soit la cause qui a pu... comment dirai-je ?... qui a pu altérer ainsi la santé de votre père, vous ne devez songer qu'à une chose, mon ami: c'est qu'il a été bien tendre et bien dévoué pour vous, qu'il est resté veuf tout jeune, qu'il ne s'est pas rema-

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rie, et qu'il a subi, pour se consacrer tout entier à son unique enfant, de longues années de solitude et de douloureux souvenirs... Il faut penser à cela, Amédée, à cela seulement.

— Je ne l'oublie jamais, ma chère Louise, n'en doutez pas... et mon cœur est plein de recon naissance... Ce matin encore, il a été pour moi si affectueux et si bon... Mais sa santé est ruinée il est maintenant un vieillard sans force. Bientôt — j'en ai plus que la crainte, j'en ai la certitude, — bientôt, il sera incapable de tout travail Je vois encore trembler ses pauvres mains... Or, il n'a même pas droit à la retraite. S'il ne pou vait plus faire sa besogne au ministère, à peine obtiendrait-il — et par faveur, encore ! — un maigre secours... Et moi, pendant de longues années, je ne puis espérer qu'un salaire insuffisant... Oh ! penser que la catastrophe approche, qu'un de ces jours il peut tomber malade, devenir infirme, peut-être, et que nous serons presque des indigents, et que je ne pourrai pas entourer de soins sa vieillesse... Voilà ce qui me fait frémir.

Ils marchaient côte à côte sur la terre molle et humide du grand jardin, parmi les arbres dépouillés, et un brouillard léger, mais pénétrant et amer, les faisait frissonner sous leurs vêtements.

— Amédée, — dit Louise en regardant le jeune homme avec une sérieuse douceur, — je vous ai connu tout petit et je suis votre aînée... J'ai vingt-deux ans révolus, Amédée... cela fait de moi presque une vieille fille, et cela me donne le droit de vous gronder un peu. Vous manquez de confiance dans la vie, mon ami, et c'est mal, à votre âge... Allez ! nous avons tous nos soucis. Croyez-vous que je ne m'aperçoive pas que mon père vieillit beaucoup, lui aussi, que ses yeux baissent, et que nous sommes, à la maison, bien plus gênés qu'autrefois?... En sommes-nous plus tristes ? Maman fait moins de petits plats, et moi, je cours Paris pour gagner mes cachets, voilà tout. Mais nous vivons à peu près comme avant; et notre chère Maria... c'est notre jolie enfant, à tous, et elle est la joie et la parure de la maison... eh bien, notre Maria a tout de même, de temps en temps, une robe fraîche et un gentil chapeau... Je n'ai pas d'expérience, mais il me semble que, pour me sentir vraiment malheureuse, il faudrait que je n'eusse plus personne à aimer. C'est la seule privation qui vaille la peine qu'on s'en occupe, celle-là... Savez-vous que je viens d'avoir une des plus grandes joies de ma vie ? Je m'étais aperçue que papa fumait moins que d'habitude, pour faire des économies, le pauvre homme! Mais, par bonheur, j'ai trouvé une leçon nou-

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velle, aux BatignoUes, et, dès que j'ai eu Targent de mon premier mois dans ma poche, j'ai rapporté un gros paquet de tabac et je le lui ai mis sur sa planche... Il ne faut jamais se plaindre, tant qu'on a le bonheur de conserver ceux qu'on aime... Je sais le chagrin secret qui vous torture au sujet de votre père; mais songez qu'il a bien souffert, qu'il vous aime, que vous êtes sa véritable consolation... Et quand vous serez dans vos idées noires, venez chez vos vieux amis, Amédée. Ils tâcheront de vous réchauffer le cœur au foyer de leur amitié et de vous communiquer leur courage, le courage des pauvres gens, qui est fait d'un peu d'insouciance et de beaucoup de résignation.

Ils étaient arrivés sur la terrasse florentine où sont les reines et les dames de marbre, et, au delà de la balustrade ornée de grands vases, ils apercevaient, noyés dans la brume, le morne bassin avec ses deux cygnes, la solitude des allées bien sablées, les boulingrins sans fleurs, d'une verdure pâle, entourés de squelettes de lilas, et la façade du vieux palais, dont l'horloge marquait dix heures.

— Dépêchons-nous, — dit Louise, après un regard jeté au cadran, — et reconduisez-moi jusqu'à l'omnibus de l'Odéon... Je suis un peu en retard.

Tout en marchant à côté d'elle, il la considérait. Hélas ! non, elle n'était pas belle, la pauvre Louise, malgré ses grands yeux si aimants, et pas coquette non plus. Un méchant chapeau fermé, un mantelet serraift les épaules, des gants re teints, des gros souliers de fatigue, oui ! c'était bien la maîtresse de musique à deux francs l'heure. Mais quelle bonne et vaillante fille ! Avec quelle effusion de cœur elle avait parlé des siens ! C'était pour gagner le tabac du père et la robe neuve de sa jolie sœur, dont elle prononçait le nom avec un sourire maternel, qu'elle partait ainsi dès le matin, par le brouillard, et qu'elle allait rouler dans les voitures publiques et courir les boues de Paris. Sa personne, encore plus que ce qu'elle venait de dire, versait au cœur du faible et mélancolique Amédée l'énergie et le désir des virils desseins.

— Ma chère Louise, — dit-il avec émotion, — je suis bien heureux d'avoir une amie telle que vous... Et voilà si longtemps !... Vous rappelezvous, quand nous étions enfants, nos chasses au bonnet à poils ?

Ils venaient de sortir du jardin et se trouvaient derrière l'Odéon. Les deux chevaux de l'omnibus en stadon, deux percherons d'un blanc jaunâtre, déjà fadgués et montrant leurs côtes, frottaient leurs museaux l'un contre l'autre, comme pour

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se caresser; puis le cheval de gauche leva sa lourde tête et la posa amicalement sur la crinière de son compagnon.

Louise désigna du doigt à Amédée les deux pauvres bêtes, dont l'attitude était touchante.

— Leur sort — dit-elle en souriant — est bien dur, n est-ce pas?... N'importe! ce sont de bons camarades, eux aussi... et c'est assez pour qu'ils le supportent.

Et, après avoir donné une poignée de main à Amédée, elle grimpa lestement dans la voiture.

Toute la journée, au ministère, Amédée fut encore inquiet de son père, et, vers quatre heures, un peu avant l'instant du départ, il se rendit au bureau de M. Violette. Mais on lui apprit là que l'employé venait précisément de partir, en disant qu'il dînait au Grand-Montrouge, chez un ancien camarade; et Amédée, un peu rassuré, se décida à rejoindre son ami Maurice au restaurant Foyot.

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MÉDÉE arriva le premier au rendezvous; mais, à peine eut-il prononcé le nom de Maurice Roger, qu'une voix de bronze beugla en haut d'un escalier en vrille : a Voyez... Salon jaune », et qu'il fut conduit et introduit devant un couvert éblouissant par un garçon à barbiche de yankee, agile comme un prestidigitateur.

Ce frétillant personnage escamota immédiatement à Amédée son pardessus et son chapeau, et le laissa seul dans le cabinet tout radieux de bougies allumées.

Évidemment, il s'agissait d'un festin. Un majestueux buisson d'écrevisses flamboyait au milieu

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de la table, et chaque couvert — il y en avait cinq — était escorté de son peloton de verres, grands et petits.

Presque aussitôt Maurice survint, accompagné des autres convives, trois jeunes gens mis avec une grande recherche, en qui Amédée ne reconnut pas tout d'abord les « potaches » à barbe naissante, à tunique sale, à bas bleus tirebouchonnés, qui naguère usaient en même temps que lui les fonds de leurs pantalons à liseré rouge sur les bancs du lycée Henri IV.

Mais, après des: « bah! c'est toi! », des poignées de main et des « t'en souviens-tu ! » tout le monde se retrouva.

Comment ! ce bout d'homme râblé, le nez au vent, si satisfait de sa personne, et qui ne perd pas un pouce de sa taille, c'est Gorju, qui voulait se faire acteur? Mais il l'est maintenant, ou à peu près, puisqu'il suit le cours de Régnier au Conservatoire. Déjà cabotin des pieds à la tête, il porte beau, et, depuis trois minutes qu'il est entré, il a regardé dix fois dans la glace son nez retroussé et sa face aux gros traits, faite pour être vue de loin, dont les joues sont devenues bleues sous le rasoir. Son premier soin est d'informer Amédée qu'il a renoncé à son nom de Gorju, impossible au théâtre, et qu'il a pris le pseudonyme de Jocquelet. Puis, sans perdre un instant,

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il parle de sescc moyens », de son a charme » et de son ce physique ».

Et ce grand et beau garçon à favoris si purs dont la tête aux traits réguliers a l'air d'avoir été sculptée dans du savon et qui vient de déposer sur le canapé une lourde serviette d'avocat? Mais c'est Arthur Papillon, le lauréat en discours ladn, celui qui voulait organiser une ce parlotte » au lycée et diviser la classe de rhétorique en groupes et en sous-groupes, comme un parlement. « Qu'est-ce que tu deviens, Papillon? » Papillon fait son droit et est secrétaire de la conférence Patru, naturellement.

Par exemple, Amédée a tout de suite reconnu le troisième convive.

— Tiens ! Gustave ! — s'est-il écrié joyeusement.

Oui! Gustave, l'ancien ce cancre », celui qu'on appelait Porte-Bonheur, parce que son père avait fait une immense fortune dans les guanos. Pas changé, Gustave ! Toujours ses yeux creux et son teint de vert-de-gris. Mais quel chic ! Tout à l'anglaise, depuis le bout de ses bottines poin allées de petits trous, jusqu'au fer à cheval de son épingle de cravate. On dirait un jockey endimanché. Ce farceur de Gustave ! Et que fait-il, à présent? Mais rien. Son père n'a-t-il pas gagné deux cent mille livres de rente à tripoter dans les

fientes d^albatros ? Gustave apprend à connaître la vie, voilà tout; et il entend, par là, se réveiller tous les jours vers midi, avec la bouche amère du souper de la veille, et, toutes les nuits, être surpris par Taurore à la table de baccarar du Club des Gâteux, après cinq heures d'horloge passées à dire ce bac! » d'une voix sourde et accablée. Gustave apprend la vie, vous dis-je; ce qui, vu sa mine de clown macabre, pourrait bien l'amener, un de ces jours, à faire une tout autre connaissance. Mais qui pense à la mort, à cet âge-là? Gustave veut connaître la vie, en tendez- vous? et quand une grosse quinte de toux l'interrompt dans un de ses éclats de rire idiots, ses camarades du Club des Gâteux lui tapent dans le dos en lui disant qu'il a avalé de travers. Satané Gustave, va I

Cependant, le garçon aux allures d'escamoteur paraît avec le potage, et il a tellement un geste de Robert-Houdin en découvrant la soupière, qu'on est tout surpris de n'en pas voir jaillir un bouquet de roses ou un lapin vivant. Mais non ! c'est une croûte-au-pot, tout simplement, etles convives l'attaquent avec vigueur et en silence. Mais, après le vin du Rhin, toutes les langues se délient, et dès que la sole Normande a été engloutie, — oh ! les glorieux appétits de la vingtième année I — les dnq jeunes gens parlent tous à la fois.

Quel tapage ! Les phrases se croisent comme des fusées. Gustave, forçant sa voix éreintée, vante les performances d'un ce stepper » qu'il a essayé, le matin même, dans l'allée des cavaliers. — Entre nous, il aurait mieux fait de rester tard au lit et de boire un peu d'huile de foie de morue. — Maurice crie au garçon de déboucher le château- Léoville. Amédée ayant parlé de son drame au futur comédien, Gorju, dit Jocquelet, de sa voix de trompette qui sort de son nez en trompette, tranche immédiatement de l'homme d'expérience, propose ses conseils et cite avec admiration le fameux mot de Talma à un poète dramatique : ce Surtout, pas de beaux vers !» Et Arthur Papillon, qui se destine à la tribune et trouve l'occasion excellente pour s'exercer à dominer le tumulte des Assemblées, brame, pour lui tout seul, l'éloge d'un discours de Jules Favre, qu'il a entendu la veille au Corps législatif

Dans cette mêlée de conversations, le timide Amédée est vaincu d'avance; Maurice, lui aussi, ne tarde pas à se taire, avec un sourire un peu dédaigneux sous sa jolie moustache dorée; et un accès de pituite met bientôt Gustave hors de combat. Seuls, pareils à deux vaisseaux de ligne qui lâchent tour à tour leur bordée, l'avocat et le cabotin continuent à se canonner de paroles. Arthur Papillon, qui est de l'opposition libérale

et souhaite que le gouvernement impérial revienne au a jeu pacifique et légulier des institutions parlementaires », a le dessus un moment et développe, d'une bv,^le voix ronde, le dernier article du Courrier du Dimanche; mais, déployant son terrible organe où semblent éclater tous les buccins de Gédéon, le comédien reprend roffensive, et, décidément victorieux, il débite cent sottises, déclare que le personnage d'Alceste doit être poussé au bouffon, blague Shakespeare et Hugo, exalte Scribe et les oc carcassiers », et, malgré son profil de gargouille moyen-âge qui lui assure pour l'avenir, dans l'emploi comique, le sociétariat à part entière, il aflSrme qu'il est venu au monde pour jouer les jeunes premiers et qu'il se charge de rendre ce sympathique » le rôle de Néron dans "Brirannicus.

Cela deviendrait assommant sans Tentrée en scène des perdreaux truffés que l'escamoteur découpe et distribue en moins de temps qu'il ne lui en faudrait pour battre un jeu de cartes ce nullement préparé ». Il sert même au naïf Amédée le plus mauvais morceau, absolument comme il le forcerait à choisir le neuf de trèfle. Puis il verse lechambertin; de nouveau toutes les têtes s'exaltent, et l'entretien — c'était inévitable — tombe sur les femmes.

C'est Jocquelet qui a commencé, en pronon-

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çant le nom d'une des plus jolies artistes de Paris. Il les connaît toutes, les décrit comme si elles avaient ôté leur corset devant lui, dresse la liste de leurs amants, détaille leurs beautés comme un marchand d'esclaves.

— Ainsi, la petite Lucile Prunelle qui vient de < se mettre » avec le grand Moncontour...

— Pardon, — interrompt Gustave (mon Dieu! qu'il a mauvaise mine!), — pardon... elle l'a déjà quitté pour Cerfbeer, le banquier.

— Moi, je te dis que non.

— Moi, je te dis que si.

On se disputerait presque, si Maurice, pour rompre les chiens, n'attaquait, de son air affable et goguenard, le bel Arthur Papillon au sujet de ses amours.

Car le jeune avocat boit beaucoup de tasses de thé orléanistes, va dans les mêmes salons que Beulé et Prévost- Paradol, accompagne des femmes politiques aux réceptions de l'Académie française.

— C'est par là que tu dois faire des ravages, scélérat !

Mais Papillon se défend, avec des sourires pleins de fatuité et de sous-entendus. Selon lui, — et il met les deux pouces dans les entournures de son gilet. — l'ambitieux doit être chaste.

— cAbsTÎneo Venere, — dit-il en baissant co-

iniquement les yeux; car il ne craint pas la citation latine.

D'ailleurs, il se déclare très difficile en cette matière. Il rêverait une Ègérie, un esprit supérieur. — Ce qu'il ne dit pas, c'est qu'un petit trottin de modiste, à qui, hier même, il a voulu parler dans la rue Soufflot, en sortant de l'École de Droit, l'a toisé des pieds à la tête en le menaçant des sergents de ville.

Sur une nouvelle plaisanterie de Maurice, l'avocat formule en ces termes son programme amoureux :

— Voyez-vous... Une femme aurait-elle l'intelligence d'Hypatie, la sensibilité d'Héloïse, le sourire de la Joconde et les jambes de l'Andope, si elle n'a pas aussi la gorge de la Vénus de Médicis... je ne saurais l'aimer.

Sans aller si loin, le comédien se montre aussi très exigeant, notamment au point de vue plastique. Pour lui, Déborah, la tragédienne de l'Odéon, — une statue grecque ! — a de trop grandes mains; et la ravissante Blanche Pompon, qui incendie les avant-scènes des Variétés, n'est qu'une poupée de cire.

Mais c'est Gustave, surtout, qui est intraitable. Excité par le vin de Bourgogne, — un demi-verre d'Eaux-Bonnes dans du lait chaud, le marin, c'est ça qui serait meilleur pour lui ! — il proclame que

la plus belle créature du monde n est jamais agréable, après tout, que pour une nuit. Chez lui, c'est une chose arrêtée, une affaire de principe. Il n'a même, assure-t-il, fait qu'une exception à cette règle, en faveur de l'illustre danseuse du Casino Cadet, Nini l'Auvergnate, parce qu'elle est d'un drôle quand on soupe avec elle... Ah! mes enfants, d'un drôle... Non! c'est à crever !

A crever ! Oui ! mon cher monsieur Gustave. C'est, en effet, ce qui vous arrivera un de ces quatre matins, si vous ne vous décidez pas à mener une vie plus raisonnable, — et à la condition de passer tous vos hivers dans le Midi, encore.

Le naïf Amédée est au supplice. Toutes ses illusions — désir et sentiment mêlés — sont blessées cruellement. Et puis, il vient de se découvrir une déplorable faculté, une nouvelle cause d'être malheureux : le spectacle de la sottise le fait souffrir. Que ces jeunes gens sont grossiers et menteurs! Gustave lui semble un pur crétin, Arthur Papillon un pédant, et quant à Jocquelet, il le trouve aussi insupportable qu'une grosse mouche à viande bourdonnant entre la vitre et le rideau, dans la chambre d'un homme nerveux.

Heureusement, Maurice fait encore diversion, en éclatant d'un juvénile éclat de rire.

— Eh bien, mes amis, — s*écrie-t-il, — vous êtes tous des niais, et je ne suis pas comme vous, par Priape! Je ne crache pas dans ma soupe... Vive la femme et vivent les femmes!... Oui* toutes ! Les jolies... et les autres !... Car ce n'est pas vrai, il n'y a pas de laides, nom d'un sexe!.. Je ne veux pas m'apercevoir que cette miss de keepsake a des pied^ d'Anglaise, et j'oublie le teint de moissonneuse de la fille d'auberge, si sa gorge est ferme au point d'user la toile de sa chemise... Donc, ne dites plus d'âneries et faites comme moi! Mordez dans toutes les pommes pendant que vous avez des dents... Gaudeamus igitur... Savez-vous pourquoi, au moment où je chiffonne la maîtresse de la maison, je fais attention au nez de la soubrette qui apporte une lettre sur le plateau ? Et savez-vous pourquoi, en sortant de chez Cydalise qui a mis sa rose à ma boutonnière, je tourne la tête au passage de Margoton, qui revient du marché, son panier sous le bras ? C'est parce que c'est une autre, mes enfants! Une autre, voilà le grand mot!... Oui! les mille et trois... Don Juan a raison... Je sens couler dans mes veines son beau sang de libertin... et le garçon va nous déboucher un peu de Champagne, n'est-ce pas ? pour boire à la santé de l'amour !

Maurice est un cynique ; mais cette explosion de jeunesse fait du bien quand même. Tout le

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monde applaudit. Le prestidigitateur en tablier blanc, qui s*agite autour de la table comme un pensionnaire du Palais des singes, fait sauter le bouchon d'une bouteille de rœderer, — c'est étonnant qu'il n'en sorte pas un feu d'ardfice, — et voilà la bonne humeur revenue.

Elle règne, bruyante, jusqu'à la fin du repas, qui est gâtée par cet imbécile de Gustave. Il a voulu boire trois verres de kummel, — pourquoi ne lui a-t-on pas versé plutôt du sirop de bourgeons de sapin? — et, s'imaginant que Jocquelet l'a regardé de travers, il manifeste subitement l'intention formelle de Téventrer avec la carafe. Le comédien, très pâle, se rappelle toutes les scènes de provocation qu'il a vues au théâtre; il se raidit sur sa chaise, bombe son thorax, balbutie: ce A vos ordres ! » essaye de a jouer la situation ». Mais c'est bien inutile. Gustave, saisi par Maurice et par Amédée, est décidément gris comme la Pologne; aux objurgations de ses amis il ne répond que par un torrent de larmes et s'effondre sur la table, en brisant quelque vaisselle.

— Allons ! il faut rentrer le bébé, — dit Maurice, avec un signe au garçon.

A toi, Robert-Houdin ! En un clin d'œil, le haillon humain qui s'appelle Gustave est enlevé de sa chaise, vêtu de son pardessus, coiffé de son

chapeau, redressé, retapé, descendu en bas de l'escalier en vrille, bourré dans un fiacre. Puis i*escamoteur revient et exécute son dernier tour en faisant disparaître l'assiette où Maurice a jeté quelques louis pour payer la carte.

Il est tard, pas loin d'onze heures, et les camarades se donnent les poignées de main de l'adieu dans un brouillard intense, qui sent la suie, et où les becs de gaz ressemblent aux lanternes de papier des marchandes d'oranges. Brr I ! ! Quelle humidité !

— Adieu.

— Au revoir.

— Bonsoir à ces dames.

Arthur Papillon, qui est en habit et en cravate blanche, comme tous les soirs, a encore le temps de se montrer dans un salon politique de la rive gauche et d'y apercevoir l'historien genevois, Moichod, auteur de cette fameuse Histoire de CN^poléon, où il est établi que Bonaparte fut un médiocre général et que toutes ses batailles ont été gagnées par ses lieutenants. Jocquelet, lui, veut entrer à l'Odéon et entendre, pour la dixième fois, le cinquième acte d'une pièce à grand succès de l'école du bon sens, dans laquelle le héros, après avoir déblatéré contre l'argent pendant quatre actes, en vers mal rimes, épouse, au dénouement, la jeune fille millionnaire, pour

Il8 TOUTE UNE JEUNESSE

la plus grande satisfaction des bourgeois. Quant à Maurice, avant d'aller rejoindre, rue Monsieurle-Prince, M^^^ Irma, qui a dû prendre la clef sous le paillasson et qui est probablement en train de faire ses papillotes, il reconduit Amédée un bout de chemin.

— Un peu serins, n'est-ce pas ? les camarades, — dit-il à son ami.

— Ils m ont presque dégoûté, je te l'avoue, — répond le jeune homme. — Leur brutalité, en parlant des femmes et de l'amour, m'a froissé le cœur... Et toi-même, Maurice, — tant pis ! je serai franc, — toi dont la personne est si fine et si fière, laisse-moi croire que tu n'as pas dit la vérité, que tu as fait le fanfaron de vice, pour leur complaire. Non ! il n'est pas possible que tu te contentes de satisfaire tes appétits, d'obéir à ton tempérament... Tu dois avoir un autre idéal; ta conscience doit te reprocher...

Mais Maurice interrompt brusquement la tirade, en riant d'avance du mot qu'il va dire.

— Ma conscience !... O tendre et naïve Violette, ô modeste fleur des bois !... Mais la conscience, mon pauvre ami, c'est comme les gants de Suède: ça se porte sale. Adieu... Nous recauserons de ça un jour qu'Irma ne m'attendra pas.

Amédée regagne alors tout seul la rue Notre-

Dame-des-Champs, frissonnant dans le brouillard, , plein de tristesse et de malaise.

Non ! non ! ce n'est pas vrai. Il y a un autre amour que celui des brutes; il y a d'autres femmes que les filles de plaisir. Et voilà qu'il pense à sa camarade d'enfance, à la jolie petite Maria, et qu'il la revoit, brodant près de la lampe de famille et causant avec lui sans lever les yeux, pendant qu'il admire ses beaux cils baissés; et il est stupéfait en songeant tout à coup que la présence de cette enfant délicieuse ne lui a jamais donné le moindre trouble, qu'il n'a jamais souhaité d'autre bonheur que celui d'être auprès d'elle. Pourquoi un sentiment pareil au sien ne s'épanouirait-il pas un jour dans le cœur de Maria ? N'ont-ils pas grandi ensemble? N'est-il pas le seul jeune homme qu'elle connaisse intimement? Devenir son fiancé, quelle douceur ! Par un charmant scrupule, il se reproche, le pauvre enfant, les désirs impurs qui l'ont parfois tourmenté. Oui! c'est ainsi qu'il faut aimer. Désormais, il fuira toutes les tentations, il passera toutes ses soirées chez les Gérard, comme le lui conseillait la bonne Louise; il se tiendra le plus près possible de sa chère petite Maria, content de l'entendre parler de la voir sourire, et il attendra, dans la chasteté, le cœur plein de tendresse, l'instant où elle s'apercevra enfin qu'il l'aime et où elle consentira

à devenir sa femme. Oh! Texquise union de deux virginités, l'adorable baiser de deux bouches innocentes ! Est-ce qu'un tel bonheur existerait?

Ce beau rêve a réchauffé le cœur du jeune homme. Il arrive, tout joyeux, devant sa maison; il donne un vigoureux coup de sonnette, grimpe lestement les étages et ouvre la porte de son logis. Mais quoi?... Son père est donc rentré bien tard? Un filet de lumière brille sous la porte de sa chambre à coucher.

— Pauvre homme ! — pense Amédée, se rappelant la scène du matin. — Serait-il indisposé?... Voyons vite...

Mais à peine a-t-il ouvert la porte qu'il recule en poussant un cri de détresse et d'horreur.

A la lueur de la bougie qui brûle sur la cheminée, Amédée a vu son père étendu sur le parquet, la chemise débraillée et rouge de sang, tenant encore dans sa main droite, crispée par l'agonie, le rasoir avec lequel il s'est coupé la gorge.

Oui! elle a lieu quelquefois, l'union absolue de deux pauvres êtres dans l'amour, et c'est le bonheur sur la terre ! Mais si l'un des deux meurt, l'autre ne se console pas.

M. Violette ne s'est pas consolé.

AiNTENANT, Amédëc n*a plus de famille.

Au lendemain de la mort de son père, il a même rompu violemment avec son seul parent, M. Isidore Gaufre. Car le bondieusard, sous prétexte que le suicide lui faisait horreur, a laissé mener au cimetière, dans un corbillard de sixième classe, le mari de sa propre nièce, et n'a pas honoré de sa présence un convoi auquel le chemin de la paroisse était interdit, ce qui n'a pas empêché le saint homme, ce jour-là même, d'engloudr à son déjeuner, tout en tonnant contie les progrès du matérialisme, des tripes à la mode de Caen, chef-d'œuvre hebdomadaire de Bérénice.

Amédée n'a plus de famille, et ses amis sont dispersés.

En récompense de deux examens de droit que Maurice a passés comme en se jouant, M™^ Roger a voulu régaler son fils d'un voyage en Italie, et ils viennent de partir ensemble.

Quant aux Gérard, ah ! les pauvres gens ! Juste un mois après la mort de M. Violette, le vieux graveur a été tué raide, sur sa planche, par une attaque d'apoplexie foudroyante, et, ce jour-là, l'on n'aurait pas trouvé cinquante francs dans le tiroir de la commode. Autour du trou béant où l'on descendit, congrument vêtu de sapin, l'obscur et honnête artiste, il n'y eut que le groupe noir des trois femmes qui pleuraient, Amédée en grand deuil de son père et une douzaine d'anciens camarades de Gérard, rapins vieillis à chapeaux pointus, dont les crinières romantiques avaient grisonné. Tout de suite, il fallut vendre, pour faire un peu d'argent, ce qui restait d'épreuves de choix dans les cartons, les quelques morceaux de peinture donnés jadis par des amis devenus plus ou moins célèbres, les derniers bibelots en ruines, enfin le pauvre trésor d'art qui faisait le charme du logis. Puis maman Gérard, afin que sa fille aînée fût un peu moins éloignée des pensionnats qui l'employaient comme maîtresse de piano, s'en alla loger tout là-haut, rue Saint-Pierre, à Mont-

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martre, où Ton trouva un petit rez-de-chaussée pas cher, avec un jardinet grand comme la main.

Amédée, réduit à ses cent vingt-cinq francs par mois, avait dû, lui aussi, quitter le logement trop coûteux de la rue Norre-Dame-des-Champs, vendre la plus grande partie du mobilier familial. Ne gardant que ses livres et de quoi garnir une chambrette, il s'était perché, au faubourg Saint-Jacques, sous les toits d'une vieille maison.

C'était bien loin de là, Montmartre et la rue Saint-Pierre. Voilà que, dans son chagrin, il ne pouvait plus voir aussi souvent qu'il l'aurait voulu les amies qu'une communauté de deuil lui rendait plus chères que jamais.

Une seule consolation lui restait, le travail littéraire. Il s'y jeta éperdument, endormit sa douleur avec le fécond et merveilleux opium de la poésie et du rêve. D'ailleurs, il commençait à trouver sa voie, sentait qu'il avait à dire quelque chose de nouveau. Depuis assez longtemps déjà, il avait jeté au feu ses premiers vers, imitations maladroites des maîtres préférés, et son drame mil-huit-cent-trentesque, où les deux amants chantaient un duo de passion sous le gibet. 11 revenait à la vérité, à la simplicité, par le chemin des écoliers, par le plus long. Le goût et le besoin le prirent à la fois d'exprimer naïvement, sincère-

ment, ce qu'iJ avait sous les yeux, de dégager ce qu'il pouvait y avoir d'humble idéal chez les petites gens parmi lesquels il avait vécu, dans les mélancoliques paysages des banlieues parisiennes où s'était écoulée son enfance, en un mot, de peindre d'après nature. Il essaya, sentit qu'il réussissait, et il vécut alors les plus belles et les plus nobles heures de sa vie , celles où l'artiste, déjà maître de son instrument et ayant encore l'abondance et la vivacité des sensations de la jeunesse, écrit la première œuvre qu'il sait bonne, et l'écrit avec un entier désintéressement, sans songer même que d'autres la verront, travaillant pour lui seul, pour la seule joie de produire et de répandre hors de lui tous ses souvenirs, toute son imagination, tout son cœur. Instants de pur enthousiasme et de parfait bonheur qu'il ne retrouvera jamais plus, quand il aura mordu au fruit savoureux du succès, quand il sera enfiévré par le désir de la gloire! Heures délicieuses, heures sacrées, qui ne se peuvent comparer qu'aux ivresses du premier amour !

Pendant les mois d'hiver qui suivirent la mort de son père, Amédée travailla courageusement. Levé dès six heures du matin, il allumait sa lampe et le petit poêle de faïence, le poêle de blanchisseuse, qui chauffait sa chambre haute, et, marchant de long en large ou courbé sur sa

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page, le poète commençait vigoureusement sa lutte avec les images, les mots et les idées. A neuf heures, il sortait, déjeunait dans une crémerie voisine, puis allait à son bureau. Là, ses fastidieuses paperasses une fois noircies, il avait encore deux ou trois heures de simple présence, qu'il employait à lire, en prenant des notes, les volumes empruntés par lui, chaque matin, à un cabinet de lecture de la rue Royer-Collard ; car il s'était déjà aperçu qu'on sort du collège à peu près ignorant et ayant, tout au plus, appris à apprendre. Il s'échappait du ministère à la nuit tombante, regagnait son faubourg par le boulevard des Invalides et le boulevard Montparnasse, qui, à cette époque, étaient encore plantés d'ormes séculaires; et parfois, courant devant lui, l'allumeur, armé de sa lance à feu, faisait brusquement éclater les larges jets de gaz, sous les squelettes des vieux arbres défeuillés. Cette promenade, qu'Amédée s'imposait par hygiène, le ramenait vers six heures devant un repas d'artisan, au fond de la petite crémerie située en face du Val-de-Grâce , où il avait pris ses habitudes ; puis il remontait dans son grenier à rimes, rallumait poêle et lampe, et hardi! à la besogne jusqu'à minuit! Cet effort ardent, continu, cette tension de la volonté, entretenaient dans son esprit la chaleur, la verve, l'excitation, indispen-

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sables à la production poétique. Sa pensée, sans cesse épanouie, était prête à recevoir les germes que souffle le vent mystérieux de l'inspiration; et, par instants, stupéfait de voir sa plume courir si rapidement sur la page, il s'arrêtait plein de l'ineffable orgueil d'avoir ainsi réduit à l'obéissance les verbes et les rhythmes, et il se demandait quelle puissance surnaturelle lui permettait de charmer ces farouches et divins oiseaux.

Le dimanche, il se faisait apporter à manger par la concierge de sa maison, piochait toute la journée et ne sortait que vers cinq heures de l'après-midi, pour aller dîner chez maman Gérard. C'était la seule distraction qu'il se permît, ou, pour mieux dire, la seule récompense qu'il s'accordât. Il traversait tout Paris à pied, achetait, rue Fontaine, un gâteau pour le dessert, puis grimpait sans fatigue, grâce à ses jambes de vingt ans, jusqu'à ces ruelles escarpées et solitaires du sommet de Montmartre, éclairées alors par les derniers réverbères à poulies, et où l'on pouvait se croire dans un coin perdu de province.

On l'attendait pour servir la soupe, et le jeune homme vêtu de noir s'asseyait entre la veuve et les deux orphelines.

Hélas! comme elle est devenue austère, à présent, la vie de ces pauvres femmes ! D amourette, Tancien prix de Rome, le membre de l'Institut,

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s'est tout de même rappelé qu'il avait fait jadis des charges d'atelier avec Gérard, et a obtenu pour sa veuve un secours annuel de la direction des Beaux- Arts. Mais c'est une aumône, — à peine de quoi payer le loyer. Heureusement, la bonne Louise, qui a déjà Tair d'une vieille fille, à vingttrois ans, court la ville toute la journée, avec son rouleau de musique sous son châle de deuil. Elle a beaucoup de leçons, et plus de vingt maisons dans Paris sont devenues, par ses soins, à peu près inhabitables, à cause des fillettes aux mains rouges qui les font trembler au fracas des gammes chiTomatiques. Le gain de Louise constitue donc aujourd'hui le plus clair revenu de la famille. Quel paradoxe étrange que la vie sociale dans les grandes cités, où la Dernière pensée de IVeher peut rapporter le prix d'un pain de quatre livres, et où l'on paie la note de l'épicier avec le produit du zMenuet de 'Boccherini!

Malgré tout, on a peine à joindre les deux bouts, chez les Gerhard, et la jolie petite Maria a voulu se rendre utile, elle aussi, aider sa mère et sa sœur. Elle a toujours montré de grandes dispositions pour le dessin; autrefois, son père lui a donné quelques leçons de pastel. Maintenant elle va travailler au Louvre, s'exerce à copier les Chardin et les La tour. Elle va là toute seule. C'est même un peu imprudent. Elle est si jolie!

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Mais Louise n'a pas le temps de Taccompagner, et maman Gérard est bien forcée de garder la maison, pour faire le ménage et la cuisine. Aussi l'apparition de Maria au Musée a déjà troublé le cœur de bien des jeunes rapins. On signale plusieurs cas de tristesse persistante et de perte d'appétit dans l'atelier de Flandrin; et deux élèves de Signol, qui se sont surpris à rôder autour de la jolie copiste, se haïssent secrètement comme des rivaux et roulent dans leur esprit des projets de duel à l'américaine.

Dire que Maria n'est pas un peu flattée d^ voir tous ces jeunes admirateurs tourner timidement et respectueusement autour d'elle, prétendre que, si elle ôte son chapeau et le pose sur un montant de son chevalet, c'est uniquement parce que le calorifère lui donne la migraine et nullement pour montrer ses beaux cheveux, ce serait mentir comme une profession de foi électorale. Pourtant la mignonne devient sérieuse, je vous assure, ou du moins veut le devenir. Elle travaille consciencieusement, fait des progrès, et sa dernière copie — le portrait de cette jeune marquise qui tient un bichon enrubanné sur ses genoux — n'est vraiment pas mal.

Précisément, cette copie procure à la gentille artiste une bonne aubaine.

Le père Issacar, le marchand de bric-à-brac du

quai Voltaire, — un juif de lancien style, dont la sordide houppelande à brandebourgs donne des démangeaisons rien qu'à la regarder, — s'approche un jour de Maria, en train de crayonner une rose dans la perruque poudrée de sa marquise, et, après avoir soulevé un chapeau assez gras pour faire la soupe de toute une caserne :

— zMatemoicelle , — lui dit- il, — futriei-fus me vahriquer une toussaine de hordraits de vamille?

La jeune fille ne comprend pas tout d'abord, mais, malgré son abominable charabia, le juif finit par s'expliquer.

Tout s'achète, de nos jours, même la noblesse. Pourvu que vous ayez un portefeuille suffisamment garni, rien n'est plus simple. Moyennant finance, vous vous procurerez, au Vatican, — deuxième corridor à droite, troisième porte à gauche, là, vous y êtes, — un titre de comte romain tout battant neuf Une agence héraldique — voir aux annonces — plante et fait croître, à votre intention, un arbre généalogique à l'ombre duquel on pourrait donner un déjeuner champêtre de vingt-cinq couverts. Vous achetez un château à poivrières, — les poivrières sont essentielles, — dans un coin de province bien réactionnaire. Vous visitez les châtelains d'alentour avec une fleur de lys d'or à votre cravate, vous vous manifestez comme légitimiste enragé et clé-

rical féroce, vous donnez des dîners et des chasses, et le tour est joué. Parions que votre fils se mariera au faubourg Saint- Germain, dans une famille qui descendra authentiquement des Croisés.

Seulement, pour exécuter cette agréable bouffonnerie, vous ne devez pas oublier certains accessoires, notamment les portraits de vos aïeux. Ils doivent orner les murailles du castel où vous régalerez les hobereaux. Mais, dans le choix de cette galerie de famille, il faut du tact. Pas d'exagération, croyez-moi. Ne remontez pas trop haut. Ne vous attribuez pas, comme fondateur de race, un chevalier bardé de fer, hideusement peint sur bois, avec son écusson dans Fangle du panneau. Prenez date seulement du Vert-Galant. C'est plus vraisemblable. Contentez -vous d'un chef de dynastie, — chic Porbus, — dont la barbe grise descende sur une fraise bien tuyautée. Tenez ! j'en ai vu un très bien dans ce genre-là, l'autre jour, près de la place Royale, chez un revendeur de l'ancienne rue du Pas-de-la-Mule. Il y avait, précisément, un caniche qui levait la patte dessus pendant que je passais. Vous pourrez vous procurer cet aïeul-là dans les environs de quinze francs, en marchandant un peu.

Ou plutôt, non. Ne vous donnez pas tant de mal. Adressez-vous au spécialiste, au père Issacar.

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Soyez tranquille, il vit encore. C'est chez lui qu'on trouve de magnifiques aïeux! Et pas cher! Si même vous consentez à ne descendre que de simples robins, le prix sera insignifiant. C'est pour rien, les présidents à mortier. Naturellement, si vous voulez être « d'épée », avoir du haut clergé parmi vos ascendants, le prix augmente. Mais il n'y a encore que le père Issacar pour vous donner, à un taux raisonnable, un évêque drapé d'hermine ou un mestre-de-camp à perruque Louis XIV, avec le cordon bleu, s'il vous plaît, et une cuirasse sous son habit rouge.

Ce qui fait bien dans une série de portraits de famille, par exemple, c'est un petit lot de pastels. Que diriez-vous d'un abbé aux yeux à fleur de tête, d'une vieille dame indécemment décolletée, d'un capitaine de dragons coiffé du casque à peau de tigre (c'est dix francs de plus s'il a la croix de Saint-Louis)? Le père Issacar, qui connaît son affaire, a toujours en réserve une trentaine de ces portraits-là, dans de charmants cadres de l'époque, fabriqués tout exprès pour lui au faubourg Saint- Antoine, et qui, tous, ont été enterrés pendant quinze jours et criblés de gros plombs de chasse, pour obtenir la moisissure et les trous de vers indispensables.

Vous comprenez maintenant pourquoi l'estimable juif, faisant dans les salles du Louvre sa

promenade hebdomadaire, prit intérêt à la petite Maria en train de copier une charmante marquise de Latour. Justement, il manquait alors de marquises poudrées; et c'est très demandé, la marquise, c'est un article courant. Il pria la jeune fille d'emporter sa copie chez elle et de lui taire douze copies de cette copie, en variant seulement la couleur de la robe et en ajoutant un détail particulier à chaque portrait. Ainsi, au lieu d'un bichon, la marquise n° i tiendrait un carlin, la marquise n" 2 une guenuche, la marquise n° 3 un drageoir, la marquise n** 4 un éventail. Le visage pouvait rester le même. Pour le père Issacar, toutes les marquises en poudre se ressemblaient. Il exigeait pourtant qu'elles fussent toutes pourvues de deux mouches, une près de l'œil droit, la seconde sur le sein gauche. Cela, il y tenait. La mouche était, à ses yeux, le symbole du dix-huitième siècle.

Le père Issacar, homme équitable, s'engageait à fournir les châssis, les papiers spéciaux et les bâtons de pastels, et à payer chaque marquise quinze francs. De plus, il promettait, s'il était content du premier travail, de commander, dans un bref délai, à la jeune artiste, une douzaine de chanoinesses de Remiremont et une demi-douzaine de gendarmes de la Maison du Roi.

J'aurais voulu que vous fussiez chez ces dames

Gérard, le soir où la petite Maria rentra à la maison avec cette bonne nouvelle. Louise, qui revenait de faire par la ville sa distribution de doubles-croches, et la pauvre mère Gérard, en avaient les yeux pleins de larmes de joie.

— Comment, ma mignonne, — disait la maman en embrassant sa fille cadette, — toi aussi, tu vas t'occuper de notre pot-au-feu !

— Voyez-vous, cette petite sœur? — s'écriait Louise en riant cordialement. — Elle va gagner de l'argent gros comme elle. Sais- tu que je suis jalouse, moi, avec mon piano, mon art de désagrément?... A la bonne heure, le pastel!... Ça n'est pas bruyant, ça ne gêne pas les voisins, et, quand tu seras vieille, tu pourras dire : « Je n'ai jamais fait de musique à personne. »

Mais Maria ne voulait pas qu'on plaisantât. Ah! on l'avait toujours traitée en poupée, en gamine, en enfant gâtée, qui ne savait que se coiffer et se chiffonner des robes. Eh bien, on verrait, on verrait!

Et le dimanche suivant, donc, quand Amédée arriva pour dîner, avec son gâteau, on lui conta plusieurs fois toute l'histoire, avec cent détails, et on lui montra les deux premières marquises que Maria avait déjà finies et à qui elle avait mis des mouches larges comme des pains à cacheter.

Elle parut, ce jour-là, au jeune homme, plus

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séduisante, plus charmante que jamais, et il conçut alors ses premières ambitions. S'il avait assez de talent, cependant, pour sortir de son obscurité, de sa misère ? S'il devenait un écrivain fameux, gagnant facilement sa vie? Ce n'était pas impossible, après tout. Oh! avec quelle ivresse il demanderait à cette exquise enfant d'être sa femme! Que ce serait doux de la sentir heureuse par lui, fière de lui!... Mais il n'y fallait pas songer, pour le moment. Ils étaient tous trop pauvres. Et puis. Maria pourrait-elle l'aimer?

Il se l'était déjà demandé souvent, et avec inquiétude. Dans son cœur, — il en était bien sûr, — l'amitié d'enfance était devenue une sincère tendresse, un véritable amour. Mais rien ne pouvait lui faire espérer que la même transformation se fût opérée chez la jeune fille. Elle traitait toujours le poète très affectueusement, mais comme un bon camarade, rien de plus, et elle n'était pas plus émue en sa présence que du temps où elle se mettait à l'affût avec lui derrière le canapé merdoie du père Gérard, pour chasser le bonnet à poils.

Amédée avait mis, tout naturellement, îa famille Gérard dans la confidence de ses travaux. Après le dîner dominical, autour de la toile cirée où la vieille maman venait de servir le café, le jeune homme lisait parfois à ses amies, d'une

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voix lente et grave, le poème qu'il avait composé pendant la semaine. Un peintre épris d'intimité, ayant le goût et le sens des scènes d'intérieur, comme l'avaient si profondément les vieux maîtres de l'école hollandaise, aurait été ému devant le groupe formé par ces quatre personnages en deuil. Le poète, son manuscrit à la main gauche, et, de la droite, ébauchant dans le vide une caresse rhythmique, était assis entre les deux sœurs. Mais, tandis que Louise, un peu trop maigre, fanée avant l'âge, point jolie, ses yeux attentifs fixés sur le visage du lecteur, écoutait avec avidité, la jolie Maria, distraite, faisant une moue presque ennuyée, regardait machinalement, de l'autre côté de la table, la mère Gérard qui tricotait de profil, l'air sérieux, ses lunettes posées très bas sur le bout de son nez.

Hélas ! pendant ces lectures, c'était Louise seulement qui poussait souvent un soupir d'émotion, qui parfois même avait deux grosses larmes sous ses paupières; c'était elle seulement qui trouvait, pour féliciter le poète, le mot juste et fin, prouvant qu'elle avait compris, qu'elle était touchée. Tout au plus Maria accordait-elle à Amédée, encore tout agité par la déclamation de ses vers, un «c'est bien joli!» dit par complaisance, un banal sourire de remercîment.

Elle ne goûtait donc pas la poésie ? Plus tard.

s'il répousait, elle resterait donc indifférente aux efforts artistiques de son mari, à sa vie intellectuelle, insensible même à la gloire qu'il pourrait recueillir? Que c'était douloureux pour Amédée de se poser cette quesdon !

Bientôt, Maria lui inspira un nouveau souci.

Il y avait trois mois déjà que Maurice Roger était en Italie avec sa mère, et, depuis deux lettres écrites de Milan, au début du voyage, dans le premier coup d'enthousiasme, Amédée était resté sans nouvelles de son ami. Il excusait d'ailleurs cette négligence de la part du paresseux Maurice, qui lui avait dit en souriant, au départ, de ne pas compter sur son exactitude épistolaire.

Or, à chaque visite d' Amédée chez les dames Gérard, Maria lui avait toujours demandé :

— Et votre ami Maurice ? Avez-vous reçu de ses nouvelles?...

D'abord, il n'y avait pas pris garde. Mais tant de persistance finit par l'étonner, par faire naître même un soupçon dans son cœur, que rendait à la longue un peu ombrageux la fi*oideur de la jeune fille.

Maurice Roger n'avait fait chez les Gérard, du vivant du père et toujours en compagnie d' Amédée, que trois ou quatre visites fort courtes. Il avait observé devant Maria la correction la plus respectueuse, et tous deux n'avaient peut-être pas

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échange vingt phrases. Comment Maria avaitelle gardé de ce passant, de cet inconnu presque, un souvenir si particulier ? Etait-ce possible qu'il lui eût laissé une si profonde impression, inspiré un sentiment peut-être? Attendait-elle son retour? Souhaitait-elle le revoir? Cachait-elle, au fond de son cœur, en pensant à lui, une tendre espérance ?

Quand ces craintes traversaient la pensée d'Amédée, il se sentait le cœur troublé et la bouche amère. Heureux Maurice, qui n'avait qu'à se montrer pour plaire! Oh! tout de suite, rougissant de honte, le généreux poète chassait cette velléité d'envie. Mais chaque dimanche, quand Maria, baissant les yeux, et la voix légèrement embarrassée, renouvelait sa demande : « Et M. Maurice? Vous n'avez pas de ses nouvelles?» Amédée recevait une cruelle sensation de découragement et songeait avec une tristesse immense :

— Elle ne m'aimera jamais !

Pour vaincre ce nouveau chagrin, il voulut se plonger encore plus profondément dans le travail. Mais il ne retrouva pas son entrain, son énergie d'auparavant. A travers les giboulées et les coups de soleil du mois de mars qui finissait, le printemps était arrivé. Maintenant, quand Amédée se réveillait, à six heures du matin, il faisait grand jour. Ouvrant la fenêtre de sa mansarde,

il admirait, au-dessus de Thorizon des toits, le large et frais soleil montant dans le ciel d'un gris tendre. Du jardin de couvent qu'il avait sous les yeux, montait une bonne odeur d'herbe et de terre humides. Dans le couvert des tilleuls taillés en voûte, qui conduisait à une Vierge de plâtre sous une niche de maçonnerie, un premier et presque imperceptible frisson, un pressentiment de verdure, pour ainsi dire, courait déjà parmi les branches noires, et les trois amandiers du potager étaient parés de leurs fleurs délicates. Le jeune poète, à qui le plaisir sensuel, à peine connu trois ou quatre fois sur des lits de hasard, avait fait horreur, était envahi alors par une langueur accablante et pourtant douce. La pure image de Maria, qu'il évoquait habituellement à son réveil, comme une prière, devenait bien vite confuse et s'évaporait de son souvenir. Il s'asseyait cependant, une minute ou deux, devant sa table de travail, relisait les dernières Hgnes d'une page commencée. Mais aussitôt il était vaincu par la lâcheté physique, et, dans la rêverie à laquelle il s'abandonnait, il se disait qu'il avait vingt ans et que ce serait bien bon, après tout, de jouir de la vie.

'est le I*' mai. Les lilas du Luxembourg sont fleuris. Quatre heures viennent de sonner.

Amédée, à qui le soleil ei le ciel pur ont rendu plus odieuse que d'ordinaire la captivité du bureau, s'est échappé avant la fin de la séance et flâne maintenant, grisé par les eflîuves printaniers, dans le jardin Médicis, autour du bassin, sur lequel, pour l'amusement des enfants du quartier, une petite brise du nord-est fait naviguer de conserve toute une escadre en miniature.

Soudain, il s'entend appeler par une voix qui éclate comme une fanfare de fête champêtre. — Bonjour, Violette

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C'est Jocquelet, le futur comédien. Jocquelet, avec son nez retroussé qui fend l'espace, pareil à l'éperon d'un cuirassé de premier rang, Jocquelet, superbe, triomphant, paré comme un Brésilien, rasé jusqu'à l'âme, Jocquelet, la plus chère espérance de la classe de Régnier, au Conservatoire, Jocquelet, qui a fait un effet énorme dans la scène des Trécieuses, au dernier examen de trimestre, -'— c'est lui-même qui le déclare, sans inutile modestie, — Jocquelet, enfin, qui aura certainement le premier prix de comédie au prochain concours et débutera sans retard à la Comédie-Française ! Tout cela, il l'annonce d'une seule haleine, comme un boniment su par cœur, avec sa terrible voix de charlatan vendant de la pâte à rasoir sur un carrosse d'or, et, en deux minutes, le mot favori des gens de théâtre a trente fois retenti, ponctuant les phrases : a Moi ! Moi ! Moi! Moi! »

Amédée n'est qu'à moitié content de la rencontre. Jocquelet a toujours été trop bruyant pour lui et le fatigue. Mais, après tout, c'est un ancien camarade, et, par politesse, le poète le félicite de ses premiers succès.

Mais voilà que Jocquelet l'interroge. Que devient Amédée? Que fait-il? Où en sont ses travaux littéraires? Et tout cela est demandé avec une cordialité, une chaleur, à croire que Jocquelet

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a pour Amédée une amitié du Monomotapa. Il n'en est rien. Jocquelet ne s'intéresse qu'à une personne au monde, et cette personne se nomme Jocquelet. Seulement, on est acteur ou on ne l'est pas. Celui-ci l'est partout et toujours, au restaurant, sur l'omnibus, en mettant ses bretelles, jusque dans les bras de celle qu'il aime. Quand il dit au premier venu : « Comment vous portez-vous ?» il met tant d'âme dans cette question pleine d'originalité que l'interrogé se demande s'il ne relève pas, en effet, d'une longue et dangereuse maladie. Or, à l'heure qu'il est, Jocquelet se trouve en présence d'un poète jeune, pauvre, inconnu. Quel rôle doit remplir, en telle circonstance, un personnage considérable tel que Jocquelet, un gaillard de son importance? Témoigner de la bienveillance au jeune homme, rassurer sa timidité, le protéger sans trop de hauteur. Voilà la situation. Jocquelet la joue.

Dupe naïve, Amédée est touché de l'amical intérêt qu'on lui montre et répond avec abandon:

— Eh bien, mon cher ami, j'ai beaucoup travaillé, cet hiver... Je ne suis pas mécontent, je crois que j'ai fait des progrès... Mais si tu savais comme c'est dur, comme c'est difficile !...

Et il va confier au comédien ses doutes, ses souffrances de sincère artiste. Mais Jocquelet,

VOUS dif-je, ne pense qu'à Jocquelet, et, interrompant le poète avec brusquerie :

— Tu n'aurais pas, par hasard, un poème à effet... quelque chose de court... cent ou cent cinquante vers... une machine qu'on pût oc dire », enfin, qu'on pût déclamer?

Justement, Amédée a recopié, aujourd'hui même, au bureau, un récit de guerre, un héroïque épisode des tranchées de Sébastopol, qu'il a entendu conter naguère, chez M.^^ Roger, par le colonel Lantz, et qu'il a traduit en vers d'un sentiment bien français, d'un accent bien militaire, en vers qui sentent la poudre et qui partent comme des coups de fusil. Il tire les feuillets de sa poche, et, entraînant le comédien dans la solitaire allée de platanes qui longe l'orangerie du Luxembourg, il lui lit à demi-voix le poème.

Jocquelet, qui ne manque pas d'une sorte d'instinct littéraire et qui surtout flaire là un succès pour lui, est enthousiasmé.

— Tu lis tes vers comme un poète, c'est-à-dire fort mal, — dit-il à Amédée, — mais n'importe, c'est très empoignant, ta bataille, et je vois ce que je pourrai en faire... avec mon organe!... Mais, comment? — ajouta-t-il en se campant devant son ami et en le regardant en face, — comment? tu torches des vers comme ceux-là et personne n'en sait rien? C'est absurde. Tu veux donc jouer les

Chatterton? Mais c'est vieux jeu, tout à fait fini!... Il faut te produire, te pousser. Je m'en charge, moi ! Tu as ta soirée libre, n'est-ce pas ? Eh bien, viens avec moi, et avant qu'il soit six heures, j'aurai appris ton nom à vingt trompettes qui vont claironner dans tout Paris qu'il y a un poète au faubourg Saint-Jacques. Parions, espèce de sauvage, que tu n'as jamais mis les pieds au café de Séville. Mais, mon cher, c'est notre première usine à gloire! Voici l'omnibus de l'Odéon. En route! Nous serons dans vingt minutes au boulevard Montmartre, et je vais t'y baptiser grand homme avec un verre d'absinthe.

Étourdi, entraîné, Amédée se laisse faire et grimpe sur l'impériale avec son camarade, ce Ding, ding, ding, ding... — Pas de correspondance?... » Et fouette, cocher! La voiture descend rondement vers les quais, franchit la Seine, le Carrousel, passe devant le Théâtre-Français, à qui Jocquelet, songeant à son prochain début, montre le poing en s'écriant : oc A nous deux maintenant ! » Et voilà les deux jeunes gens transportés sur l'asphalte du boulevard, en face du café de Séville.

N'allez pas la voir aujourd'hui, cette ancienne couveuse dans laquelle sont écloses tant de célébrités politiques et littéraires. Vous ne trouveriez plus qu'un café du boulevard tout comme un autre»

avec des groupes de vilains petits Juifs qui discutent sur la cote des prochaines courses, et, çà et là, une pauvre cocotte en ruines, une femme de restaurant de nuit, fardée comme Jézabel et mourant de chagrin devant son bock.

Mais, au déclin du second empire, — et c'était le i^^ mai 1866 qu'Amédée Violette entrait là pour la première fois, — le café de Séville passait avec raison pour un des lieux les plus remarquables de Paris. Car, sachez-le bien, ce glorieux établissement a fourni, à lui seul ou presque, le haut personnel de notre troisième République... Soyez franc, monsieur le préfet à poigne, qui présidez là-bas, dans votre département, l'ouverture des comices agricoles, et qui faites le paon dans votre frac brodé d'argent, devant un imposant alignement de bêtes à cornes; soyez franc, et convenez que du temps où vous combattiez les candidatures officielles dans une feuille démocratique, vous avez eu au « Séville » votre pipe au râtelier, avec votre nom en émail blanc sur le tuyau culotté... Souvenez-vous, monsieur le député, qui votez contre tous les cas d'exemption de la loi militaire, souvenez-vous qu'ici même, à l'heure de votre quotidienne partie de dominos en soixante liés, vous avez cent fois déblatéré contre les armées permanentes; vous habituant au vacarme des assemblées par le tapage de l'estaminet, et

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VOUS exerçant aux victoires parlementaires en vous écriant : a Six partout!... Et comptons ça. » ... Et vous-même, monsieur le ministre, à qui parfois un garçon de bureau datant des tyrans dit encore : a Votre Excellence », sans que vous vous en offensiez, vous aussi vous avez été un pilier du café de Séville, et même un client si fidèle que la caissière vous appelait familièrement par votre petit nom... Oui! rappelez-vous, futur président du Conseil, que vous n'en tiriez pas large, quand cette dame sédentaire, qu'on n'avait jamais vue se lever de sa cathèdre et qu'un farceur prétendait être affligée de deux jambes de bois, vous appelait d'un léger signe auprès du comptoir et vous murmurait, non sans une nuance de sévérité : € Monsieur Eugène, il faudrait pourtant songer à cette pedte note. »

Malgré son titre de poète, Amédée n'avait pas le don de prophétie. En voyant tous ces hommes, de mise assez négligée, assis aux tables extérieures du café de Séville et prenant des apéritifs, le jeune homme ne se douta pas qu'il avait devant lui la majeure partie des législateurs destinés à assurer, quelques années plus tard, le bonheur de la France. Sans cela, il eût respectueusement pris note du nom de chaque consommateur et de la couleur de sa consommation ; et, par la suite, cela lui eût été très udle, comme moyen mnémo-

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technique, pour Fintelligence de nos combinaisons parlementaires, qui sont un peu compliquées, il faut en convenir. Par exemple, ne lui aurait-il pas été commode et agréable de constater que la récente loi sur les sucres avait été votée par la majorité compacte des absinthes et des vermouts, ou de reconnaître que la chute du cabinet d*avant-hier devait être tout simplement attribuée au déloyal et perfide abandon des bitter-menthe et des cassis à l'eau ?

Jocquelet, qui professait les opinions les plus avancées en politique, distribua quelques poignées de main tumultueuses et protectrices parmi les hommes d'État de Tavenir, qui, sous prétexte de s'ouvrir Fappédt, étaient en train de collectionner des pituites et des gastralgies pour leur quarantaine; puis il entra, toujours suivi d'Amédée, dans l'intérieur de l'établissement.

Ici, il y avait bien encore des politiques, mais il y avait aussi des poètes et des littérateurs. Ils vivaient un peu pêle-mêle et en bonne intelligence, mais on ne pouvait pas les confondre. Les politiques étaient tout en barbe, les lettrés étaient te ut en cheveux.

Jocquelet se dirigea sans hésiter vers la folle et magnifique chevelure rousse du poète fantaisiste Paul Sillery, joli jeune homme à la physionomie éveillée, qui était nonchalamment étendu sur le

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velours rouge de la banquette, devant une table autour de laquelle formaient le cercle trois autres toisons, dignes de nos rois de la première race.

— Mon cher Paul, — dit Jocquelet de sa voix la plus mordante, en tendant à Sillery le manuscrit d'Amédée, — voici des vers que je trouve superbes, et que je vais déclamer dès que je pourrai, dans un concert ou dans un bénéfice... Lisez donc ça et dites-nous ce que vous en pensez... Je vous présente l'auteur, M. Amédée Violette... Amédée, je te présente M. Paul Sillery.

Toutes les chevelures — elles encadraient, d'ailleurs, de jeunes et aimables visages — se tournèrent curieusement du côté du nouveau venu, que Paul Sillery invita courtoisement à s'asseoir, avec la formule consacrée : ce Qu'est-ce que vous prenez ? » Puis il se mit à lire les feuillets que le comédien lui avait donnés.

Amédée, assis au bord de sa chaise, était éperdu de timidité. Parmi les poètes débutants, Paul Sillery jouissait déjà d'une certaine réputation. Il avait fondé une petite feuille littéraire, la Guêpe, qui publiait, à la première page, des caricatures d'hommes célèbres, avec une grosse tête sur un petit corps, et Amédée y avait lu quelquefois des poèmes de Paul Sillery, pleins d'impertinence et de grâce. Un auteur imprimé ! Un directeur de journal ! C'était quelqu'un d'énorme

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pour rionocent Violette, qui ignorait encore que la Guêpe n'avait que quatorze abonnés. Il considérait Sillery comme une alpe, et, le cœur battant à grands coups, il attendait avec angoisse la sentence d'un juge aussi redoutable.

Mais, au bout d'une minute, SiUery dit entre ses dents, sans lever les yeux du manuscrit :

— Attention!... C'est des bons vers, ça.

Et un flot de délices inonda la poitrine du poète du faubourg Saint- Jacques.

Dès qu'il eut achevé sa lecture, le directeur de la Guêpe se leva de sa banquette et tendit les deux mains à Amédée par- dessus les verres et les carafes.

— D'abord, — s'écria-t-il avec un enthousiasme joyeux, — laissez-moi vous serrer les mains bien fort. C'est étonnant, c'est admirable, votre coin de bataille. Clair, précis comme du Mérimée, avec de la couleur, des images, avec tout ce qui fait que Mérimée n'est pas un poète, enfin. Et c'est absolument nouveau. Mon cher monsieur Violette, je vous félicite de tout mon cœur. Je ne puis vous demander pour la Guêpe ce beau poème que Jocquelet est trop heureux d'avoir à interpréter et dont il fera, je l'espère bien, la fortune. Mais je sollicite, comme une grande faveur, quelques vers de vous pour le journal. Us seront, j'en suis sûr, aussi bons que ceux-ci, sinon meil-

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leurs. Par exemple, je dois vous en prévenir, nous ne pourrons pas vous payer votre copie. La Guêpe ne prospère point, je dirai même qu'elle ne bat plus que d'une aile. Pour paraître quelques mois encore, j*ai dû recourir récemment à un usurier qui m'a livré, entre autres valeurs, au lieu du classique crocodile empaillé, un cheval savant qui lui venait de la saisie d'un cirque en déconfiture. J'avais d'abord songé à monter le noble animal, pour aller au Bois, mais, au rond-point des Champs-Elysées, il s'est mis à valser autour du bassin, et j'ai été forcé de me défaire, avec une perte considérable, de ce quadrupède chorégraphique. Votre collaboration à la Guêpe sera donc gratuite, comme celle, hélas! de tous les autres rédacteurs. Mais vous me tiendrez compte, mon cher Violette, de vous avoir salué, avant tous, du rare et glorieux titre de vrai poète, et vous me réserverez la joie, n'est-il pas vrai? de vous procurer la bonne griserie que donne l'odeur des premières épreuves d'imprimerie. Est-ce convenu?

Si c'était convenu? C'est-à-dire qu'Amédée était touché jusqu'au fond du cœur par tant de bonne grâce, de cordialité fraternelle, et si troublé même qu'en essayant de trouver quelques mots pour exprimer sa reconnaissance, il pataugea pitoyablement.

— Ne me remerciez pas, — reprit Paul Sillery

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avec son joli sourire un peu sceptique, — et ne me croyez pas meilleur que je suis. Si tous vos vers sont de la force de ceux que je viens de lire, vous publierez bientôt un volume qui fera pétard, et, qui sait? mlnspirera, à moi tout le premier, un vilain accès de jalousie. Les poètes ne valent pas beaucoup mieux que les autres hommes. Ils sont, comme l'immense majorité des fils d'Adam, vaniteux et envieux. Seulement, ils conservent la faculté de l'enthousiasme, le don d'admirer, et c'est leur supériorité et leur honneur. Aujourd'hui, je suis tout au plaisir d'avoir trouvé un merle blanc, un poète original et sincère, et, avec votre permission, nous fêterons cette bonne rencontre. Le prix du cheval valseur ayant à peine suffi à solder l'arriéré chez l'imprimeur de la Guêpe, je ne suis pas en fonds, ce soir. Mais j'ai l'œil chez le père Lebuffle, et je vous invite tous à dîner dans sa gargote. Après quoi, nous irons chez moi, où j'attends quelques autres amis, et là, vous nous lirez vos vers, Violette, nous lirons tous des vers, et nous ferons une belle orgie de rimes riches.

Cette proposition fut accueillie avec faveur par les trois jeunes gens chevelus comme des Clodions et des Chilpérics. Quant à Violette, il eût suivi, en ce moment, Paul Sillery jusque dans les enfers.

Seul, Jocquelet ne pouvait venir avec eux. Il

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avait, dit-il, promis sa soirée à une dame, et il donna cette excuse avec un sourire si avantageux que tous furent convaincus qu'il allait se couronner des myrtes les plus flatteurs chez une princesse de sang royal; tandis qu'en réalité, la maîtresse actuelle de Jocquelet était tout bonnement une de ses camarades du Conservatoire, une grande bringue, noire comme une taupe et pleine de prétentions, qui se destinait à l'emploi tragique et ne permettait à son amant de songer à la bagatelle qu'après lui avoir infligé le songe (ïoirhalU, les imprécations de Camille et le monologue de Thèdre.

Les consommations payées, Sillery, donnant le bras à Amédée et toujours suivi des trois Mérovingiens, sordt du café, et, fendant la foule qui encombrait le trottoir du faubourg Montmartre, il conduisit ses invités à la table d'hôte du père Lebuflîe, qui était située au troisième étage d'une maison borgne de la rue Lamardne, mais que sa nauséabonde odeur de graillon annonçait dès la pomme de l'escalier.

Ils trouvèrent là, déjà attablés devant une nappe remarquable par la quantité des taches de vin, deux ou trois chevelures farouches et quatre ou cinq barbes hirsutes à qui le père Lebuffle, aidé d'une servante ivre de fatigue, servait le potage. Le nom sous lequel Sillery avait désigné

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le patron de la table d'hôte devait être un sobriquet, car cet obèse personnage en manches de veste se recommandait en effet à l'attention par sa force bovine et ses yeux mornes de ruminant. A la stupéfaction d'Amédée, le père Lebuffle tutoyait la plupart de ses clients ; et, dès que les nouveaux venus se furent mis à table, Amédée demanda à demi-voix à Sillery la cause de cette familiarité.

— Elle vient des malheurs du temps, mon cher Violette, — répondit le directeur de la Guêpe en déployant sa serviette. — Il n'y a plus de Mécène ni de Laurent le Magnifique, et le dernier protecteur des lettres et des arts est le père Lebuffle. Ce gargotier, qui n'a peut-être jamais lu un livre ni regardé un tableau, a le goût des peintres et des poètes, et leur permet de cultiver chez lui la plante précieuse de la dette, qui, contrairement aux autres végétaux, croît d'autant plus qu'elle est moins arrosée d'acomptes. Il faut pardonner à ce bonhomme — ajouta-t-il en baissant la voix — son péché mignon, un peu de vanité. Il tient à être traité en camarade, en ami, par les artistes... Ceux qui ont, sur son grand-livre, une addition avec de nombreux reports, en arrivent à le tutoyer, et je suis, hélas ! de ce nombre. Mais, grâce à cela, je vais vous faire boire quelque chose d'un peu moins purgatif que le soi-disant

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vin qui. bleuit dans cette carafe, et dont je vous conseille de vous méfier... Dis donc, Lebuffle, mon invité ici présent, M. Amédée Violette, sera, tôt ou tard, un poète célèbre. Traite-le en conséquence, mon vieux, et va nous chercher une bouteille de Moulin-à-Vent.

Cependant, la conversation ne tarda à devenir générale entre les Barbes et les Chevelures. Est-il besoin de dire qu'elles étaient toutes animées, celles-ci en politique, celles-là en littérature, des sentiments les plus révolutionnaires? Dès les sardines, qui, manifestement, étaient marinées dans de l'huile à quinquet, une terrible Barbe, la plus noire de toutes, une barbe qui montait jusque dans les yeux de son propriétaire et lui ressortait, en touffes de poils, par le nez et les oreilles, donna quelques regrets élégiaques à la douce mémoire de Jean-Paul Marat, et déclara qu'à la a prochaine » il faudrait enfin réaliser le programme du délicieux ami du peuple et faire tomber cent mille têtes.

— Nom d'un chien, Flambard, tu as la main lourde ! — s'écria une Barbe de moindre importance, une de ces barbes qui dégénèrent en favoris, vers la trentième année, et deviennent centregauche et conservatrices. — Cent mille têtes !

— C'est un minimum, — répondit la Barbe sanguinaire.

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Or, ce nom de Flambard venait de révéler à Amédée que, sous cette barbe féroce, se cachait un photographe bien connu pour ses faillites; et le jeune homme ne put s'empêcher de se dire que si les cent mille têtes en quesdon avaient posé devant l'objectif du dit Flambard et fait ainsi la fortune de son établissement, il ne montrerait pas une telle impadence de les voir grimacer dans la lunette de la guillotine.

Les discours tenus par les Chevelures littéraires n'étaient pas, dans leur genre, moins anarchistes. Au moment du rôti, lequel provenait, selon toute apparence, du légendaire animal appelé vache enragée, la plus longue et la plus épaisse de toutes ces tignasses, qui se répandait sur les épaules d'un jeune romancier, — il avait le tort de ne pas la peigner assez souvent, entre nous soit dit, — fit part aux autres crinières d'un sujet de roman qui, en vérité, aurait dû les hérisser toutes d'horreur; car le viol d'une morte dans un cimetière, au clair de la lune, constituait le principal épisode de cette gracieuse fiction.

Il y eut tout de même, dans l'assistance, une espèce d'hésitation, un léger mouvement de recul ; et Sillery, avec une petite flamme de blague dans le regard, demanda au romancier absalonien :

— Pourquoi, diable! veux-tu raconter cette histoire-là?

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Mais celui-ci se contenta de répondre, d'une voix tonnante :

— Pour a épater » le Bourgeois !

Et personne ne trouva plus rien à objecter.

« Épater » le Bourgeois ! C'était là, en effet, l'ardente préoccupation, la chère espérance de tous ces jeunes gens, et ce désir se trahissait dans leurs moindres paroles. Amédée le trouvait sans doute légitime et même digne d'éloges; cependant il ne croyait pas — faut-il avouer son manque de confiance? — que tant de glorieux efforts fussent jamais couronnés de succès. Il allait jusqu'à se demander si le caractère du Bourgeois, si son essence même, — et par conséquent sa force, — n'étaient pas précisément d'ignorer, non seulement les œuvres, mais jusqu'à l'existence de ceux qui cherchent à l'étonner, et il songeait, non sans mélancolie, que quand la Guêpe aurait publié la macabre composition du jeune romancier, le Bourgeois, l'indomptable Bourgeois, n'en saurait absolument rien et continuerait paisiblement, sans être ce épaté » le moins du monde, à se livrer à ses habitudes favorites, telles que de tapoter le baromètre pour savoir s'il s'éloigne du variable, ou de dire, avec un grand soupir : « Ça va mieux », après avoir lampe son potage.

Malgré ces réserves mentales qu' Amédée se

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reprochait avec l'inquiétude d'être lui-même un impur et méprisable Philistin, le poète était enchanté de ses nouveaux amis et du monde inconnu qui s'ouvrait devant lui. Dans ce coin de bohème, où Ton se grisait d'outrances folles et de paradoxes monstrueux, régnaient l'insouciance et la gaieté. Il y avait là ce charme souverain, la jeunesse; et Amédée, qui avait vécu jusque-là dans son trou, à l'ombre, s'épanouissait dans cette chaude atmosphère.

Cependant, après un horrible dessert de fromage et de pruneaux, les pensionnaires du père Lebuffle se dispersèrent. Sillery emmena alors Amédée et les trois Mérovingiens dans le petit entresol à peine meublé qu'il habitait rue Pigalle; et une demi-douzaine d'autres lyriques, qui auraient pu fournir, eux aussi, de magnifiques trophées au couteau à scalper d'un guerrier apache, vinrent bientôt renforcer le cénacle, qui se réunissait là tous les mercredis soirs.

Tout de suite, les sièges manquèrent; mais Sillery tira d'un cabinet noir une vieille malle sur laquelle on pouvait tenir deux, et se contenta lui-même, comme maître de la maison, de s'asseoir, de temps en temps, les jambes pendantes, sur le marbre de la cheminée. La société se trouva ainsi très confortable, surtout quand une vieille femme en bonnet sale — la concierge.

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probablement — eut installé sur un guéridon, au milieu de la chambre, six bouteilles de bière, des verres dépareillés, et, dans une grande assiette à fleurs, un paquet de tabac éventré, avec des pipes et du papier à cigarettes.

Et, dans un nuage de fumée, l'on se mit à dire des vers.

Cela se passa comme pour les chansons, à la fin d'une noce de village. Chacun la sienne. Interpellé par Sillery, chaque poète se levait sans se faire prier, posait sa chaise devant lui, et s'appuyant d'une main sur le dossier, déclamait son sonnet ou son élégie. Assurément, plusieurs de ces bardes manquaient de génie. Quelques-uns même étaient un peu grotesques. Il y eut, entre autres, un petit jeune homme, avec une figure cadavérique et gros comme deux liards de beurre, qui déclara, dans une longue tartine en tierces rimes, que le harem d'un satrape d'Asie n'était pas capable d'assouvir sa soif ardente de volupté; et un joufliu, aux bonnes couleurs de provincial fraîchement débarqué, annonça dans une kyrielle de strophes son intention formelle de mourir de langueur à cause de la trahison d'une courtisane au front marmoréen, tandis que, dans la venté des faits, ce paisible garçon vivait concubinairement avec une naïve enfant du peuple, brwnisseuse de son état, par lui réduite en esclavage, et

IfS TOUTE UNE JEUNESSE

qui lui cirait ses bottines tous les matins, avant de partir pour l'atelier.

Mais, malgré ses ridicules, un pareil aréopage, composé, en somme, de poètes qui savaient tous leur métier et dont quelques-uns avaient un réel talent, remplissait Amédée de respect et de crainte; et ce fut la bouche sèche et la poitrine oppressée par Tangoissc qu'il se leva, quand Sillery lui eut crié :

— A votre tour, le nouveau! Dites-nous votre a Tranchée devant Sébastopol ».

Pourtant, en bon cheval de trompette, en poète de race qu'il était, Amédée surmonta son émotion, et il récita d'une voix vibrante ses rimes militaires, comme un vétéran à l'exercice fait sonner les capucines de son fusil.

Le dernier vers du poème fût salué par un bruyant applaudissement, et tous les auditeurs se levèrent pour entourer Amédée, le féliciter, le voir de près.

— Mais c*est superbe I

— Tout à fait neuf!

— Ça aura un succès énorme!

— Ou, alors, qu'est-ce qu'il faut donc pour secouer le public?

— Dites-nous autre chose!... Dites-nous autre chose!

Et, rassuré, encouragé, maître de lui à présent,

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il leur récita une scène populaire où il avait largement répandu sa tendresse pour les pauvres gens ; il leur déclama encore quelques-uns de ses paysages parisiens, puis une série de sonnets, intitulés a Espérance d'amour » et inspirés par sa chère Maria; et il étonna tous ces poètes par la souplesse, par la variété de son inspiration.

A chaque poème nouveau, les bravos éclataient en tonnerres. Le cœur du jeune homme se dilatait de joie dans cette bonne chaleur de succès. C'était à qui s'approcherait d'Amédée pour lui exprimer son admiration personnelle, lui secouer les deux mains. Hélas! quelques-uns de ceux qui étaient là devaient, plus tard, l'affliger par leur basse envie, par leurs trahisons. Mais, en ce moment, dans la généreuse franchise de leur jeunesse et de leur enthousiasme, ils l'acclamaient comme un maître.

L'enivrante soirée! Entre une heure et deux heures du matin, Amédée, les mains brûlantes des dernières étreintes, le cerveau et le cœur grisés du vin capiteux de l'éloge, regagna le faubourg Saint-Jacques à grandes et joyeuses enjambées, à travers les féeries d'un merveilleux clair de lune; et, dans le vent frais de la nuit qui faisait flotter ses habits et lui caressait le visage, il croyait sentir le souffle même de la gloire.

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E succès, qui d'ordinaire est aussi boiteux que la justice, prit en effet le pas gymnastique et doubla les étapes pour accourir vers Amédée. Déjà le café de SéviUe et le cénacle des Chevelures s'occupaient du poète naissant. Sa suite de sonnets, publiée par la Guêpe, charma quelques journalistes qui en reproduisirent des fragments dans des feuilles assez répandues. Enfin, dix jours après la rencontre d' Amédée et de Jocquelet, celui-ci déclama la ce Tranchée devant Sébastopol » dans une magnifique représentation donnée, à la Gaîté, au bénéfice d'un vieil et illustre acteur de drame, devenu aveugle et tombé dans la misère.

Cette solennité dramatique, pour employer le

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langage des réclames, avait commencé par être assommante. Il y avait là le public accoutumé des grandes soirées parisiennes, ce public blasé et gavé de spectacles jusqu'à Técœurement, qui, par cette chaude soirée de mai, dans Tatmosphère suffocante de la salle, était encore plus fatigué et plus insensible que d'ordinaire.

Les feuilletonistes somnolaient, écroulés dans leurs fauteuils, et, sur le fond rouge des loges, les visages des femmes, presque verts sous le fard, trahissaient l'écrasante lassitude d'un long hiver de plaisirs. Us étaient tous venus là, les Parisiens, machinalement, par profession ou par habitude, sans en avoir la moindre envie, comme ils y venaient depuis toujours, forçats condamnés aux « premières » à perpétuité, et tellement inertes qu'ils ne sentaient même plus l'horreur de se voir vieillir les uns les autres.

Devant cet auditoire chloroformé, s'épuisait lentement un programme beaucoup trop chargé, comme c'est l'usage dans ces sortes de représentations. On jouait des tronçons de pièces archiconnues, on chantait des airs d'opéras tombés en désuétude même sur les orgues de Barbarie. Ce public, toujours le même, voyait défiler ses comédiens, toujours les mêmes; et les plus fameux étaient les plus monotones, le comique abusant de son tic, l'amoureux parlant du nez éperdu-

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ment, et la grande coquette, la diseuse par excellence, la dernière des Célimènes, distillant son rôle avec une telle lenteur que, quand elle commençait un adverbe en ment, on aurait eu presque le temps d'aller boire un verre de bière et de fumer une cigarette, avant la fin du dit adverbe.

Mais, au moment le plus léthargique de cette endormante soirée, et après que les Comédiens Français, en jouant pontificalement un acte de tragédie, eurent encore secoué quelques pavots supplémentaires, tout à coup, Jocquelet parut, Jocquelet, encore élève du Conservatoire, se montrant au public pour la première fois et par faveur exceptionnelle, Jocquelet absolument inconnu, étriqué dans son habit noir, trop petit malgré les deux jeux de whist qu'il avait introduits dans ses bottes. Il parut, plein d'audace, se dressant sur ses ergots, levant vers le poulailler sa face camuse de boule-dogue, et, de sa voix capable de faire écrouler les murailles de Jéricho et de réveiller les morts de Josaphat, il lança d'un seul jet, mais avec intelligence et dans un mouvement bien héroïque, le poème de son camarade.

L'effet produit fut considérable. Cet acteur effronté, commun, mais puissant, ces vers si pittoresques et si modernes, c'était du nouveau — du nouveau, songez donc! — pour ce public sa-

turé de vieilleries. Quelle bonne surprise! Deux primeurs à la fois! Découvrir un poète inédit, un comédien pas encore vu! Mordre dans ces deux fruits verts! Tout le monde secoua sa torpeur. Les journalistes anesthésiés se réveillèrent, les dames exsangues et tombant de sommeil reprirent un peu d'animation, et quand Jocquelet eut fait sonner la dernière rime dans un suprême coup de fanfare, tous applaudirent à crever leurs gants.

Dans une des coulisses du théâtre, derrière un portant marouflé de vieilles afl^ches, Amédée Violette entendit avec délices le bruit lointain des applaudissements, pareils à celui d'un orage de grêle. Il osait à peine y croire. Était-ce vraiment son poème qui produisait une si grande émotion, qui dégelait ce public de glace? Mais bientôt il n'en douta plus. Jocquelet, qui venait d'être rappelé trois fois, se précipita dans les bras du poète et lui poissa la figure de son maquillage délayé par la sueur.

— Eh bien, mon petit? Hein? Ça y est! — criait-il, crevant de contentement et de vanité. — Tu as entendu comme je leur ai a envoyé » ça!

Et, tout de suite, vingt, trente, cent spectateurs arrivèrent de la salle, la plupart très corrects et en cravate blanche, tous l'air empressé, le visage épanoui, demandant à voir l'auteur, à voir l'interprète, se faisant présenter, les félicitant d'un

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mot enthousiaste et d'une poignée de main. Oui! c'était bien le succès, le succès instantané, foudroyant, c'était bien cette fleur tropicale de la serre-chaude parisienne, qui n'éclate que très rarement, mais splendide, avec le bruit du tonnerre.

Un gros homme très commun, à face de bourreau, ayant de superbes diamants à ses boutons de chemise, vint à son tour serrer la main d'Amédée, et, d'une voix enrouée, d'une voix de rogomme, qui eût été excellente pour proposer la « sûreté des clefs » ou des billets « moins chers qu'au bureau », il réclama le texte du poème qu'on venait de déclamer.

— C'est pour vous flanquer en première page de mon numéro de demain, jeune homme, et je tire à quatre-vingt mille... Victor Gaillard, directeur du Tapage. Ça vous va-t-il?

Et il emporta le manuscrit, sans écouter les remercîments du poète, qui frémissait de joie à la pensée que son œuvre avait inspiré ce caprice au plus fameux barnum de la presse, au premier réclamier de France et d'Europe, et que ses vers seraient mis sous les yeux de deux cent mille lecteurs.

Oui ! c'était bien le succès, et Amédée en connut la première amertume dès le lendemain, quand il arriva au café de Séville, où il allait maintenant tous les deux ou trois jours, à l'heure

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de l'absinthe. Ses vers avaient paru, le matin, dans le Tapage, imprimés en caractères d'affiches et précédés de quelques lignes d'éloges, rédigées par Victor Gaillard à coups de grosse caisse. Dès qu'Amédée entra dans le café, il s'aperçut qu'il était l'objet de l'attention générale, et les Chevelures lyriques l'accueillirent par des bravos et des acclamations. Mais, à de certaines nuances des physionomies, — regards gênés, aigres sourires, — l'impressionnable jeune homme sentit, avec une soudaine tristesse, qu'on l'enviait déjà.

— Je vous en avais prévenu, — lui dit Paul Sillery, en l'entraînant dans un coin du café. — Nos bons pedts amis ne sont pas contents, et c'est trop naturel. La plupart de ces rimeurs, il faut bien l'avouer, sont des bijoutiers en « toc », et les voilà jaloux du maître orfèvre... Ayez l'air, surtout, de ne pas vous en apercevoir. Ils ne vous pardonneraient pas d'avoir deviné leurs mauvais sentiments... Et puis, il faut être indulgent pour eux. Vous avez votre belle épaulette de sous-lieutenant, Violette. Ne soyez pas dur aux pauvres pousse-cailloux. Ils combattent, en somme, eux aussi, pour le drapeau de la poésie, et c'est un régiment de misère que le nôtre... Maintenant, vous, il faut profiter de la veine. Vous voici célèbre pour quarante-huit heures... Voyez! les politiques eux-même' vous regardent avec eu*

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riosité, la barbe sur l'épaule, et pourtant le poète, aux yeux de ces austères citoyens, est un être inférieur et inutile. C'est tout au plus s'ils admettent Victor Hugo, et seulement à cause des Châtiments, encore... Vous voilà donc le lion du jour. Ne perdez pas de temps. J'ai rencontré tout à l'heure, sur le boulevard. Massif, l'éditeur du passage des Princes. Il a lu le Tapage; il vous attend. Portez-lui demain tous vos vers. Il y a de quoi faire un volume. Massif vous publiera à ses frais et vous pourrez paraître dans un mois. Vous n'emballerez pas deux fois ce gros butor de Gaillard, qui ne peut avoir eu pour vous qu'un passager caprice de Turcaret. Mais n'importe ! je connais votre livre et je suis sûr du succès. Vous êtes lancé. En avant, marche!... Et, décidément, je vaux mieux que je ne croyais, car votre chance me fait plaisir.

Les paroles de cet aimable camarade dissipèrent aisément le sentiment pénible que venait d'éprouver Amédée. D'ailleurs, il était dans une de ces heures d'enivrement où l'on ne veut pas admettre que le mal existe. Il passa quelques instants avec les poètes, en s'eflforçant d'être pour eux plus gracieux et plus anucal que jamais, les quitta persuadé — le candide enfant ! — qu'il les avait désarmés par sa modestie; et, très impatient de faire partager sa joie à ses amies,

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les daines Gérard, il monta d'un pas leste jusqu'en haut de Montmartre, et arriva chez elles à l'heure du dîner.

On ne l'attendait pas, et il n'y avait, ce soir-là, qu'une soupe aux herbes et un reste du bouilU de la veille a raccommodé » avec des cornichons. Mais Amédée apportait son gâteau, comme d'habitude, et, de plus, deux sauces qui feront toujours trouver délicieux le menu le plus lacédémonien, c'està-dire du bonheur et de l'espoir.

On avait déjà lu les journaux, rue Saint-Pierre, on savait que le poème avait été acclamé à la Gaîté, on l'avait vu imprimé tout vif, en tête du journal, et — ma foi ! tant pis ! — on était toutes si contentes, si contentes, qu'on embrassa Amédée sur les deux joues. Maman Gérard se souvint alors qu'elle avait encore à la cave cinq ou six bouteilles de vieux chambertin, et, quand même vous auriez eu avec vous la force armée, vous n'auriez pas empêché l'excellente femme de prendre tout de suite sa clef et son rat, et d'aller chercher celle des vieilles bouteilles qui avait le plus de poussière et de toile d'araignées, pour qu'on la bût à la santé du triomphateur. Quant à Louise, elle rayonnait. Dans plusieurs des maisons où elle avait donné ses leçons de piano, on avait parlé devant elle des beaux, des admirables vers publiés dans le Tapage, et elle était très fière,

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« entendez-vous bien, monsieur ?» de songer que Fauteur était de ses amis. Mais ce qui mit le comble à la satisfaction d'Amédée, c'est que Maria, pour la première fois, sembla s'intéresser à la poésie et lui dit à plusieurs reprises, avec un si joli petit air de vanité :

— Mais savez-vous que c'est très beau, votre bataille... Mais, dites donc, Amédée, vous allez devenir un grand poète, un homme célèbre... Mais vous avez un avenir superbe !

Ah! les douces, ah! les exquises espérances qu'il emporta, ce soir-là, dans sa chambre haute du faubourg Saint- Jacques. Elles lui donnèrent de beaux rêves, et elles parfumaient encore sa pensée, le lendemain matin, quand la concierge lui apporta deux lettres..

Encore du bonheur! La première contenait deux billets de cent francs, avec la carte de Victor Gaillard, qui félicitait de nouveau Amédée, et lui demandait, pour le journal, quelques pages de prose, une nouvelle, une fantaisie, ce qu'il voudrait. Sur l'autre enveloppe, le jeune homme reconnut, avec un cri de joyeuse surprise, l'écriture de Maurice Roger.

« Je viens de rentrer à Paris, mon cher Amécc dée, — écrivait le voyageur, — et c'est ton « succès qui m'y souhaite la bienvenue. Il faut que « je t'embrasse bien vite et que je te dise com-

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a bien j'en suis heureux. Viens me prendre à « quatre heures dans ma garçonnière de la rue a Monsieur-le-Prince. Nous dînerons ensemble c et nous ne nous quitterons pas de la soirée. »

Ah! comme le jeune poète aime la vie, ce matin, et comme il la trouve bonne et douce ! Vêtu de ses meilleurs habits, il descend gaiement la vieille rue Saint-Jacques, où les bottes d'asperges et les paniers de fraises embaument à Fétaîage des fruitières, court au boulevard Saint- Michel, s'y paye un élégant feutre gris et une jolie cravate, afin de faire honneur au printemps; et puis, au café Voltaire, où il déjeune, il change son deuxième billet de cent francs, pour toucher dans son gousset, avec un plaisir d'enfant, les beaux louis d'or qu'il doit à son travail et à son succès. Au ministère, où son chef de bureau — un brave homme qui tourne le couplet et chante aux dîners du Caveau — Ta déjà complimenté de son poème, Amédée ne fait qu'une apparition pour demander le congé de l'après-midi et prendre le manuscrit de son volume.

Le voilà de nouveau dans la rue au clair soleil de mai. Avec des façons de nabab, il prend, à l'heure, une voiture découverte et se fait conduire chez Massif, au passage des Princes. Dans son cabinet décoré d'eaux-fortes et de belles reliures, l'éditeur des Jeunes, si connu par sa magnifique

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barbe noire et par son immense crâne chauve, sur lequel un mauvais plaisant lui a conseillé un jour d^afficher ses annonces, réditeur des auteurs audacieux, des livres à sensation, qui a partagé avec Charles Bazile, le poète des Démoniaques, l'honneur d'un emprisonnement à Sainte-Pélagie, reste froid d'abord devant ce maigre visage de rimeur. Mais Amédée Violette se nomme ; — et, tout de suite, voici un large sourire, une poignée de main et un avide reniflement de connaisseur. Puis Massif ouvre le manuscrit.

— Voyons ça... Parfaitement... Avec des blancs et des faux-titres, nous arriverons à deux cent cinquante pages.

Et l'affaire est bâclée, rondement. Vite une feuille de timbre, un bout de traité. Massif fera les frais d'une première édition à mille, et, s'il y a d'autres tirages, — et, parbleu ! oui, il y en aura d'autres ! — il donnera cinquante centimes par exemplaire. Mais Amédée a signé sans lire. Tout ce qu'il demande, c'est que le volume soit publié sans retard.

— Soyez tranquille, mon cher poète ! Dans trois jours, vous recevrez les premières épreuves, et dans un mois nous paraissons.

Est-ce possible ? Est-ce qu'Amédée ne fait pas un songe ? Lui, le fils du pauvre père Violette, lui, le petit employé de bureau^ il aura son

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volume imprimé, et cela dans un mois, tout à l'heure ! Des lecteurs, des amis inconnus seront émus de ses émotions, souffriront de ses souf^ frances; des jeunes gens l'aimeront et trouveront dans ses vers un écho de leurs sentiments; des femmes rêveront, un doigt dans son livre, en se répétant tout bas une strophe préférée, qui leur caressera le cœur !

Ah! il lui faut un confident de sa joie; il a besoin de la dire à un ami véritable.

— Cocher, rue Monsieur-le-Prince.

Il monte quatre à quatre l'escalier de Maurice. La clef est sur la porte. Il entre. Le voyageur est là, debout, parmi le désordre des malles ouvertes.

— Maurice!

— Amédée!

Quelle accolade ! et comme ils restent longtemps, les mains dans les mains, à se regarder avec un rire de bonheur !

Maurice est plus séduisant, plus gracieux encore que naguère. Sa beauté s'est -virilisée, et, sur le hâle de son teint, For de sa moustache étincelle. Et quel brave garçon ! Comme il se réjouit des premiers succès de son ami !

— J'en suis certain, ton livre va faire tourner les têtes. J'ai toujours dit que tu étais un vrai poète... Tu verras !

Quant à lui, il est bien content aussi. Sa mère

le dispense d'achever son droit, lui permet de suivre sa vocation. Il va louer un atelier, faire de la peinture. Cela s'est décidé en Italie, où ]y[me Roger a été témoin des enthousiasmes de son fils devant les chefs-d'œuvre. Ah ! l'Italie ! l'Italie! Et le voilà lancé sur son voyage, et il montre à Amédée les bibelots, les souvenirs de toutes sortes qui encombrent la chambre. Il fait tourner entre ses doigts, pour en montrer tous les profils, une petite terre-cuite, une réduction de l'Antinolis du Musée de Naples; il ouvre un carton gonflé de grandes photographies, les feuillette au hasard, les passe à son camarade avec des cris d'admiration rétrospective :

— Tiens! le Colysée... Tiens! les ruines de Pœstum... Et cet antique du Vatican!... Et cette fresque de Michel- Ange!... Hein! Est-ce beau? Est-ce beau?...

Tout en regardant les images, il se rappelle les choses vues, les impressions subies. Dans cette allée du jardin Boboli, à Florence, il y avait une bande de collégiens en petit collet, avec des culottes courtes et des souliers à boucles comme des abbés de l'ancien temps, et rien n'était plus drôle que devoir ces prêtres enfantins qui jouaient à saute-mouton. Et là, sur la l{iva dei Schiavoni, il a suivi une Vénitienne... Oh! une Vénitienne !...

— Mise comme quatre sous, figure-toi, mon cher! Nu-tête, en châle jaune à franges vertes, et traînant des savates sans quartier. Mais, non ! je ne savais pas encore ce que c'était qu'une belle rousse, et, dans le coupe-gorge où elle m'a mené, j'ai possédé, je peux le dire, dans sa personne, toutes les déesses du Giorgione et toutes les courtisanes du Titien !

Car Maurice est toujours le même, un libertin, un mauvais sujet. Mais, bah ! il en convient, il s'en vante même, avec une si joyeuse ardeur, un si beau feu de jeunesse, que c'est en lui un charme de plus; et, comme sept heures sonnent et qu'il faut diner, il s'en va à travers le Quartier Latin, donnant le bras à Amédée et lui contant ses aventures galantes d'au delà les Alpes.

— Ah ! mon ami, là-bas, c'est le vrai pays de l'amour. On ne vit que pour ça... La dernière des catins, celle dont un prétendu frère montre la photographie aux étrangers dans les cafés, est encore capable de se monter la tête, si vous lui dites, d'une certaine façon, qu'elle est jolie et qu'elle vous plaît... Ma parole d'honneur, j'ai été plus d'une fois aimé d'amour, aimé pour de bon, aimé pour moi-même, dans des bouges où un ruffian m'avait conduit pour quarante sous !

Quand Maurice est sur ce sujet, il ne tarit plus, et, pendant le diner qu'on sert aux deux amis,

près d'une fenêtre, dans un restaurant du boulevard Saint-Michel, le voyageur, exalté par la tisane de Champagne, continue à décrire ses nuits chaudes de Rome et de Florence. Ce genre d'entretien est dangereux pour Amédée. Ne l'oublions pas, depuis quelque temps, son innocence commence à lui peser, au chaste poète de mansarde, et, ce soir, il a, dans sa poche, quelques pièces d'or qui sonnent le carillon du plaisir. Tandis que Maurice, les coudes sur la table, lui conte ses prouesses d'amour, Amédée regarde, sur le large trottoir, à la lueur du gaz qu'on vient d'allumer et qui éclaire d'une lueur crue le vert tendre des jeunes feuillages, les femmes qui passent, en fraîches toilettes, devant les terrasses des cafés, en saluant d'un peut signe de tête les étudiants qu'elles connaissent. Il y a de la volupté dans l'air; et, ma foi! c'est Amédée — gens vertueux, voilez-vous la face ! — qui, en se levant de table, rappelle à Maurice que c'est aujourd'hui jeudi, qu'il y a fête de nuit à BuUier; et cest encore lui qui ajoute, d'un air délibéré :

— Si nous y allions faire un tour ?

— Très volontiers, — répond gaiement le viveur. — Ah ! ah ! nous commençons donc à nous dégourdir un peu, monsieur de la Violette! Montons à Bullier, soit! Je ne serais pas fâché de m'assurer si j'aime encore les Parisiennes.

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Ils s*en vont donc du côté de l'Observatoire, en fumant des cigarettes. Sur la chaussée, dans la même direction qu'eux, des victorias emportent des couples de femmes dont les chapeaux fleuris et les robes de printemps mettent des taches claires dans la nuit, et à chaque instant les deux amis sont coudoyés par des bandes d'étudiants beuglant des refrains populaires et marchant en file indienne.

Voilà Bullier! Ils franchissent l'entrée flamboyante, et, dès l'escalier qui descend dans le célèbre bal public, ils sont saisis à la gorge par une acre odeur de poussière, de fuite de gaz et de chair humaine, qui donnerait la nausée à un ramasseur de crottin. Hélas ! il y a, dans toutes les petites villes de France, des médecins à cabriolet, des notaires ruraux, un tas de juges de paix et de substituts, qui la regrettent, cette puanteur-là, qui la regrettent, je vous assure, en prenant le frais, le soir, en pleine campagne, sous le firmament constellé, dans l'exquis parfum de la fenaison. Car elle est mêlée, cette peste, au peu de poésie qu'ils ont eu dans leur vie, à leurs amourettes d'étudiant, à leur semblant de jeunesse.

C'est cependant un endroit ignoble, ce Bullier. Une caricature d'Alhambra en carton; trois ou quatre mille têtes houleuses dans un noage de

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tumulte et de flimée de tabac; et, devant l'orchestre exaspéré, qui tire un quadrille à mitraille, des danseurs et des danseuses qui se tortillent et lèvent la jambe, avec des visages d'un calme effrayant et des gestes de fous obscènes.

— Quelle cohue ! — dit Amédée, un peu dégoûté déjà. — Allons dans le jardin.

On y est aveuglé par le gaz. Les bosquets ressemblent à un vieux décor, et l'on y voudrait les dragons à plastron jaune des anciens opérascomiques; la grotte est en bouchon découpé, et le jet d'eau rappelle celui des tirs au pistolet, sur lequel monte et descend une coquille d'œuf. Mais tout de même, ah ! l'on respire un peu. Et regardez donc, là-haut. Comme c'est singulier, dans ce milieu artificiel! Mais oui! pourtant, ce sont des étoiles.

— Garçon, deux sodas, — dit Maurice, en frappant une table avec sa badine.

Et les deux amis s'assoient au bord d'une allée où la foule passe et repasse. Ils sont là depuis dix minutes, quand deux femmes s'arrêtent devant eux.

— Bonjour, Maurice, — dit la plus grande, une brune à l'ample corsage, aux riches couleurs, vrai type de servante de cabaret.

— Tiens! Margot! — s'écrie le jeune homme. — Veux-tu prendre quelque chose? Assieds-toi

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donc un moment, ainsi que ton amie. Sais-tu qu'elle est charmante, ton amie? Comment s'appelle-t-il, ce petit Grévin-là?

— Rosine, — répond le Grévin presque modestement. Car il n'a guère plus de dix-huit ans, et, malgré ses frisettes blondes sur les yeux, il n'est pas encore effronté, le pauvre Grévin. Il débute, c'est facile à voir.

— Eh bien, mademoiselle Rosine, venez ici qu'on vous voie! — reprend Maurice, en faisant asseoir la jeune fille auprès de lui avec des gestes caressants. — Et toi, Margot, je t'autorise à m'être infidèle une fois de plus en faveur de ton voisin, mon ami Amédée, qui, ce soir, souffre du mal d'amour comme d'une rage de dents. Cœur à louer. On loge à la nuit... Et, quoique poète, il a, par hasard, dans son gousset, de quoi te payer à souper.

Comme partout, comme toujours, l'égoïste et aimable Maurice s'est fait la part du lion; et Amédée, n'écoutant que d'une oreille la grosse Margot, installée près de lui et qui déjà le supplie de lui rimer son acrostiche, trouve charmante la mignonne Rosine, à qui son élégant ami débite à voix basse cent folies. Mais, malgré lui, le poète considère Maurice comme son supérieur, et trouve tout naturel qu'il se soit, tout d'abord, adjugé la plus jolie des deux femmes. N'importe I Amédée

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veut sa nuit de plaisir, lui aussi. Ce soir, le sang brûle dans ses veines. Cette Margot, qui vient d'ôter son gant pour boire son verre de sirop, a les mains rouges et paraît sotte comme un panier; mais c'est tout de même une belle créature. Et le poète en appétit de débauche se met à parler, à son tour, dans le cou de la ribaude, qui éclate de rire et le regarde avec des yeux libertins.

Cependant, l'orchestre se met à canonner une polka. Maurice, élevant la voix pour causer avec son ami, l'appelle à plusieurs reprises par son prénom d'Amédée, et une fois, enfin, par son nom de famille, Violette. Et soudain, le joli Grévin, la petite Rosine, tressaille, regarde le poète et lui dit avec étonnement :

— Comment ! vous vous appelez Amédée ?.w Amédée Violette?...

— Sans doute.

— Mais alors, c'est avec vous que j'ai tant joué, quand j'étais petite.

— Avec moi?

— Oui! rappelez-vous donc... Rosine, la petite Rosine Combarieu... Chez M^'^ Gérard, la femme du graveur, rue Notre-Dame-des-Champs...

En avons-nous fait des parties, avec ses petites filles! Comme c'est drôle! comme on se retrouve!

Qu'est-ce que ressent donc Amédée? Son en-

fance évoquée tout entière, le nom de la famille Gérard prononcé en pareil lieu, l'amertume de se souvenir qu'il a connu cette pauvre fille encore enfant et innocente, tout cela remplit le cœur du jeune homme d'une tristesse singulière; il ne peut que dire à Rosine, d'une voix où tremble un peu de pitié :

— Vous!... C'était vous!...

Alors elle devient très rouge et baisse les yeux, tout embarrassée.

Maurice a du tact. Il s'aperçoit de l'émotion d'Amédée et de Rosine, il sent qu'il est de trop, et, se levant brusquement :

— Allons ! Margot, — s'écrie-t-il avec une feinte gaieté, — je crois que ces enfants-là ont besoin de causer de leurs souvenirs d'enfance... Renonce à ton acrostiche, ma fille. Donne-moi le bras et viens faire un tour de bal... Je t'offre une partie de toupie hollandaise.

Resté seul avec Rosine, Amédée la considère mélancoliquement. Elle est bien jolie, malgré son teint de chlorose. C'est la fillette des faubourgs, née avec le génie de la toilette, qui se pare d'un rien, d'une robe de toile, d'une fleur sur son chapeau, et qui se nourrit de salades et de crudités pour s'acheter des bottines bien faites et des gants à dix-huit boutons.

La jolie blonde regarde Amédée, elle aussi, et,

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dans ses yeux couleur de noisette, apparaît un sourire timide.

— Voyons ! monsieur Amédée, — dit-elle enfin, — il ne faut pas que ça vous fasse de la peine de retrouver à BuUier la gamine avec qui vous avez joué à cache-cache derrière les meubles du père Gérard. Ce qui serait étonnant, franchement, ce serait que je soye devenue une belle Madame. Je ne suis plus sage, c'est vrai. Mais je travaille, et ne croyez pas comme ça que j'aille avec le premier venu. Votre ami a beau être joli garçon et bien aimable, je n'ai accepté sa politesse que parce qu'il connaissait Margot, tandis que vous, c'est bien différent. Ça me rend tout heureuse de causer avec vous. Ça me rappelle maman Gérard qui a été si gentiUe pour moi... Qu'est-ce qu'elle est devenue, dites? Et son mari? Et ses fiUes?...

— M. Gérard est mort, — répond Amédée. — Mais ces dames vont bien et je les vois souvent.

— Ne leur dites pas que vous m'avez rencontrée ici, n'est-ce pas? Ça vaut mieux... Si j'avais eu une bonne mère, comme ces demoiselles, les choses auraient tourné autrement pour moi- Mais, vous vous souvenez, papa ne s'occupait que de sa politique. A quinze ans, il m'a mise en apprentissage chez une fleuriste, et c'est l'amant de la patronne, un mojistre d'homiaae, qui m'a

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débauchée... Dites donc, le père Combarieu, il a un drôle de métier, à présent. Il est gérant d'un journal républicain, et n'a rien à faire, que des mois de prison... Moi, je suis toujours dans les fleurs, et puis j'avais un petit ami, un élève du Val-de-Grâce... Mais il vient de partir, comme médecin militaire, pour l'Algérie. Je m'ennuyais, toute seule, et, ce soir, la grosse Margot, que j'ai connue au magasin, m'a emmenée ici pour me distraire... Mais vous, qu'est-ce que vous faites? Votre ami disait tout à l'heure que vous étiez poète. Alors, vous écrivez des chansons?... Je les aime toujours, les chansons... Vous vous rappelez, quand je jouais des airs avec un doigt sur le vieux piano des Gérard?... Vous étiez alors un si gentil petit garçon, et doux comme une fille... Vous avez gardé vos bons yeux bleus, quoique vous soyez brun. Je les reconnais... Non! vous ne pouvez pas vous douter comme j'ai du plaisir à vous revoir !

Elle continue à bavarder, à remuer les anciens souvenirs, et quand elle parle des dames Gérard, elle prend un petit air respectueux qui plaît beaucoup à Amédée. C'est une pauvre folle, il le devine, qui doit perdre la tête au premier baiser, mais qui a conservé, du moins, le trésor des pauvres, un cœur simple. Et gaie, avec cela. Le jeune homme se laisse bercer par ce caquetage, re-

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garde la gracieuse fillette, songe au passé, et se sent pris de l'attendrissement naïf du tourlourou qui a retrouvé une payse.

Comme Torchestre entame une nouvelle contredanse, qui donne la sensation du bombardement d'une place forte, et comme Rosine se tait un moment :

— Savez-vous — lui dit le poète — que vous êtes devenue très jolie ? Quel teint mat vous avez surtout, Rosine! Quelle charmante pâleur!

Mais la grise tte, qui a traversé bien de la misère, laisse tomber une parole amère :

— Oh! ma pâleur!... Ça ne vaut rien, ma pâleur!... Ce n'est point la pâleur des riches.

Puis, tout de suite, retrouvant sa bonne humeur:

— Dites-moi, monsieur Amédée, est-ce qu'elle vous plaît vraiment tant que cela, cette Margot, que vous avez commencé à lui faire la cour, tout à l'heure ?

Amédée proteste avec vivacité. Cette grosse fille ? Jamais de la vie^!

— Tenez! Rosine. J'étais venu ici pourm'amuser un peu, je vous l'avouerai. A mon âge, ce n'est pas défendu, n'est-ce pas? Mais ce bal me dégoûte maintenant... Vous n'y avez pas de rendez-vous? Vous n'y venez rejoindre personne?... Non?... C'est non, bien sûr? Eh bien, prenez

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mon bras et allons-nous-en... Demeurez-vous loin d'ici?

— Avemie d'Orléans, près de l'église de Montrouge.

— Permettez-moi de vous reconduire, voulezvous?

Elle veut bien, elle se lève. Ils sortent du bal, et il semble au poète que le bras de la jolie fille a frémi sur le sien, qu'elle s'abandonne. Mais, une fois sur le boulevard désert, qu'inonde un clair de lune azuré, voilà que Rosine ralentit le pas, qu'elle devient pensive, et que ses yeux se baissent quand Amédée les cherche dans l'obscurité.

Comme il est doux, le nouveau désir qui trouble le cœur du jeune homme ! Il s'y mêle un peu de sentiment. Le cœur lui bat à la pensée qu'il n'aurait qu'à dire un mot pour cueillir cette jeune fleur. Rosine n'est pas moins émue. Tous deux ne trouvent plus à se dire que des choses insignifiantes.

— La belle nuit!

— Oui ! cela fait du bien de respirer.

Ils continuent leur chemin sans se parler. Oh ! la bonne fraîcheur sous les arbres! Le voluptueux silence !

Enfin, ils s'arrêtent au seuil de la maison où demeure Rosine. D'un geste lent, elle porte la main au bouton de la sonnette. Alors, Amédée,

avec un grand effort, la voix sourde et brouillée, ose lui demander de monter chez elle, de a voir sa petite chambre ».

Mais elle le regarde longuement, avec une tristesse tendre dans les yeux, et elle lui dit très doucement :

— Eh bien, non! décidément. Non! il faut être sage. Je vous plais ce soir, monsieur Amédée, et vous voyez bien que je vous trouve charmant... C'est vrai. On s'est connu quand on était tout petits, on se retrouve, et il semble que ce serait bien bon de s'aimer. Mais nous ferions une grande folie, croyez-moi ! et ce serait même un peu mal. 11 vaut mieux pas, je vous assure. Oubliez le joH Grévin, comme dit votre ami, que vous avez rencontré à Bullier avec la grosse Margot, et ne vous souvenez que de votre petite camarade de la rue Notre -Dame -des -Champs. C'est bien meilleur qu'un caprice, allez! quelque chose de pur qu'on garde dans son cœur. Ne gâtons pas notre souvenir d'enfance, monsieur Amédée, et quittons-nous bons amis.

Et, avant que le jeune homme ait trouvé une réponse, — que trouverait-il pour combattre un sentiment déÛcat? — le coup de sonnette retentit, Rosine adresse à Amédée un sourire d'adieu, un baiser du bout des doigts, et, lestement, disparaît derrière la porte, qui retombe avec fracas.

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Ah ! certes! le poète a d'abord un mouvement de dépit. Tête de linotte! Girouette de femme!... Mais il n'a pas fait vingt pas sur le trottoir de l'avenue d'Orléans, qu'il se dit déjà, presque avec un remords : « Elle a raison. » Il songe que cette pauvre fille, hélas! tombée, a conservé dans un coin de son âme une nuance, un scrupule de pudeur qu'il n'a pas eu, lui; et, bien que déçu dans l'espoir de sa bonne fortune, le poète est heureux de sentir grandir encore en lui le respect sacré de la femme !

Amédée, mon garçon, vous ne valez rien pour faire la noce et vous n'êtes pas venu au monde pour les amours d'une seule nuit! Vous ferez mieux d'y renoncer, mon bonhomme!

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E p u I s un mois, le volume de vers d*Amédée Violette, intitulé : Toèmes d'après nature, émaillait de sa couverture bleu pâle les étalages des libraires; et elle n'était pas encore calmée, au café de Séville, Fémotion soulevée par le succès de ce livre et par les articles élogieux que lui avaient consacrés un assez grand nombre de journaux.

Cette émotion, bien entendu, n'existait que parmi les Chevelures. Les Barbes ne s'occupaient point de semblables niaiseries; les Barbes, on le sait, dédaignaient la Poésie et les Poètes.

Elles avaient d'ailleurs à régler, ces Barbes sévères, des affaires d'un intérêt autrement capital : renverser le gouvernement d'abord ; ensuite,

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refondre la carte d'Europe. Pour terrasser l'Empire, que fallait-il? Primo, conspirer; secundo, faire des barricades. Conspirer, rien n'était plus aisé. Tout le monde conspirait au a Séville ». C'est le caractère du Français, né malin, mais léger et bavard, de conspirer dans les endroits publics. Dès qu'un de nos compatriotes s'est affilié à une société secrète, son premier soin est de courir à son estaminet favori et de confier, sous le sceau du secret le plus absolu, à des amis intimes qu'il connaît depuis cinq minutes, le but de la conspiration, les noms des conjurés, le lieu, le jour et l'heure des rendez-vous, les mots de passe et les signes de ralliement. Peu de temps après s'être ainsi soulagé, il s'étonne que la police intervienne et fasse rater une entreprise préparée avec tant de mystère et de discrétion. C'était de la sorte, naturellement, que les Barbes du café de Séville se livraient au carbonarisme. A l'heure de l'absinthe comme à celle du mazagran, chaque table groupait autour d'elle un certain nombre de Fiesques et de Catilinas. A a l'as de la terrasse », cinq vieilles Barbes, blanchies dans le crime politique, mijotaient une machine infernale; et, dans la salle du fond, dix robustes mains avaient juré, sur le billard, de s'armer pour le régicide. Seulement, comme, parmi tant de Barbes, il y avait nécessairement des fausses

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Barbes, c'est-à-dire des mouchards, tous les complots ourdis au « Séville » avaient misérablement avorté.

Dans ce temple de Tanarchie, Fart de faire des barricades était aussi — vous n'en doutez pas! — très consciencieusement et très ardemment étudié. Cette branche spéciale de la science des fortifications comptait là plus d'un Vauban et plus d'un Gribeauval. « Professeur de barricades » était un titre dont on s'honorait au « Séville », et qu'on eût volontiers fait graver sur ses cartes de visite. Et notez bien que l'enseignement n'était pas seulement théorique. Sans doute, par égard pour les sergents de ville, on ne pouvait pas donner des leçons tout à fait pratiques aux émeutiers de l'avenir qui formaient le fond de la clientèle; le maître, le docteur en guerre civile, ne pouvait pas sortir avec eux, par exemple, et dépaver la rue Drouot. Mais il y avait une ressource, un moyen de se tirer d'affaire. C'étaient les dominos. Non ! vous aurez de la peine à croire combien ces inoffensifs os de mouton prenaient une apparence révolutionnaire entre les mains séditieuses des habitués du café de Séville. Pavés en miniature, ils simulaient sur les tables de marbre des réductions de barricades très compliquées, avec toutes sortes de bastions, de courtines, de redans et de contrescarpes. C'était

quelque chose dans le genre des petits modèles de navires de guerre qu'on voit au Musée de marine. Quelqu'un qui n'aurait pas été dans le secret se serait figuré que les Barbes jouaient tout simplement aux dominos. Eh bien, pas du tout! Elles suivaient un cours technique d'insurrection. En hurlant à pleins poumons: a Cinq partout ! » certains joueurs semblaient commander une décharge générale, et il y avait une manière de dire : a Je boude! » qui exprimait évidemment le désespoir d'un combattant qui a brûlé ses dernières cartouches. Une Barbe à lunettes et à chapeau-gibus, une Barbe qui avait dû faire des X et être refusée, dans sa jeunesse, à l'École Polytechnique, était surtout effrayante par la rapidité et la précision mathématique avec lesquelles elle alignait, en trois minutes, sa barricade de dominos. Quand cette Barbe-là bouchait les six, vous étiez transporté par l'imaginadon rue Transnonain ou au Cloître Saint-Merry. C'était terrible !

Quant à la politique extérieure, au remaniement de la carte d'Europe, ce n'était, pour ainsi dire, que le délassement, la récréation des Barbes. Cela corsait les parties de cartes, voilà tout. N'est-il pas agréable, en effet, tout en préparant, au moment décisif d'un cent de piquet, un écart savant qui va vous donner quinte et quatorze, de délivrer la malheureuse Pologne, et, lorsqu'on

a la satisfaction de marquer le roi et la vole à 1 écarté, qu'est-ce que ça coûte de permettre aux Russes d'entrer à Constantinople ! Cependant, quelques Barbes du café de Séville, les plus solennelles, s'attachaient de préférence aux questions internationales, aux grands problèmes d'équilibre européen. Un de ces profonds diplomates — qui n'avait probablement pas de quoi s'acheter des bretelles, car sa chemise débordait toujours entre son gilet et son pantalon — était persuadé qu'une indemnité de deux milliards suffirait pour obtenir du Pape la cession de Rome aux Italiens; et un autre Metternich au petit pied, qui aurait peut-être mieux fait de se payer une brosse à dents, avait pour spécialité de donner de sérieux avertissements à l'Angleterre et de la menacer, si elle n'écoutait pas ses conseils, de perdre à bref délai son empire des Indes et ses autres possessions coloniales.

Donc, les Barbes, absorbées par d'aussi graves spéculations, ne s'occupaient point de cette vanité qu'on appelle la littérature, et se souciaient comme d'une guigne du livre d'Amédée Violette. Mais, chez les Chevelures, nous le répétons, l'émotion était grande.

Elles étaient furieuses, les Chevelures. Elles s'agitaient, elles se hérissaient. Car le premier enthousiasme soulevé par les vers d'Amédée Vio-

lette ne pouvait être et n'avait été qu'un feu de paille. Les Mérovingiens se montraient maintenant à l'égard du jeune poète tels qu'ils devaient être pour un confrère qui réussissait, c'està-dire sévères jusqu'à la cruauté. Comment! la première édition des Toèmes d'après nature était épuisée, et Massifen mettait une autre sous presse? Comment! le Bourgeois, loin d'être « épaté», se déclarait charmé par ce livre, l'achetait, le lisait, le faisait relier peut-être? On en parlait avec faveur dans les journaux du Bourgeois, c'est-à-dire dans ceux qui ont des abonnés ? Ne disait-on pas que Violette, excité par Jocquelet, s'était attelé à une grande comédie en vers, et que le Théâtre-Français, le théâtre du Bourgeois par excellence, avait fait des avances très flatteuses au poète? Mais alors, s'il plaisait tant au Bourgeois, il était — fi ! l'horreur ! — un bourgeois lui-même. Cela sautait aux yeux. De quel aveuglement avaient-ils donc été victimes, les poètes chevelus, pour ne pas s'en être aperçus plus tôt? Par quelle aberration, lorsque 'Amédée leur avait dit ses vers, naguère, chez Sillery, avaient-ils pu confondre cette platitude avec de la simplicité, cette pleurnicherie avec de l'émotion sincère, ces grossières ficelles avec de l'art ? Ah ! vous pouviez être tranquille, on ne les y reprendrait plus !

Aussi, depuis quelque temps, les tables des

poètes, au café de Séville, avaient été transformées en lits de torture, sur lesquels les poèmes •d'Amédée Violette étaient étendus et garrottés tous les jours, de cinq à sept, et soumis à la question extraordinaire. L'aimable Paul Sillery, un sourire gouailleur aux lèvres, essayait bien quelquefois de crier pitié pour les vers de son ami, livrés à des tortionnaires si féroces. Mais des bourreaux littéraires, en train de déchirer le livre d'un camarade, sont plus impitoyables que le Saint- Office. Il y avait là, surtout, deux inquisiteurs plus acharnés que les autres : d'abord, le petit foutriquet qui réclamait, pour sa consommation quotidienne, toutes les houris du paradis musulman, et puis l'autre, le gros élégiaque de province, à qui, décidément, ses peines de cœur donnaient du ventre, car, l'autre jour, il avait encore été forcé de faire déplacer la boucle de son pantalon par les soins de son humble ménagère.

Bien entendu, quand Amédée paraissait, les Chevelures changeaient immédiatement de conversation, et se mettaient à commenter un insignifiant fait-divers lu dans le journal du soir, par exemple le coup de grisou qui, dans une mine du département du Nord, venait de foudroyer, d'un seul coup, quatre-vingts ouvriers, ou le naufrage de ce transatlantique perdu corps et biens avec

YOUT£ UNE JEUNESSE I93

cent cinquante passagers et quarante hommes d'équipage, événements sans importance, il faut en convenir, si on les comparait à la récente découverte, faite par les poètes inquisiteurs, de deux phrases peu correctes et de cinq rimes faibles dans Touvrage de leur confrère.

Néanmoins, Amédée, nature sensitive, remarquait fort bien la sourde hostilité dont il était l'objet dans le groupe des Chevelures, et il ne vint plus au café de Séville qu'à de rares intervalles, pour y serrer la main de Paul Sillery, qui, malgré ses airs ironiques, s'était toujours montré pour lui un loyal et fidèle camarade.

Ce fut là pourtant qu'il reconnut, un soir, son condisciple du lycée, l'ancien prix d'honneur Arthur Papillon, assis à une table de politiques. Le poète se demanda avec étonnement comment le bel avocat, d'opinion modérée, se trouvait au milieu de si fougueux révolu donnaires, et quel intérêt commun pouvait réunir cette correcte paire de favoris blonds et ces buissons de poils incultes. Mais Papillon, dès qu'il aperçut Amédée, prit congé du groupe où il se trouvait, vint adresser de chaudes félicitations à l'auteur des Toèmes d'après nature, l'entraîna sur le boulevard et lui donna la clef du mystère.

Tous les anciens partis se coalisaient contre l'Empire en vue des élections prochaines. Orléa-

194 TOUT! VNB JEUNESSE

nistes et républicains étaient, pour le quart d'heure, à pain et pot. Lui, Papillon, qui venait de soutenir brillamment sa thèse de docteur en droit, s'était attelé au char d'un ancien débris du gouvernement de Juillet, lequel, après être resté sous sa tente depuis 18^2, avait consend à se porter candidat de l'opposition libérale dans Seine-et- Oise. Papillon se remuait comme un ver coupé pour faire réussir son patron. Il venait de s'assurer, au ce Séville », de la neutrahté bienveillante des journaux irréconciliables, et il était plein d'espoir.

— Ah ! mon cher, que c'est donc difficile de lutter contre le candidat officiel!... Mais le patron est un homme étonnant. Il roule, toute la journée, en troisième classe, sur les chemins de fer de la circonscripdon, développant son programme devant les paysans en voyage et changeant de wagon à chaque stadon. Quel trait de génie ! La réunion publique ambulante... Cette idée-là lui est venue en se rappelant un harpiste qui faisait quatre fois par jour la traversée du Havre à Honfleur, et jouait le "Baccio sans relâche... Ah! il faut se remuer. Le préfet ne recule devant aucun moyen pour nous combattre. N'a-t-il pas répandu, dans notre canton le plus catholique, cette calomnie que nous édons des voltairiens, des ennemis de la religion, des mangeurs de prêtres?

TOUTI UNI JEUNISSB IÇf

Heureusement que nous avons encore quatre dimanches devant nous ! D*ici au jour du scrutin, le patron ira communier, à la grand'messe, dans nos quatre paroisses les plus importantes. Voilà une réponse!... Si un pareil homme n'est pas élu, c'est à désespérer du suffrage universel!

Amédée n'était pas encore, dans ce temps-là, aussi désenchanté en matière politique qu'il l'est devenu depuis. Pourtant il se demandait tout bas, avec inquiétude, si ce modèle des candidats, qui allait peut-être se donner une indigestion sacrilège et qui déballait ses professions de foi comme un coutelier ambulant étale ses canifs à douze lames, n'était pas tout bonnement un stupéfiant saltimbanque. Mais Arthur Papillon ne lui laissa pas le temps de s'abandonner à ces réflexions fâcheuses.

— Et toi, mon petit, voyons, où en es-tu ? — lui dit l'avocat avec une rondeur protectrice. — Tu as beaucoup de succès, sais- tu ? L'autre soir, chez la comtesse Fontaine... tu sais bien?... la fille du maréchal Lelièvre... la veuve de l'ancien ministre de Louis-Philippe, Jocquelet nous a dit ta a Tranchée de Sébastopol » avec un effet énorme. Quelle voix, ce Jocquelet! Nous n'avons rien de pareil, au barreau de Paris... Heureux poète! j'ai vu ton volume traîner dans le boudoir de plus d'une belle dame... Ah çà! j'es-

père que tu vas me lâcher le café de Séville et ne pas t'attarder avec tous ces mal-peignés. Il faut aller dans le monde, c'est indispensable à rhomme de lettres, et je te présenterai quand tu voudras.

Pour le moment, Amédée est un peu refroidi sur le compte de la Bohème, où il a joui d'une si courte faveur et qui, d'ailleurs, par bien des côtés, choque déjà sa délicatesse. Il ne se soucie pas, notamment, d'être tutoyé un jour par le père Lebuffle.

Mais aller dans le monde ! Son éducadon a été si modeste ! Saura- t-il s'y présenter, s'y tenir comme il sied ? Il le demande avec crainte, à Papillon. Le poète est fier, redoute le ridicule, ne consentira à jouer nulle part un rôle inférieur. Et puis, son succès, jusqu'à présent, est tout platonique. Il est toujours très pauvre et loge encore au faubourg Saint- Jacques. Dans quelques jours. Massif doit bien lui compter cinq cents francs, pour la seconde édition de son livre. Mais qu'est-ce qu'une poignée de napoléons ?

— C'est toujours assez, — répond l'avocat qui rient à se parer de son ami, — c'est plus qu'il n'en faut pour te procurer du linge montrable et un frac bien coupé. Et c'est l'essendel. Les bonnes façons, vois-tu, cela consiste surtout à se taire. Avec ta nature fine et souple, tu seras tout de

TOUTl UNE JEUNESSI I97

suite un parfait gentleman. De plus, tu n*es pas vilain garçon, tu as une pâleur intéres^^^nte. J ^ suis convaincu que tu plairas... Nous voici an commencement de juillet, et Paris est presque vide. Mais la comtesse Fontaine ne s'en va jamais qu'aux vacances, à cause de son petit-fils, dont elle est la tutrice et qui termine ses études au lycée Bonaparte. Jusqu'à la fin du mois, le salon de la comtesse reste ouvert tous les soirs, et l'on y rencontre les gens chic qui se sont attardés à Paris ou qui s'y arrêtent entre deux déplacements. M"^ Fontaine est une vieille femme très aimable et très puissante. Elle a du goût pour les écrivains, quand ils sont de bonne compagnie. Donc ne fais pas la bête et va te commander un habit noir. En te présentant là, mon cher, je t'assure peut-être, pour dans une quinzaine d'années, ton fauteuil à l'Académie... C'est convenu. Tienstoi prêt pour la semaine prochaine.

Attention ! Amédée Violette va faire ses débuts dans le monde.

Bien que sa concierge, qui l'a aidé à fini/ sa toilette et qui l'a vu mettre sa cravate blanche, lui ait encore dit tout à l'heure: « Quel amour de petit marié vous seriez comme ça, monsieur Amédée ! » le poète a un gros battement de cœur quand la voiture où il est assis auprès d'Arthur Papillon fait craquer le sable de la cour et s'arrête

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devant le perron du vieil hôtel de la me de Bellechasse habité par M™* la comtesse Fontaine.

Dès le vestibule, où il essaie d'imiter l'allure pleine d'autorité de l'avocat et désespère aussitôt de savoir si bien bomber son plastron de chemise dans son gilet en cœur, dès le vestibule, sous les regards sévères des quatre grands laquais à bas de soie, Amédée est aussi gêné que s'il se présentait tout nu devant un conseil de révision. Mais on le trouve sans doute « bon pour le service » ; car une porte s'ouvre sur un salon lumineux, il y pénètre à la suite d'Arthur Papillon, comme une frêle chaloupe remorquée par un imposant troismâts, et voilà le timide Amédée, un tapis sous les pieds, un lustre sur la tête, présenté dans les formes à la maîtresse de la maison.

C'est une dame aux proportions éléphantesques, dans la fleur de la soixantaine, remarquable par le camélia blanc piqué dans sa perruque couleur de palissandre, et dont le visage, les bras et les épaules sont enduits d'assez de farine pour confectionner tout un plat de beignets aux pommes. Mais, avec cela, un très grand air et des yeux superbes, dont le regard de commandement est corrigé par un sourire plein de bienveillance qui rassure un peu Amédée.

Elle a, dit-elle, beaucoup applaudi les beaux Tcrs de M. Violette, que îocq}idQt a déclamés

chez elle, à son dernier mercredi de la saison, et elle vient de lire, avec le plaisir le plus vif, les Toèmes d'après nature. Elle remercie M. Papillon — qui salue de la tête en laissant tomber son monocle — de lui avoir amené M. Violette, dont elle est charmée de faire la connaissance.

Amédée est fort embarrassé de répondre quelque chose à ce compliment banal, mais débité avec beaucoup de bonne grâce. Heureusement il est dispensé de ce devoir par l'arrivée d'une vieille dame très osseuse et très parée, au-devant de qui la comtesse se précipite avec une vivacité étonnante de la part d'une si volumineuse personne, en s'écriant avec joie: a Madame la Maréchale! » et Amédée, suivant toujours le sillage de son camarade qui cingle vers un angle du salon et y jette l'ancre auprès de toute une flottille d'habits noirs, Amédée, qui commence à reprendre ses esprits, examine le lieu, si nouveau pour lui, où sa réputation naissante l'a fait admettre.

C'est un immense salon dans le style du premier Empire, tendu et meublé de satin jaune, et dont les hauts panneaux blancs sont décorés de trophées d'armes antiques en bois sculpté et doré. Un rapin de l'École des Beaux-Arts flétrirait certainement de l'épithète de ce pompier » les fauteuils et les canapés ornés de têtes de sphinx en

bronze, ainsi que la lourde pendule de marbre vert, sur laquelle se dresse, tout en or, un personnage à courts favoris, sommairement vêtu d'un casque, d*un glaive et d'une feuille de vigne, qui semble parler d'amour à une jeune personne en tunique flottante, ayant la taille juste au-dessous des seins et exactement coiffée comme l'impératrice Joséphine. Mais le rapin aurait tort, car ce luxe massif ne manque ni de grandeur ni de caractère. Deux tableaux seulement réchauffent un peu la froideur des murailles. L'un, signé de Gros, est le portrait équestre du père de la comtesse Fontaine, du glorieux maréchal Lelièvre, duc d'Eylau, l'ancien tambour du pont de Lodi, l'un des plus intrépides lieutenants de Napoléon. Il est représenté en grand uniforme, coiffé d'un énorme chapeau à plumes blanches, brandissant son bâton de velours bleu semé d'abeilles d'or; et par-dessous le ventre de son cheval cabré, tout au loin, on aperçoit confusément une grande bataille dans la neige et des bouches de canons enflammées. L'autre tableau, posé sur un chevalet et éclairé par une lampe à réflecteur, est un chefd'œuvre d'Ingres, un suave médaillon de jeune fille, le portrait de la maîtresse du logis à l'âge de dix-huit ans, portrait dont la comtesse Fontaine offre, à l'heure qu'il est, une caricature vieillie et monstrueuse.

Arthur Papillon, causant à voix basse avec Amédée, lui explique alors comment le salon de M.^^ Fontaine est un terrain neutre, ouvert aux gens de tous les partis. Fille d'un maréchal du premier Empire, la comtesse conserve les plus hautes relations dans le monde des Tuileries, bien qu'elle soit la veuve du comte Fontaine, un des doctrinaires sortis de la robe de chambre de Royer-Collard, un parlementaire anobli par Louis-Philippe, deux fois collègue de Guizot au banc des ministres, et mort de dépit et d'ambition rentrée, après 48 et le coup d'Etat. De plus, le frère de la comtesse, le duc d'Eylau actuel, s'est marié, en 1829, avec une des plus nobles héritières du faubourg Saint-Germain, une Croix- Saint- Jean; car son père le maréchal, dont le caractère n'égalait pas la bravoure, s'était rallié à tour de bras à tous les régimes et avait porté son cierge aux processions de la Fête-Dieu sous Charles X, avant de finir gouverneur des Invalides, au début de la monarchie de Juillet. Grâce à cet heureux concours de combinaisons, on rencontre plusieurs grands seigneurs, beaucoup d'orléanistes, un certain nombre de personnages officiels, et même quelques républicains bien élevés, dans ce salon de nuance libérale, où la comtesse, admirable maîtresse de maison, sait attirer des savants, des écrivains, des artistes, des illu>

trations de toutes sortes, et aussi de jeunes et jolies femmes.

Vu la saison avancée, il n'y a pas, ce soir-là, grande affluence chez la comtesse Fontaine. Pourtant, négligeant les gentilshommes sans importance, dont les aïeux ont peut-être été fabriqués par le père Issacar, Papillon montre à son ami quelques célébrités.

Voici d'abord, avec la plaque de la Légion d'honneur sur un habit qui a l'air de venir de l'étal du fripier, Forgerol, le grand géologue, le plus intrigant et le plus cumulard des hommes de science, Forgerol, riche de vingt grasses sinécures et pour qui l'un de ses confrères de l'Institut a composé d'avance cette épitaphe : « Ici gît Forgerol, à la seule place qu'il n'ait pas sollicitée. »

Ce grand vieillard à tête vénérable et branlante, dont les cheveux blancs et soyeux paraissent verser les bienfaits et les bénédictions, est M. Dussaut du Fossé, philanthrope par profession, président obligatoire de toutes les œuvres charitables^ sénateur, bien entendu, puisqu'il a été pair de France, et qui, dans quelques années, après les Prussiens et tout le tremblement, sombrera dans les affaires véreuses et finira en police correctionnelle.

Pédant des pieds à la tête, haut sur cravate, et adossé, dans son attitude favorite, à La che-

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minée du salon, qui pourtant n'est remplie que de fleurs et devant laquelle il essaie, probablement, de se parfumer les mollets, cet ancien homme d'État dont les rudes cheveux gris sont pareils à une tête de loup pour enlever les toiles d'araignées, et qui, par son entêtement de mule, a beaucoup contribué à la chute de la dernière monarchie, est respectueusement écouté et traité de oc cher maître d par un orateur républicain dont les convictions rouges commencent à déteindre et qui bientôt, comme ministre de l'empire libéral, fera de son mieux pour hâter l'effondrement du régime.

Bien qu'Amédée soit encore à l'âge du respect, ces notabilités, dont les noms sont prononcés par Papillon avec un balbutiement de déférence, n'impressionnent pas le poète autant que certains visiteurs qui appartiennent au monde des lettres et des arts. En les considérant, le jeune homme est pourtant surpris et même un peu attristé du désaccord qu'il découvre souvent entre la physionomie de l'homme et la nature de son talent. Le poète Leroy des Saules a bien la hautaine attitude et le visage apollonien qui correspondent à la noble et parfaite beauté de ses vers; mais Edouard Durocher, le Véronèse du xix« siècle, le peintre du luxe et de la joie, est un gros homme très commun, qui porte des moustaches en rou-

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pies comme un chef de claque; et Théophile de Sonis, l'élégant conteur, le romancier des mondaines, a le nez cuivré et la barbiche rêche d'un vieux capitaine des douanes.

Mais ce qui sollicite surtout, ce qui enchaîne l'attention d'Amédée, ce sont les femmes, les femmes du monde, qu'il voit de près pour la première fois. Quelques-unes sont vieilles et font horreur. Les bijouteries dont elles sont couvertes rendent encore plus navrants leur air de fatigue incurable, leurs yeux meurtris, leurs profils chevalins, leurs lèvres longues et molles de dromadaire; et, chez elles, le décolletage, — il est d'étiquette aux réceptions de la comtesse Fontaine, — le décolletage, qui laisse voir, sous la dentelle, de flasques embonpoints ou des maigreurs de squelette, est aussi ridicule qu'un élégant dolman de hussard bleu sur le dos d'un vieux colonel à bedaine et à crâne chauve. Devant ces caducités fardées, le jeune homme sent avec effroi s'évanouir en lui le respect qu'on doit à l'âge. Il ne veut plus regarder que les jeunes et belles femmes, celles dont le buste émerge du corsage avec une sorte d'épanouissement, celles qui ont un sourire de triomphe aux lèvres, des fleurs dans les cheveux, des diamants sur la peau. Mais toute cette chair nue l'intimide, et Amédée, grandi dans la petite bourgeoisie de Paris, voilée

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et puritaine, est gêné presque jusqu'à baisser le regard devant tant de bras, de gorges et d'épaules. Voilà qu'il pense tout à coup à Maria Gérard, telle qu'il l'a rencontrée, l'autre jour, allant travailler au Louvre, si fraîche en robe sombre et très montante, sa magnifique chevelure débordant d'une capote fermée, et sa boîte de pastels à la main. Pourquoi ne l'aime- t-elle pas, hélas? Combien il préfère cette simple rose cachée dans les épines à toutes ces pivoines trop ouvertes, et quel charme divin a la pudeur !

Cependant, l'énorme et aimable comtesse revient vers le poète et le prie, à sa grande confusion, de dire quelques vers. 11 est bien forcé de s'exécuter. A son tour de s'adosser à la cheminée fleurie et de se parfumer les mollets. Heureusement, c'est encore un succès pour lui. Toutes les pivoines trop décolletées, qui ne comprennent pas grand'chose à ses vers, mais qui trouvent assez joli homme ce brun aux yeux bleus, au regard ardent et mélancolique, l'applaudissent autant qu'on le peut avec des gants trop étroits. On l'entoure, on le complimente. M™' Fontaine le présente au célèbre poète Leroy des Saules, qui le félicite d'un mot juste et l'invite paternellement à le venir voir; et ce serait un bien bon moment pour Amédée, si l'une des vieilles personnes aux lèvres de chameau, dont les bas sont probable-

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ment aussi bleus que les paupières, ne Faccaparait pendant un quart d'heure et ne lui faisait passer une espèce de baccalauréat sur la poésie contemporaine.

Enfin, le poète se retire, lesté d'une tasse de thé et d'une invitation à dîner pour le mardi suivant, et dès qu'il est remonté dans le fiacre avec Arthur Papillon, celui-ci lui donne sur la cuisse un grand coup du plat de la main et s'écrie joyeusement :

— Eh bien, te voilà lancé !

Et c'est vrai, le voilà lancé, et il usera plus d'un habit noir, je vous en réponds, avant de savoir tout ce que cette action : « aller dans le monde », qui n'a l'air de rien du tout, au premier abord, et qui n'est rien du tout, en effet, implique pour un homme de travail, pour un artiste, de mouvement inutile et de temps perdu.

Le voilà lancé ! Et il débute bien ! Par un dîner en ville! Dès mardi prochain, chez M"^*' Fontaine, qui mange à peine et ne boit que de l'eau, un saumon inquiétant et des vins abominables vont être servis à Amédée par un maître d'hôtel nommé Adolphe, qui devrait plutôt s'appeler Exili ou Castaing, et qui, après quinze ans de service tout au plus chez la comtesse, possède déjà, sur le pavé de Paris, deux bonnes maisons de rapport à cinq étages. A l'heure qu'il est, tout va bien. Amédée a un estomac de vingt ans, et il

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digérerait des boutons d'uniforme. Mais tous les Borgias en bas de soie noire et en gants de liloselle blanche, qui veulent devenir propriétaires, vont lui cuisiner des plats de leur foçon, et quand il les aura pratiqués seulement pendant une demi-douzaine d'hivers, deux ou trois fois par semaine, vous me direz des nouvelles de sa dyspepsie. Si encore il était amusant, le dîner de mardi prochain ! Ah ! parlons-en. Dès le saumon suspect, l'homme d'État, coiffé d'une tête de loup, celui qui a flanqué par terre, sans s'en douter, le pauvre Louis-Philippe, commencera une conférence pour expliquer comme quoi, si l'on avait écouté ses avis, la dynastie de ce roi constitutionnel serait encore aujourd'hui sur le trône; et au moment où l'empoisonneur versera son pomard le plus vénéneux, la vieille dame qui ressemble à un dromadaire à boucles d'oreilles fera subir à Amédée, son infortuné voisin, un nouvel examen oral sur les poètes du xix« siècle, et lui demandera — questions flatteuses pour un confrère — ce qu'il pense des dettes criardes de Lamartine, de l'orgueil insensé de Victor Hugo et des habitudes d'intempérance d'Alfred de Musset. Le voilà lancé, le bon Amédée ! Il va rendre des visites de digestion, paraître au « jour » de madame-une-telle et de plusieurs autres madameune-tellc. Et, au début, il restera là une demi-

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heure, le mais, jusqu'à ce qu'il se soit aperçu que les malins ne font qu'entrer et sortir, absolument comme dans la baraque d'une femme géante, à la foire aux pains d'ëpices. Il verra défiler devant lui, mais, cette fois, cuirassées de velours et de satin, toutes les gorges et toutes les épaules de sa connaissance, celles dont il se détourne avec dégoût et celles qui le font rougir. Et chaque madame-une-telle, en entrant chez une autre madame-une-telle et en s'asseyant sur le bord d'un pouf ou d'un fauteuil, dira la même chose, toujours la même chose, la chose fatale, la seule qui doive et puisse être dite, ce jour-là, au début de tous les entretiens, par exemple : « Ce pauvre général est donc mort ! » ou bien : a Avez-vous vu la nouvelle pièce des Français?... Ce n'est pas très fort, mais comme c'est bien joué ! » Et' ce sera délicieux! Et Amédée admirera surtout, dans ses jeux de physionomie, la madameune-telle dont c'est le « jour x>. Quand M°^« A. lui apprendra que M^^ B. marie sa fille au neveu de M^^® C, la maîtresse de la maison, qui d'ailleurs connaît à peine tous ces gens-là, manifestera une joie aussi vive que si on lui annonçait la mort de cette vieille tante dont elle attend l'héritage pour renouveler les meubles de son hôtel; et, au contraire, lorsque M^^ D. lui annoncera que le petit garçon de M'"^ E. a la coqueluche, tout de suite,

sans transition, par un changement de visage qui ferait la fortune d'une comédienne, la dame du logis prendra un air plus consterné que si toutes les récoltes venaient d'être grêlées ou si le choléra avait éclaté la veille dans le quartier des HaUes.

Amédée est lancé, vous dis-je. Encore un peu coquebin comme le voilà, il sera dupe assez longtemps de toutes ces frimes, de toutes ces grimaces, de tous ces postiches, de tous ces faux sourires qui découvrent tant de fausses dents. Au premier abord, tout ici n'est-il pas élégance, harmonie, délicatesse ? Puisque Amédée ne sait pas que la chevelure célèbre de la princesse Krazinska a été coupée sur la tête de trois paysannes bretonnes, au dernier pardon de Saint-Jean-du- Doigt, comment pourrait-il se douter que l'austère maître Lemarguillier, l'avocat clérical, a été compromis gravement dans une affaire de mœurs et a dû se jeter aux pieds du préfet de police en s'écriant : oc Ne me perdez pas ! » comme dans les mélos ? Quand on annonce le roi de la mode, le jeune duc de la Tour-Prends-Garde, dont un ancêtre était au Pont de Taillebourg, et qui, pour le moment, lance un pantalon, Amédée ne peut pas soupçonner, n'est-il pas vrai ? que le plaisir favori de ce raffiné consiste à « tuer le ver x>, le matin, avec son cocher, chez le marchand de vin du

coin, en faisant une partie de tourniquet? et quand la jolie baronne des Nénuphars devient pourpre jusqu'aux oreilles parce qu'on a prononcé devant elle le mot « petite cuiller » et qu'elle y découvre — on ne sait pourquoi — une intolérable indécence, ce n'est assurément pas notre jeune ami qui devinerait que pour payer les dettes de jeu de son troisième amant, cette pudibonde personne vient de vendre secrètement des bijoux de famille dont elle ne pouvait disposer.

Rassurez-vous ! Amédée finira par perdre ses illusions. Un jour viendra où il ne prendra plus au sérieux la grande comédie en cravate blanche. Mais, soyez encore tranquille ! il n'aura pas d'indignation de mauvais goût. Non! il les plaindra plutôt, ces infortunés gens du monde, condamnés à l'hypocrisie et au mensonge. Il excusera même leurs travers et leurs vices, en songeant à l'effroyable ennui qui les dévore. Oui ! il comprendra qu'un malheureux comme le duc de la Tour- Prends-Garde, qui est forcé d'entendre dix-sept fois la Favorite par hiver, éprouve, par instants, le besoin d'une distraction violente, et aiUe boire le vin blanc sur le zinc avec son domestique. C'est entendu, Amédée sera plein d'indulgence. Seulement, il faudra lui pardonner, à lui aussi, son fond de plébéien, sa grossièreté native. Car,

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lorsqu'il aura bien sondé le vide et la vanité de la farce mondaine, il gardera toute sa sympathie pour les gens simples, pour ceux qui se rapprochent de la nature. Mon Dieu, oui! il estimera infiniment plus le dernier des ouvriers — un scieur de long, un poseur de sonnettes — qu'un politicien de salon pérorant à la cheminée; et, à la vieille dame littéraire, étincelante comme une devanture du Palais-Royal et tatouée comme un Caraïbe, il préférera une pauvre aïeule de village, franchement ridée sous sa coiffe blanche, qui va encore biner, à soixante-quinze ans, son petit champ de pommes de terre.

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N peu plus d'un an ^ent die s'ëcouler. Voici les premiers jours d'octobre, et, quand la brume du matin s'est dissipée, le ciel est d'un bleu si limpide et le vent si pur et si frais, qu'Amédée Violette, en sa qualité de vieil enfant de Paris, est parfois tenté de se confectionner un cerf-volant, comme quand il était pedt, et d'aller l'enlever sur le talus des fordficadons.

Mais ce n'est plus de son âge. Le cerf^volant actuel d'Amédée Violette est plus fragile que s'il était fait de brins d'osier et de vieux papiers collés les uns sur les autres; il ne s'élève pas bien haut encore, et la ficelle qui le redent n'est pas très solide. Le cerf-volant d'Amédée, c'est sa

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naissante réputation de poète. Il faut la soutenir, il faut travailler. Et, toujours avec un vague et secret espoir de se faire aimer de la petite Maria, Amédée travaille.

D'ailleurs, il est un peu moins pauvre. Il touche, à présent, deux cents francs par mois à son ministère, et, de temps à autre, il publie une nouvelle en prose dans des journaux où sa a copie 3 lui est payée. Aussi a-t-il quitté son grenier à rimes du faubourg Saint- Jacques et habite-t-il dans l'île Saint-Louis une chambre unique, mais vaste et claire, d'où il peut voir, quand il s'accoude à sa fenêtre, le va-et-vient des bateaux sur le fleuve et le coucher du soleil derrière Notre-Dame.

C'est à son drame pour la Comédie-Française qu'Amédée a surtout travaillé, cet été, et il vient de le finir. Un drame moderne, en vers, intitulé VcAtelier. L'action, très simple comme celle d'une tragédie, mais qu'il croit pathétique et touchante, se passe dans un milieu populaire, et Amédée espère avoir trouvé, pour son dialogue, un vers familier et néanmoins poétique, où il n'a pas craint d'admettre certains mots pittoresques, certaines locutions énergiques de la langue des ouvriers.

Le poète reconnaissant destine le principal rôle de sa pièce à Jocquelet, qui a débuté avec éclat, l'an dernier, dans les Fourberies de Seapin,

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et qui, depuis lors, vole de succès en succès ; à Jocquelet, qui, comme tous les acteurs comiques, prétend jouer aussi le drame, et qui le peut, en effet, mais exceptionnellement, dans des conditions particulières, car, malgré son nez grotesque, il a des qualités réelles de force et de chaleur et il dit bien les vers. Le personnage qu'il doit représenter dans l'ouvrage de son ami est celui d'un vieux mécanicien, honneur de son usine, sorte de Nestor du faubourg, et ce type peut s'accommoder du visage peu aristocratique de Jocquelet, qui, de plus, a déjà prouvé son habileté à se grimer.

Cependant, tout d'abord, l'acteur n'a pas été satisfait.

Il caresse, lui aussi, le rêve à la fois informe et monstrueux de presque tous les comédiens; il souhaite, tout comme les autres, ce qu'ils appellent un a beau premier rôle ». Disons-le, ils ne savent pas au juste ce qu'ils entendent par ce mot; mais, dans leur esprit plein de fumée, se dessine vaguement un prodigieux Almanzor, qui fait sa première entrée dans une calèche découverte à quatre chevaux, attelée à la Daumont, et qui en descend orné d'un collant gris et de bottes à cœur, avec une brochette de décorations. Ce personnage, séduisant comme don Juan, brave comme Murât, poète comme Shakespeare et cha-

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ritable comme saint Vincent de Paul, doit avoir, avant la fin du premier acte, foudroyé d'amour la jeune première par un seul regard, dispersé douze spadassins du vent de son épée, adressé aux étoiles, c'est-à-dire aux spectateurs de la troisième galerie, une tartine de quatre-vingts à cent lignes, et recueilli deux enfants trouvés dans le pan de son manteau.

Le « beau premier rôle » doit encore, dans la suite de la pièce, accomplir un certain nombre d'actions sublimes, haranguer la multitude du haut d'un escalier praticable, insulter en face un puissant monarque, se jeter, toujours en bottes à cœur, dans les flammes d'un incendie. L'idéal serait qu'il pût successivement découvrir l'Amérique comme Christophe Colomb, gagner des batailles rangées comme Bonaparte, et mourir sur la croix comme Jésus-Christ. Mais l'essentiel est qu'il ne quitte presque jamais la scène, qu'il parle tout le temps, et que l'ouvrage soit une sorte de monologue en cinq actes.

Ce rôle de vieil ouvrier offert par Amédée à Jocquelet n'obtint donc de celui-ci, à la première lecture, qu'une grimace de mécontentement. Cependant le comédien finit par se réconcilier avec le personnage, l'étudia, le « creusa », pour nous servir de son expression, et, un jour, il accourue chez Violette, tout échauffé.

2l6 TOUTE UNE JEUNESSE

— Je crois que je riens mon bonhomme ! — • s'écria-t-il. — Je l'habillerai avec un gilet de tricot à manches tout déchiré et une cotte bleue très sale. C'est un lapin, n'est-ce pas? un vieux lascar qui a du poil... Eh bien, dans la grande scène du a trois », quand on lui dit que son fils est un voleur et qu'il provoque tout l'atelier, il se débattra, ses vêtements s'ouvriront, sa chemise aussi, et, comme je ne suis pas velu, je me collerai du «crêpé» gris dans le creux de l'estomac... Tu verras l'effet !

Tout en se réservant de dissuader Jocquelet, en temps opportun, de se maquiller ainsi le poitrail, Amédée a porté son manuscrit au directeur du Théâtre-Français, qui lui a demandé quelque temps pour l'examiner à loisir et qui dira ensuite au jeune poète s'il l'engage ou non à lire sa pièce au Comité.

Amédée est donc fort anxieux, bien que Maurice Roger, à qui l'œuvre a été communiquée acte par acte, lui prédise un accueil enthousiaste.

Il est installé depuis un an, le beau Maurice, dans un atelier de la rue d'Assas, et il y mène large et joyeuse vie. Travaille-t-il ? Quelquefois, par caprices, en voluptueux qu'il est, et, bien qu'elles soient à peine indiquées, qu'on les sente abandonnées au premier accès de paresse, elles ont pourtant du charme, les quelques esquisses

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suspendues aux murs. Elles trahissent, une fois de plus, l'unique préoccupation de l'ardent jeune homme. La femme! toujours la femme! Mais non pas dans sa nudité complète et sans indécence, telle que tâche de la fixer, fidèlement, consciencieusement, avec ses défauts, ses laideurs mêmes, le studieux apprenti d'art. Au contraire, devant les études de Maurice, on sent qu'il a désiré tous ses modèles. Sa brosse libertine n'ébauche que la femme demi-nue, provocante, prête à l'amour. S'il doit avoir un jour du talent, il excellera à chiffonner sur un jeune sein le désordre d'une toilette de nuit, il sera un Fragonard moderne.

En attendant, un des grands plaisirs du métier, pour ce sensuel Maurice, c'est de voir défiler devant lui tous les beaux corps à dix francs la séance. Il ne voudrait d'aucune de ces filles, il est devenu plus difficile; et même quand elles se déshabillent, il dissimule mal une petite moue dégoûtée devant les bottines à talons tournés et les vieux corsets de coutil gris. Ce qui lui suffit et ce qui lui plaît, c'est d'avoir là, près de lui, sur la table à modèle, ce corps nu, cette chair vivante. La palette au pouce, il cause avec la jeune femme, lui dit des histoires amusantes, se fait raconter par elle ses petites affaires, ses humbles amours. Quand des amis viennent le voir,

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— et il en vient à chaque instant, — ils aperçoivent toujours, en entrant, le modèle qui se sauve derrière une tapisserie, tenant entre ses dents sa chemise passée à la hâte. Mais on appelle la demoiselle, elle reparaît tout de suite, souvent sans avoir même remis son jupon, et elle commence à bavarder et à fumer des cigarettes du Levant avec les camarades.

Amédée, toujours un peu troublé quand le modèle en chemise lui demande du feu, passe généralement chez Maurice l'après-midi du dimanche.

Il rencontre là Arthur Papillon, qui prépare sa carrière politique en plaidant les procès de presse. Bien qu'il ne soit, au fond, qu'un libéral très modéré, le jeune homme aux corrects favoris défend les Barbes les plus répubhcaines, si toutefois cela peut s'appeler défendre : car, grâce aux violentes attaques contre le gouvernement que le bel avocat introduit avec soin dans ses plaidoyers, ses clients sont gratifiés régulièrement du maximum de la peine. Mais ils en sont ravis C'est, parmi les irréconciliables, un titre très recherché et d'ailleurs assez facile à obtenir que celui de condamné politique. Ils sont tous convaincus que les temps sont proches et qu'ils vont renverser l'Empire, sans se douter, hélas! qu'il faudra aussi, pour cela, douze cent mille baïon-

nettes allemandes. Au lendemain du triomphe, on tiendra compte, sans doute, des mois de prison, et Sainte-Pélagie n'est point le carcere duro. Papillon, qui est un habile et veut avoir un pied dans tous les partis, vient déjeuner une fois par semaine avec ceux qui lui doivent leur séjour dans cette geôle peu rigoureuse, et il apporte régulièrement un homard.

Paul Sillery, qui a fait la connaissance de Maurice, flâne aussi dans son atelier. L'aimable bohème n'a pas encore payé sa note chez le père Lebuffle, mais il a coupé en brosse sa toison rousse et il publie, tous les samedis, dans un journal élégant, des chroniques pleines de fantaisie et de grâce. On ne le lui pardonne pas, bien entendu, au café de Séville. Les Chevelures ont renié ce traître qui, lui aussi, a passé à l'ennemi, et n'est plus qu'un écœurant et fétide bourgeois; et si l'Inquisition des poètes pouvait faire exécuter ses sentences, Paul Sillery, ainsi qu'un juif relaps, serait, sans délais, vêtu du ce san benito », fessé en cadence et brûlé vif. Paul Sillery ne s'en préoccupe en aucune façon, du reste. Même, de temps en temps, cet effronté retourne au a Séville » et régale les membres du Saint- Office d'une tournée de consommations, qu'il paie avec l'argent de son déshonneur.

Parfois aussi, chez Maurice, on voit apparaître

SaO TOUTE UNI JEUNESSE

la face rasée de Jocquelet. Mais le comédien se fait rare. Il est à présent un homme très occupé, déjà célèbre. Dans les vitrines de photographies, son nez audacieux, reproduit dans toutes les poses, de face, de trois-quarts, de profil, a pour voisins immédiats les clichés les plus demandés, par exemple la face paterne et vénérable du pape Pie I X ou les jambes internationales de M^^^ Ketty, la majestueuse fée à maillot des pièces du Châtelet. Les journaux impriment chaque jour le nom de Jocquelet, le traitent de sympathique et d'éminent, ne sont pleins que de sa gloire. Ils exaltent son grand cœur, rapportent sur son compte des anecdotes attendrissantes. Il est excellent pour sa vieille tante, répand des aumônes, a recueilli, l'autre soir, un chien perdu. Un artiste tel que lui, qui sauve de l'oubli tout le répertoire comique et protège personnellement Molière, n'a guère le temps d'aller voir ses amis, cela se conçoit. Cependant, il honore encore Maurice Roger de courtes visites. Le temps seulement de faire trembler, au bruit de sa terrible voix, les podches et les bibelots sur le dressoir; le temps de raconter, notamment, que, la veille, au foyer de la Comédie, encore revêtu du manteau rayé de Scapin, il a daigné recevoir, avec la plus froide dignité, les compliments d'une Altesse Royale, ou bien qu'une personne du plus grand monde.

c oui! mes enfants, une femme de la haute, » se meurt d'amour pour lui, depuis six mois, au fond de la baignoire six, côté jardin, — et le voilà parti. Bon débarras !

Amédée se plaît dans Tatelier du peintre amateur, où viennent causer de joyeux et spirituels artistes. On y rit, on s*y amuse, et cette halte du dimanche est la plus agréable des récréations pour le laborieux poète. Amédée la prolonge le plus possible, reste enfin seul avec son ami, et alors les deux jeunes gens, étendus sur les coussins du divan turc, causent à cœur ouvert de leurs désirs, de leurs "ambitions, de leurs rêves davenir.

Pourtant Amédée garde un secret pour Maurice; il ne lui a jamais dit qu'il aime Maria Gérard. A son retour d'Italie, le voyageur s'est informé de ces dames à plusieurs reprises, a plaint poliment leur infortune, s'est rappelé à leur souvenir par l'intermédiaire de Violette. Mais, celuici ayant mis dans ses réponses une extrême réserve, Maurice n'a plus abordé ce sujet d'entretien. Est-ce par oubli? Après tout, il connaît fort peu les dames Gérard. Mais Amédée n'est pas fâché de n'avoir plus à parler d'elles à son ami, et ce n'est jamais sans un peu de gêne, de jalousie inavouée, qu'il répond à la jolie Maria quand elle lui demande des nouvelles de Maurice.

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Mais elle ne lui en demande plus; elle est triste, énervée, maussade, la jolie Maria. Car maintenant, chez les dames Gérard, on ne parle guère que d'une chose, toujours la même, du vulgaire et cruel souci de vivre; et, depuis ces derniers temps, elles ont descendu quelques degrés du glissant escalier de la misère. Gagner de quoi nourrir trois bouches avec une méthode de piano et une boîte à pastels, ce n'est pas possible, ou du moins cela ne dure pas. Louise a moins de leçons, le père Issacar a diminué ses commandes, et maman Gérard, qui devient tout à fait une vieille femme, a beau redoubler d'efforts, on n'arrive plus à joindre les deux bouts. Amédée s'en est bien aperçu, et comme il en souffre ! Les pauvres femmes ont de la fierté, se plaignent le moins possible; mais la décadence de leur intérieur, déjà si modeste pourtant, se manifeste par bien des témoignages. Deux belles gravures, derniers souvenirs du père, ont été vendues dans une heure d'extrême besoin, et le papier de tenture, moins défraîchi à la place qu'elles occupaient sur la muraille, semble garder une ombre, un spectre des cadres disparus. Le deuil de maman Gérard et de ses filles prend des tons de rouille, et, pour les dîners du dimanche, où Amédée, au lieu du gâteau traditionnel, apporte à présent un pâté qui parfois constitue tout

TOUTE UNI JEUNESSI 223

le repas, il ne reste plus une seule vieille bouteille dans k cave, et l'on boit du vin au litre de chez l'épicier.

Chaque nouveau détail qui lui prouve la détresse toujours croissante de ses amies fait mal au sensible Amédée. Une fois, ayant touché dix louis, produit d'un travail Httéraire, il a pris à part la pauvre mère et Ta forcée d'accepter cent francs; et la malheureuse vieille, toute tremblante d'émotion et deux grosses larmes dans les yeux, lui a avoiïé que la veille, pour payer la blanchisseuse de gros, on avait mis en gage l'unique pendule du logis.

Que faire pour les tirer-de là, pour leur créer une existence moins affreuse ? Ah ! si Maria voulait bien! ils se marieraient tout de suite, sans autre dépense qu'une robe blanche, comme font les pauvres, et l'on vivrait tous ensemble. Il a ses appointements, deux mille quatre cents francs, plus un billet de mille qu'il gagne à droite et à gauche. Avec les leçons de Louise, ce serait un petit revenu assuré, presque suffisant. Et puis, il se remuerait pour placer de la <t copie », il travaillerait beaucoup; on s'arrangerait. Sans doute, ce serait bien grave de sa part de prendre toute cette famille à sa charge. Des enfants pourraient lui naître. Mais n'avait-il pas un commencement de réputation, un bel avenir? Sa pièce pouvait

être jouée, avoir du succès. Ce serait le salut! Oh ! la bonne vie à quatre, l'étroit et doux foyer! Oui! si Maria l'aime un peu, comm£ il s'obstine à l'espérer, si elle a du courage, c'est le seul parti à prendre.

S'étant exalté sur ce projet, Amédée se décide à le soumettre à l'exceÛente Louise, en qui il a pleine confiance, qu'il considère comme la bonté et la raison en personne. Tous les mardis, à six heures, elle sort d'un pensionnat de jeunes filles de la rue Rochechouart, où elle fait un cours de solfège. C'est là qu'il va l'attendre, un soir, et qu'il la guette à la sortie du pensionnat. Enfin, la voici. Pauvre Louise ! sa robe est lamentable. Et quelle mauvaise mine ! quel air de tristesse et de lassitude !

— Vous, Amédée ! — dit-elle avec un sounre heureux, quand il vient à sa rencontre.

— Oui, ma chère Louise. Prenez mon bras et laissez-moi vous accompagner un bout de chemin. Nous causerons en marchant. J'ai une chose très sérieuse à vous dire en confidence, un important conseil à vous demander...

Et il commence à lui faire son aveu, le poète. Il lui rappelle leur enfance, leurs jeux en commun, là-bas, autrefois, rue Notre-Dame-des-Champs. C'est depuis ce passé lointain qu'il a été charmé par la petite Maria. Dès qu'il est devenu un jeune

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homme, il a senti qu'il aimait la chère enfant. Il a toujours gardé, nourri l'espérance de lui inspirer un sentiment tendre, de l'épouser un jour. S'il n'a pas parlé plus tôt, c'était parce qu'il se trouvait trop pauvre. Mais il l'a toujours aimée, il l'aime, il n'aimera jamais qu'elle. Et il expose alors son plan de vie, en termes simples et touchants. Il deviendrait le fils de M'"^ Gérard, le frère de sa chère Louise; et l'union de leurs deux pauvretés ferait presque de l'aisance. N'est-ce pas tout simple ? N'est-ce pas très raisonnable ? Il est bien sûr qu'elle l'approuve, elle qui eét la sagesse même, la forte tête de la famille.

Mais, tandis qu'il parle,"Louise baisse le front et regarde à ses pieds, et il ne sent pas qu'elle est toute tremblante. Aveugle, aveugle Amédée! Tu ne le vois pas, tu ne le verras jamais; mais c'est celle-ci qui t'aime! Oh! sans espoir! Elle sait bien qu'elle est plus âgée que toi, qu'elle n'est pas jolie, qu'elle restera toujours à tes yeux la sœur aînée d'adoption qui jadis te montrait avec son aiguille les lettres de l'alphabet. Elle a deviné depuis longtemps ton amour pour Maria; elle en a souffert, elle s'y est résignée, elle voudrait le servir, la brave fille ! Mais cet aveu que tu lui fais, ce nom de Maria que tu murmures à son oreille avec un accent si passionné, ce rêve de bonheur où, dans ton naïf égoïsme, tu ne lui réserves et

ne lui prédis que le rôle d'une vieille fiUe qui élèvera tes enfants, d'une servante presque, comme c'est cruel, pourtant, comme c'est cruel !

Ils sont arrivés sur le boulevard Pigalle. Le soleil est déjà couché, le ciel clair et pur est d'un bleu de turquoise, et l'âpre vent du soir détache des arbres rabougris les dernières feuilles de l'automne parisien, les feuilles sèches et rongées de poussière.

Amédée s'est tu. Son regard anxieux sollicite et attend la réponse de Louise.

— Cher Amédée, — dit-elle alors en levant vers lui ses yeux francs et bons, — vous avez le cœur le meilleur et le plus généreux... Je me doutais que vous aimiez Maria, et je voudrais vous répondre tout de suite qu'elle vous aime aussi, que c'est convenu, que nous ne ferons plus désormais, vous et nous, qu'une même famille... Mais, sincèrement, je ne le puis... Bien que la chère enfant soit un peu frivole, son instinct de femme doit soupçonner votre sentiment pour elle, et cependant jamais elle n'en a parlé à maman ni à moi... Rassurez-vous, je ne vois là aucun mauvais présage pour vous. Elle est si jeune et tellement innocente qu'elle peut vous aimer sans s'en douter elle-même. Il est très possible, probable même, que votre aveu l'éclairera sut l'état de son propre cœur. Elle sera touchée par votre

amour, j*en suis certaine, autant que par votre dévouement pour notre famille. De toute mon âme, Amédée, je désire que vous réussissiez... Car, je puis bien vous le dire, il faut, et sans retard, qu'il arrive un peu de bonheur à notre chère Maria. Elle m'inquiète depuis quelque temps. Elle a des heures de profonde tristesse, des crises de larmes. Vous avez dû, vous aussi, remarquer qu'elle se dévore d'ennui. Je m'aperçois qu'elle souffre bien plus que maman et moi de la dure existence que nous menons. Et n'est-ce pas explicable? Se sentir, comme elle, jolie, séduisante, faite pour le bonheur, et voirie présent et l'avenir si sombres! Comme c'est douloureux!... Vous comprenez donc, mon ami, à quel point je souhaite que ce mariage se fasse. Bon et doux comme vous êtes, vous rendriez notre Maria si heureuse !... Mais, vous l'avez dit, c'est moi qui représente la prudence à la maison. Accordezmoi donc quelques jours pour observer Maria, pour provoquer ses confidences, pour éveiller peut-être en elle un sentiment qui s'ignore, et croyez bien que vous avez en moi l'alliée la plus sûre et la plus fidèle.

— Prenez votre temps, chère Louise, — répond le poète. — Je m'abandonne à vous. Tout ce que vous ferez sera bien fait.

Il la remercie, et quand il la quitte, au bas de

la rue Lepic, c'est, pour la pauvre dédaignée, unedouceur amère d'abandonner au jeune homme ses mains déformées de pianiste dans leurs gants reteints et trop larges, et de sentir qu'il les serre avec espoir et reconnaissance.

Elle veut, elle doit faire ce mariage. Elle se le dit et se le répète, en remontant la rue escarpée, où s'agite, dans le crépuscule, le fourmillement populaire des fins de journées. Non! non! Maria ne songe pas à Amédée, Louise en est bien sûre. Mais, à tout prix, il faut qu'elle arrache sa jeune sœur aux découragements, aux mauvais conseils de la misère. Amédée aime Maria et saura se faire aimer. Il faut unir les deux jeunes gens, assurer leur bonheur. Quant à elle, qu'importe ! S'ils ont des enfants, elle accepte d'avance ses fonctions dé tante gâteau et de vieille marraine. Pourvu que Maria se laisse guider, au moins? Pourvu qu'elle consente? Si jolie, elle est un peu vaine. Elle nourrit peut-être on ne sait quelle chimère, on ne sait quelle folle espérance d'avenir, fondée sur ses vingt ans et sa beauté. C'est pour Louise un gros souci. La pauvre fille, ses maigres épaules courbées sous son châle noir, oubliant déjà son propre chagrin, ne songeant plus qu'au bonheur des autres, gravit péniblement la cote de Montmartre. Mais, arrivée devant le charcutier près de la mairie, elle se rappelle une recommandation

TOUTE UNE JEb'NESSE 329

de sa mère, et, comme il faut toujours, chez les pauvres, qu'un trivial détail se mêle au drame de la vie, Louise, sans se distraire de ses pensées, tout en faisant le sacrifice de son cœur, entre dans la boutique, pique dans la boîte de fer-blanc deux côtelettes panées pour le repas du soir et se les fait envelopper dans du papier.

Le lendemain de sa conversation avec la bonne Louise, Amédée ressentit cette impatience presque douloureuse que l'attente donne aux gens nerveux. La journée de bureau lui parut interminable, et, à cinq heures, pogx fuir la solitude, il alla chez Maurice, qu'il n'avait pas vu depuis quinze jours et qu'il trouva seul dans son atelier.

Le jeune artiste semblait préoccupé, lui aussi. Tandis qu' Amédée le félicitait d'une étude placée sur le chevalet, Maurice, les yeux à terre, les mains plongées dans les poches de son veston rouge, marchait de long en large, sans répondre aux compliments de son ami.

Brusquement, il s'arrêta, et regardant Amédée :

— Tu n'as pas vu ces dames Gérard, ces jours-ci? — lui demanda-t-il.

Depuis plusieurs mois, Maurice ne lui avait plus parlé de ces dames, et le poète fut un peu surpris.

— Si, — répondit-il. — Pas plus tard qu'hier, j'ai rencontré M^^* Louise^

— Et... — reprit Maurice avec hésitation — toute la famille va bien?

— Mais oui.

— Ah ! — fit l'artiste d'une voix étrange. Et il reprit sa promenade silencieuse.

C'était toujours avec un sentiment un peu désagréable qu'Amédée entendait le nom des dames Gérard prononcé par Maurice. Mais, cette fois-ci, la physionomie équivoque, le ton singulier du jeune peintre en s'informant d'elles, firent éprouver au poète un véritable malaise. Il fut surtout impressionné par l'exclamation de Maurice, par ce simple : « Ah ! » qui lui parut avoir quelque chose d'énigmatique et de mystérieux. Mais quoi! tout cela n'avait pas le sens commun et les questions de son ami étaient très naturelles.

— Passons-nous la soirée ensemble, mon cher Maurice?...

— Impossible, ce soir, — répondit celui-ci, toujours absorbé et faisant craquer sous ses pas le plancher de l'atelier. — Une corvée... levais dans le monde.

Amédée eut la sensation qu'il était venu mal à propos, et, discrètement, il prit congé. Mais la poignée de main de Maurice lui parut plus molle, moins cordiale que d'habitude.

— Qu'a-t-il donc? — se demanda plusieurs

fois le poète, en dînant dans un petit restaurant du Quartier Latin. Il se rendit ensuite à la Comédie-Française, pour tuer le temps et aussi pour demander des nouvelles de son drame à Jocquelet, qui jouait, ce soir-là, dans le Légataire universel.

Le comédien le reçut dans sa loge. Ayant déjà la culotte noire et les grandes bottes de Crispin, il était assis, en manches de chemise, tout dépoitraillé, devant sa table de toilette, et il venait de coller sur ses lèvres glabres les moustaches de chat en colère du personnage traditionnel. Sans se lever ni dire bonjour, il cria au poète, en le reconnaissant dans la glace :

— Rien de nouveau pour ta pièce... L'administrateur n'a pas un moment à lui... On est, ici, tout à la reprise de la Camaraderie... Mais nous passons dans deux jours... et alors...

Et, tout à coup, parlant pour parler, pour exercer son formidable organe, il vomit, avec un fracas d'écluse ouverte, un torrent de choses médiocres. Il exalta l'ouvrage de Scribe qu'on remettait à la scène; il annonça que le fameux Guillery, son ancien dans l'emploi comique, serait exécrable dans cette reprise et ferait un four: c ah' mes enfants! x>; il se plaignit d'être assommé par les poursuites d'une grande dame, € tu sais, la baignoire six », et montra, avec un geste plein de fatuité, une lettre jetée parmi les

233 rOUTE UNE JEUNESSE

pots de fard et les pommades, et qui, d'ailleurs, empestait le musc; puis, s'élevant à des considérations d'un ordre plus élevé, il condamna la politique des Tuileries et flétrit la corruption impériale, tout en reconnaissant que ce ce pauvre Badingue », — qui, trois jours auparavant, à Compiègne, avait adressé un petit compliment à l'acteur, — valait mieux que son entourage.

Le poète rentra se coucher, étourdi par ce bavardage.

Au réveil, son angoisse, en songeant à Maria, était devenue encore plus pénible. Quand reverrait-il Louise? Sa réponse serait-elle favorable? Malgré l'admirable matinée d'automne, il avait le cœur brouillé, il se sentait sans aucun courage.

Jamais sa besogne administrative ne lui sembla plus nauséabonde que ce jour-là. Son camarade de bureau, un amateur de chasse, qui venait de prendre deux jours de congé, lui infligea sans pitié d'insipides histoires de perdreaux massacrés et de chiens tenant merveilleusement l'arrêt, qu'il ponctua, bien entendu, de nombreux : « Pan ! pan! » pour imiter la détonation des coups doubles.

Cependant, à sa sortie du ministère, Amédée reprit un peu de sérénité. Il regagna lentement l'île Saint-Louis par les quais, en bouquinant, en goûtant la douceur de la belle soirée, en suivant

TOVTI UNE JlUNISSI S^^

du regard dans le ciel doré, autour des hauts édifices, de la flèche de la Sainte-Chapelle, des tours de Notre-Dame, les grands vols d'hirondelles qui s'assemblaient pour le prochain départ.

A la nuit close, il dîna dans son quartier, et résolut, pour tromper son impatience, de travailler toute la soirée, de retoucher une scène de son drame dont il n'était pas tout à fait content. Il remonta chez lui, alluma sa lampe, s'assit devant son manuscrit ouvert. Allons! à la besogne! Il avait été absurde, depuis la veille. Pourquoi s'imaginer qu'il y avait du malheur dans l'air? Est-ce que cela existe, les pressentiments ?

Soudain trois coups légers, mais précipités, brusques, sinistres, furent frappés à la porte.

Amédée se leva, prit sa lampe, alla ouvrir, et recula de deux pas devant Louise Gérard, droite dans son deuil.

— Vous?... Chez moi?... A cette heure?... Que se passe-t-il donc-?

Elle entra, se laissa tomber dans le fauteuil du poète, qui, en remettant la lumière sur la table, s'aperçut que la pauvre fille était pâle comme une cire.

Alors, elle lui saisit les deux mains et les serra de toute sa force.

— Amédée, — dit-elle d'une voix qui n'était

plus la sienne, d'une voix enrouée de désespoir,

— Amédée, je viens vers vous d'instinct, comme vers notre unique ami, comme vers un frère, comme vers le seul homme, aussi, qui pourra peut-être nous aider à réparer Tépou van table malheur qui nous accable!...

Elle s'interrompit, suffoquant.

— Un malheur ! — s'écria le jeune homme.

— Quel malheur?... Maria?...

— Oui! Maria!

— Un accident?... Une maladie?...

Mais Louise eut un geste violent du bras et de la tête, qui signifiait : ce Si ce n'était que cela ! » ; puis, les yeux pâles et sans regard, la bouche tordue par une grimace amère, parlant bas et brouillant les mots :

— M. Maurice Roger, — dit-elle. — Oui... votre ami Maurice!... Un misérable!... Il a trompé... séduit la malheureuse enfant!... Oh! une infamie!... Et maintenant... maintenant...

Et son visage de morte s'enflamma, devint pourpre jusqu'à la racine de cheveux :

— Maintenant... Maria est enceinte!

A ce mot, le poète poussa un grand cri de bête égorgée. Il chancela, et il serait tombé, si la table ne s'était pas trouvée là. Il s'assit au bord, en s'y appuyant des deux mains, et resta ainsi, glacé tout entier par un grand frisson, la bouche

TOUTE UNI JEUNB.SSI Iff

pleine de bile. Devant lui, écroulée de honte dans le fauteuil, Louise se cachait le visage, et de grosses, d'effrayantes lannes coulaient avec lenteur entre les doigts de ses gants pourris de pauvresse.

Il6 TOUTE VNl JBVNESSe

L y avait plus de trois mois que Maurice et Maria s'étaient retrouvés.

Un jour d'été où le jeune homme était allé revoir, au Louvre, ses maîtres préférés, les peintres galants du xviii' siècle, son attention d'homme à femmes, toujours sur le qui-vive, fut attirée, dans la salle des pastels, par l'admirable et fauve chevelure d'une jeune ardste en robe noire, qui copiait un portrait de la Rosalba. C'étaient les cheveux de la jolie pastelliste, les célèbres cheveux d'or et de flamme qui troublaient alors toute la rapinaille du Musée, et qui rendaient coloristes les élèves de Signol euxmêmes.

TOUTl UNE JIUNESSI ^37

Maurice s'approcha de la copiste, et tous deux s'écrièrent en même temps :

— Mademoiselle Maria !

— Monsieur Maurice !

En vérité ? On le reconnaissait si vite, et avec ce sourire charmé ? Tiens ! tiens ! Elle ne l'avait donc pas oublié, la charmante fille? Jadis, dans ses quelques visites au père Gérard, il s'était, pardieui bien aperçu qu'il ne déplaisait pas. Mais, au bout d'un si long temps, à première vue, obtenir cet accueil, ce cri presque joyeux, diable! c'était flatteur.

Debout près du chevalet, chapeau bas, svelte dans son costume bien coupé, l'élégant jeune homme se mit à causer avec M"^ Gérard. En termes convenables et discrets, il lui parla d'abord de son deuil déjà ancien, s'informa de sa mère et de sa sœur, se félicita d'avoir été reconnu ainsi. Puis, cédant à ses habitudes hardies :

— Quant à moi, — ajouta-t-il, — j'ai eu d'abord une hésitation... Depuis deux ans, vous avez encore tellement embelli!...

Et, comme elle rougissait, il continua d'un air badin, qui excusait son audace:

— Amédée me l'avait bien dit, que vous étiez devenue délicieuse. Mais, maintenant, je n'ose presque plus lui demander de vos nouvelles. Depuis que vous demeurez à Montmartre, — et

je sais qu'il vous voit tous les dimanches, — il ne m'a jamais offert d'aller avec lui vous présenter mes hommages. Parole d'honneur! mademoiselle Maria, je crois qu'il est amoureux de vous, et jaloux comme un Oriental.

Elle protesta, confuse, mais souriant toujours. Et déjà le désir s'éveillait chez le sensuel jeune homme.

Ah ! s'il avait su la chimère que, depuis la première rencontre, — et il y avait de cela des années, — Maria cachait dans un coin de son cœur! S'il avait connu son ancien désir d'être distinguée, choisie, aimée, par ce beau Maurice, qui, là-bas, dans l'étroit logis de la rue Notre- Dame-des-Champs, parmi le pauvre bric-à-brac du père Gérard, avait passé comme un météore ! Pourquoi pas, après tout? Ne possédait-elle pas la puissance supérieure, la beauté? Son père, sa mère, sa sœur même, la sage Louise, le lui avaient dit sans cesse. Oui ! tout d'abord, elle avait été charmée par ce jeune homme à la moustache d'or et aux façons de grand seigneur; elle avait espéré lui plaire à son tour; et, plus tard, malgré le deuil et la misère, — hélas ! à cause de la misère I — elle avait continué à se griser de cette folie, de ce narcotique contre le chagrin, et à rêver, comme dans les féeries, le retour du prince Charmant. Pauvre Maria, si bonne, si naïve, mais à qui l'on avait

trop répété qu'elle était jolie! Pauvre petite enfant gâtée!

En vous quittant aujourd'hui, petite Maria, après une demi-heure de gentille causerie, Maurice vous a dit en plaisantant : a Surtout ne racontez pas à Violette que nous nous sommes rencontrés. J'y perdrais mon meilleur ami. » Et non seulement vous n'avez rien dit à Amédée, mais vous n'avez rien dit non plus à votre mère, rien dit à votre sœur. Car Louise et maman Gérard, c'est la prudence, c'est la sagesse. Elles vous conjureraient d'éloigner ce témérscire qui vous a abordée dans un lieu public, qui tout de suite vous a dit que vous édez belle et que vous étiez aimée ; elles vous gronderaient doucement, elles vous feraient songer que ce jeune homme est d'une famille riche et distinguée, que sa mère a pour lui de grandes espérances, et que vous ne possédez que votre vieille robe et vos beaux yeux; et, demain, pour plus de sûreté, quand vous retourneriez au Louvre, — car, pour payer le prochain terme, il faudra quand même Uvrer au père Issacar ses marquises poudrées, — demain, maman Gérard s'installerait près de votre chevalet avec ses lunettes et son tricot, et découragerait le galant.

Mais vous vous cachez de Louise et de la maman, petite Maria. Vous avez un secret pour

240 TOUTI UNE JEUNISSI

votre famille. Demain, en faisant votre toilette devant le miroir fêlé et en tordant votre lourde chevelure couleur de soleil, vous aurez au cœur an battement d'espérance et de vanité. Au Louvre, vous serez distraite de votre ouvrage quand vous entendrez un pas d'homme retentir dans la solitude sonore des salles voisines ; et à l'arrivée de Maurice, vous serez troublée, sans doute, mais, avouez-le! pas très surprise, et surtout pas mécontente, ah! trop contente. Petite Maria, petite Maria, il vous parle bas, à présent, je n'aime pas cela ; sa moustache blonde est bien près de votre joue, et vous avez beau baisser les yeux, je vois une lueur de plaisir sous vos longs cils. Je n'entends pas ce qu'il vous dit ni ce que vous lui répondez, mais comme il va vite, le tentateur, comme il pénètre dans votre confiance! Vous vous compromettez, petite Maria, vous le gardez trop longtemps auprès de votre chevalet. Quatre heures vont sonner tout à l'heure. Le gardien en redingote verte qui roupillait, le tricorne sur les yeux, datis la salle à côté, devant les dessins de Watteau, vient de secouer sa torpeur, s'étire les bras, regarde sa montre, et se lève de sa banquette en criant: « On va fermer. » Pourquoi permettez-vous à Maurice, petite Maria, de vous aider à ranger vos affaires, de vous accompagner à trav^ers les galeries en portant votre boîte à pas-

tels ? La grande sèche du Salon Carré qui porte des anglaises comme sous Louis-Philippe, celle qui n*en finit plus de copier la c Vierge au coussin vert 3), vous a suivie jusque dans la cour du Louvre, prenez garde ! Elle a remarqué, Tenvieuse qu'elle est, que vous aviez Tair très émotionné en prenant congé de votre compagnon et que vous aviez laissé pendant une minute votre main dans la sienne. C'est une langue de vipère, la vieille fille aux anglaises. Dès demain vous serez la fable du Musée, et le cancan se répandra jusqu'à l'École des Beaux- Arts, jusqu'à l'atelier Signol, où les deux rapins, vos respectueux admirateurs, qui songeaient à se couper la gorge en votre honneur, s'aborderont en disant: « Eh bien, la petite pastelliste ? — Oui ! je sais, elle a un amoureux. »

Si ce n'était qu'un amoureux ! Mais la jolie pastelliste a été bien plus légère, bien plus folle que ne le croient les rapins et la grande sèche. C'est si doux de s'entendre dire : a Je vous aime ! » C'est si doux d'écouter la question: a Et vous, m'aimez-vous un peu? », lorsqu'on brûle de répondre : « Oui ! » Courbant la tête et rouge de confusion sous le souffle ardent de Maurice, la petite Maria a fini par le murmurer, le « oui » fatal. Alors elle a vu Maurice pâlir de joie. Il lui a dit : c II faut que je vous parle, il faut absolument que

3^2 TOUTE UNE JEUNESSB

je VOUS parle... A vous seule... Pas devant tous CCS importuns. » Et comme elle répondait, épouvantée: ce Mais comment? C'est impossible! » tout de suite il lui a demandé si elle ne se fiait pas à lui, si elle ne le croyait pas un honnête homme ; et le regard de la naïve jeune fille a protesté plus que tous les serments.

— Eh bien, demain matin, à dix heures... Au lieu de venir au Louvre... Voulez-vous?... Je vous attendrai sur le quai d'Orsay, devant l'embarcadère pour Saint-Cloud.

Elle était là, à l'heure dite; elle arrivait au rendez-vous, brisée d'émoi, prête à défaillir. Il lui prenait le bras, l'entraînait sur le bateau à vapeur, qui Rimait à gros flocons.

— Voyez ! nous sommes à peu près seuls... Donnez-moi ce bonheur de courir avec vous dans la campagne... Il fait si beau temps... Soyez tranquille ! Nous serons de retour de bonne heure.

Oh ! l'enivrant voyage ! Assise à côté de Maurice, qui lui disait, tout près de l'oreille, des paroles enflammées, et dont le regard la couvait de caresses. Maria vit passer devant elle, comme dans un rêve, des aspects de Paris qu'elle ne connaissait pas, les hautes murailles des quais, les arches de pont monumentales, puis la banlieue pelée, les usines fumantes de Grenelle, le Bas- Meudon avec ses bateaux et ses guinguettes,

TOUTE UNI JBUNBSSB 34)

Enfin, sur le bord du fleuve, le parc aux profondes verdures se développa.

Us y errèrent longtemps, sous la fraîcheur des grands marronniers, chargés de leurs fruits aux coques vertes. Tamisé par le feuillage, le soleil de juillet criblait les allées de larges et tremblantes taches de lumière. Et Maurice répétait toujours à Maria qu'il l'aimait, qu'il n'avait jamais aimé qu'elle, qu'il l'avait aimée dès la première fois, chez le père Gérard, et que le temps ni l'absence n'avaient pu la chasser de son souvenir; et l'ivresse de désir qui brûlait son sang de libertin était telle qu'il s'imaginait que c'était vrai. Non ! en ce moment-là U ne croyait pas mentir. Quant à la pauvre Maria, — oh! ne soyez pas sévères pour elle! songez à sa jeunesse de misère, à sa vie de fleur en prison! — elle était comme engourdie de bonheur, elle ne trouvait, rien à répondre, et, s'abandonnant sur le bras du jeune homme, elle avait à peine la force de tourner de temps en temps vers lui des yeux agonisants d'amour.

Faut-il dire comment elle succomba ? Ah ! don Juan, séducteur des vierges, qu'elle est facile, ta victoire! Faut-il les montrer tous deux, déjeunant dans ce cabinet de la Tète-V^ire, d'où l'on voyait couler la rivière étincelante ? L'émodon, la lourde chaleur de l'après-midi, le Champagne en carafe, ce vin doré et glacé qu'elle goûte pour la pre-

mière fois, ont étourdi l'imprudente enfant. Sa charmante tête glisse sur le coussin du divan, elle va s'évanouir.

— Vous avez trop chaud, — dit Maurice. — Ce grand jour vous fait mal.

Il tire bien vite le rideau. Les voilà dans l'ombre, et déjà il est auprès de la jeune fiUe et lui couvre de baisers les mains, le cou, les yeux, la bouche...

Sans doute, après la minute irréparable, il lui jure qu'elle est sa femme pour toujours, il ne lui demande qu'un peu de temps, quelques semaines, pour préparer sa mère, l'ambitieuse M™^ Roger, à ce mariage inattendu. Et Maria ne doute pas de lui. Mais, dégrisée par sa faute, elle éprouve une honte immense; et, cachant son visage sur l'épaule de son amant, qu'elle inonde de sa chevelure éplorée, elle évoque alors, la fille coupable, à la lueur d'un éclair de souvenir, tout son passé d'innocence et de misère, l'humble logis plein d'honnêteté, le père mort à la tâche, et sa mère et sa sœur, — ses deux mères, pour mieux dire, — qui l'appellent encore « la petite » et la considèrent toujours comme une enfant, une enfant dans toute sa pureté. Et elle se sent comme remplie par son péché, et elle voudrait bien mourir là, tout de suite.

Oh! je vous en prie, soyez cléments pour

TOUTI UNI JEUNESSE 245'

la faible Maria. Elle est si jeune, et elle va souffrir!

Maurice, — il n'est pas un scélérat, au bout du compte, — Maurice a été de bonne foi, quand il lui a promis de l'épouser sans retard. Il a même eu l'intention d'avouer tout à sa mère, dès le lendemain. Mais, lorsqu'il a revu M™^ Roger, jamais elle ne lui a semblé si imposante avec ses cheveux gris sous son bonnet de veuve. Il a frémi en prévoyant les scènes de larmes, de reproches et de colère, et, dans sa paresse de^ voluptueux, il s'est dit: a Ma foi! plus tard! » En attendant. Maria est sa maîtresse, et il l'aime à sa façon, plus même que toutes celles qu'il a eues jusqu'à présent. Il lui est fidèle, et lorsqu'elle doit dérober une heure à son travail pour le venir voir, en cachette, dans son atelier, il est inquiet au moindre retard, et le cœur lui bat, parole d'honneur! C'est qu'elle est vraiment adorable, avec ses effarouchements d'oiseau et ses pudeurs de sensitive touchée, au moment même de l'abandon. Elle porte encore au cou une médaille bénite, comme une gamine. N'est-ce pas délicieux? Seulement, Maurice n'aime pas l'air malheureux qu'elle a toujours au moment de partir, quand elle lui demande, d'une voix qui tremble un peu et en cessant de le tutoyer : « Avez- vous parlé à votre mère? j> Il l'embrasse, la rassure : c Sois tran-

quille... laisse-moi le temps d'arranger cela. i> La vérité, c'est que, maintenant, il commence à se brouiller avec l'idée de ce mariage. Oui! c'est son devoir, il le sait bien. Mais il n'a pas vingttrois ans. Rien ne presse. Et puis, est-ce tant que cela son devoir? La petite lui a cédé bien facilement. La voici sa maîtresse, et pas une maîtresse de caprice, mais pour de bon, peut-être pour toujours. N'a-t-il pas le droit de l'éprouver, d'attendre un peu ? C'est ce que sa mère lui conseillerait, il en est certain, et encore en la supposant très indulgente, favorable même à la jeune fille. Allons ! cette conduite est la seule raisonnable.

Hélas ! ils ont toujours la raison pour eux, les égoïstes et les lâches !

Comme son coup de folie lui coûte cher, à la pauvre Maria, et comme c'est lourd, sur un cœur d'enfant, un pareil secret ! Pour quelques instants d'ivresse inquiète et rapide avec cet homme dont elle doute déjà et qui parfois lui fait peur^ il faut qu'elle mente à sa mère sans rougir ni baisser les yeux, qu'elle traverse tout Paris avec la voix de son remords qui la suit et la gronde tout bas à l'oreille, qu'elle entre dans la maison de Maurice, la voilette baissée, en se cachant comme une voleuse. Mais tout cela n'est rien encore. Après quelque temps de cette vie d'angoisse, voici qu'il se passe en elle-même quelque chose d'effrayant

et de mystérieux. Sa santé se trouble, ses flancf s'émeuvent. Grand Dieu ! elle a senti tressaillir au fond de son être sa faute toute vivante ! Vite, chez Maurice ! Elle arrive sans être attendue, le surprend languissamment couché sur son divan, la cigarette aux lèvres; et, sans lui laisser le temps de se lever, elle se jette dans ses bras, éclate en sanglots, lui fait son terrible aveu.

D'abord, il n'a qu'un sursaut d'étonnement fâché, un regard dur.

— Bah!... Tu dois te tromper.^

— J'en suis sûre !... Je te dis que j'en suis sûre !... Elle a surpris son mauvais regard, elle se sent

d'avance condamnée. Pourtant il lui donne un baiser, mais sans amour; et c'est avec un grand effort, la bouche aride, qu'elle balbutie :

— Maurice... il faudrait... pourtant... parlera votre mère...

Mais il s'est levé, avec un geste d'impatience, et, devant Maria assise, — car ses forces l'abandonnent, — le jeune homme se met à marcher de long en large.

— Ma pauvre Maria, — commence-t-il en hésitant,— je n'osais pas te le dire. Ma mère ne consentira pas à notre mariage... maintenant, du moins...

Il ment! il ment! Il n'a rien dit à sa mère, elle le devine. Ah ! malheureuse ! il ne l'aime pas ! Et, désespérée, avec un bruit de torrent dans la tête,

elle écoute Maurice parler d*une voix molle et blanche.

— Oh ! sois tranquille. Je ne t'abandonnerai pas, ma pauvre enfant... Si tu en es là, vraiment, si c'est bien sûr... alors, le meilleur parti à prendre, vois-tu, c'est que tu quittes ta famille, que tu viennes vivre avec moi... D'abord, nous irions loin de Paris, tu ferais tes couches à la campagne, on mettrait l'enfant en nourrice... Parbleu! on aura soin de lui, ce mioche... Et plus tard, bientôt peut-être, ma mère s'apaiserait, comprendrait qu'il faut nous marier tous les deux... Non! vraiment, plus j'y réfléchis, plus je trouve que nous n'avons rien de mieux à faire... Oui! je sais bien, t'en aller de chez toi, ce sera dur. Mais que veux-tu, ma mignonne ? Tu écriras à ta mère une lettre bien gentille...

Et, revenant près d'elle, la prenant, inerte et navrée, dans ses bras, il tâche de se montrer plus tendre.

— Tu es ma femme, ma chère petite femme, je te l'ai dit, je te le répète. Est-ce que tu ne seras pas contente, hein ? que nous vivions ensemble tout à fait?...

Ainsi, voilà tout ce qu'il imagme, tout ce que son cœur lui inspire : la prendre publiquement pour maîtresse, faire éclater sa honte aux yeux de tous.

Maria se sent perdue. Elle se lève à son tour, brusquement, dit à Maurice avec l'air d'une somnambule: a C'est bien... Nous en reparierons... » Puis elle s'enfuit, elle se sauve; elle retourne à Montmartre d'un pas de foUe, trouve sa mère à son tricot, sa sœur en train de mettre le couvert, — oui ! comme si de rien n'était, mon Dieu ! — leur prend les mains, tombe à leurs genoux...

Ah ! les pauvres femmes !

Déjà, elles étaient bien éprouvées. C'était lamentable, la décadence de cette malheureuse famille. Mais, malgré tout, hie/ encore, elles supportaient leur destinée avec résignation. Oui! l'épargne sordide, les basses besognes du ménage, les loques ravaudées, elles acceptaient tout cela tristement, mais sans révolte. Un grand sentiment les soutenait et leur donnait du courage. A elles trois, — la vieille maman en bonnet de linge faisant la cuisine et le blanchissage, la sœur aînée courant le cachet à quarante sous et la peate barbouillant ses pastels, — elles avaient vaguement conscience de représenter quelque chose de bien humble, mais d'auguste et de sacré cependant : une famille sans tache. Elles sentaient circuler autour d'elles une atmosphère d'esrime et de respect, a Ces dames du rez-de-chaussée, — disaient les voisins, — ces dames qui ont tant de mérite. » Leur logement de hasard, aux sales

afO TOUTE UNE JEUNESSE

boiseries, aux papiers de tenture déchirée, mais où elles s'unissaient dans le travail, où elles se serraient Tune contre Tautre pour mieux s'aimer, avait encore la douceur d'un foyer; et sur leur deuil en haillons, sur les débris du vieux mobilier, sur le maigre bouilli du soir, sur toute cette misère, enfin, planait et veillait une flamme pure, l'honneur. Maintenant, après l'aveu de l'enfant coupable, c'était fini, tout cela, c'était à jamais perdu ! Il y avait une flétrissure sur leur existence de devoir et de pauvreté, sur leur passé irréprochable, jusque sur la mémoire du père. Certes ! la mère et la sœur aînée excusaient la pauvre créature, qui, mourante, dans un fauteuil, sanglotait sous leurs baisers en demandant pardon. Pourtant, quand elles se regardaient, consternées, les yeux rouges, les lèvres salées par les pleurs, elles mesuraient la chute profonde de la famille; elles voyaient pour la première fois combien étaient affreux leur abandon et leur détresse, et elles sentaient se glisser dans leur cœur l'insupportable sentiment de la honte, pareil à un hôte sinistre et inattendu, qui, du premier regard, fait comprendre qu'il vient pour être le maître du logis. C'était ce secret, cet accablant secret, dont Louise Gérard, éperdue, s'était, le soir même, déchargée devant son seul ami, devant Amédée Violette, agissant ainsi d'instina, de même qu'une

femme écrasée par un fardeau trop lourd le jette à terre en criant à l'aide.

Quand elle eut achevé la cruelle confidence, que le poète écouta la face dans les mains, et quand il découvrit son visage creusé et labouré par les rides subites du désespoir, Louise eut un frisson de terreur.

— Comme je lui ai fait mal I — pensa-t-elle. — Comme il aime Maria !

Mais elle vit briller dans les yeux du jeune homme une sombre résolution.

— C'est bien, Louise, — gronda-t-il entre ses dents serrées. — C'est bien. Ne m'en dites pas plus, je vous en prie. A cette heure, je ne sais où rejoindre Maurice... Mais il me verra demain matin, soyez tranquille, et si le mal n'est pas réparé... et tout de suite !...

Il n'acheva pas, étranglé par un hoquet de douleur et de rage, et, sur un geste de congé presque impérieux, Louise le quitta, épouvantée de sa démarche.

Et pourtant, non ! Maurice Roger n'était pas un méchan»-. Après le départ de Maria, il s'était senri honteux, mécontent de lui. Enceinte ! Elle n'avait pas de chance, la pauvre petite. Certainement, il se chargerait d'elle et de son enfant, il se conduirait en gendeman. Mais quoi ! il ne l'aimait déjà plus autant. Sa nature de jouisseur, prompte au

3f3 ^TOUTE UNE JEUNESSE

désir et au dégoût, était déjà lasse de cette amourette sans vives voluptés et trop mouillée de larmes. A cause de cette grossesse, il devrait donc se marier, devenir un bon bourgeois, un père de famille ? Lui ! A son âge, devant tout un avenir ouvert de jeunesse et de plaisir! Franchement, c'était un accident aussi bête que de se casser la jambe en tombant dans un trou. Et puis, que savait-on ? Le hasard, le temps, arrangent tant de choses. Les fausses-couches sont fréquentes. L'enfant ne vivrait pas peut-être. En tout cas, c'était tout naturel qu'il se donnât quelque délai, qu'il vît venir les événements. Bah ! il avait du bonheur, ordinairement, et cette ennuyeuse affaire-là finirait, comme tant d'autres, par bien tourner.

Le lendemain, au réveil, l'insoucieux Maurice, qui, ma foi I n'avait pas trop mal dormi, préparait tranquillement sa palette en attendant l'arrivée du modèle, quand il vit entrer dans son atelier Amédée Violette.

Dès le premier regard, il comprit que le poète savait tout.

. — Maurice, — dit Amédée d'une voix frémissante, — j'ai reçu hier soir la visite de M"® Louise Gérard... Elle m'a tout confié... Tout, tu entends bien?... Et je viens savoir si je ne me suis pas trompé sur ton compte, et si Maurice Roger est un honnête homme.

TOUTI UNI JEUNBSSI 2f)

Une flamme s'alluma dans les yeux du jeune peintre. Mais Amédée, chétif, le teint livide, les traits ravagés par une nuit d'insomnie et de larmes, faisait peine à voir; et puis c'était Amédée, le petit Amédée, que Maurice aimait sincèrement, pour lequel il gardait, depuis le collège, un sentiment d'autant plus précieux qu'il flattait sa vanité, l'aflection indulgente et protectrice d'un supérieur.

— Oh! oh! des grands mots déjà, du mélodrame, — dit-il en posant sa palette sur une table. — Amédée, mon cher garçon, je né te reconnais plus, et, si tu as une explication à demander à ton vieil ami, ce n'est pas ainsi que tu dois t'y prendre. Tu as reçu, me dis-tu, les confidences de M^^« Louise Gérard. Je sais que tu es tout dévoué à ces dames, je comprends ton émotion, et je trouve ton intervention légitime. Mais, tu le vois, je te parle avec calme, avec amitié. Apaise-toi à ton tour, et n'oublie pas, malgré ton zèle pour ces dames Gérard, que je suis ton meilleur et ton plus cher compagnon d'enfance et de jeunesse. Je suis, je le sais, dans une circonstance très grave de ma vie. Parlons-en, conseille-moi, tu en as le droit et le devoir, mais pas avec ce ton de colère et de menace, que je te pardonne, mais qui m'afl^ige, et qui me ferait douter, si c'était possible, de tes sentiments pour moi.

— Eh ! tu sais bien que je t'aime, — répondit le malheureux Amédée; — mais qu*as-tu besoin de conseils? Tu as la franchise de ne rien nier. Tu conviens que c'est vrai, que tu as séduit une jeune fille. Est-ce que ta conscience ne t'a pas déjà dit ce qui te reste à faire ?

— L'épouser? Sans doute, et c'est bien mon in tendon. Mais, Amédée, tu ne songes pas à ma mère. Ce mariage va la désespérer; il brisera toutes ses ambitions, toutes ses espérances... Oh! je compte bien l'amener à y consentir. Seulement, il me faut le temps de me retourner... Plus tard... bientôt même... je ne dis pas... Si l'enfant vit...

Ce mot, arraché à Maurice par le cynisme qui est au fond de tous les égoïstes, rendit à Amédée toute sa colère.

— Ta mère ? — s'écria-t-il. — Ta mère est la veuve d'un officier français mort devant l'ennemi. Elle s'y connaît, j'en suis certain, en matière d'honneur et de devoir. Va la trouver, dis-lui que tu as débauché une malheureuse enfant, qu'elle est enceinte de tes œuvres. Ta mère ne te conseillera pas de l'épouser : elle te l'ordonnera !

L'argument était vif et direct, il fit impression sur Maurice. Mais la violence de son ami commençait à l'irriter.

— Tu t'y prends mal, Amédée, je te répète,

TOUTE UNI JIUNBSSI Iff

— répondit-il en haussant le ton. — Tu n*as pas à préjuger Topinion de ma mère et je n'ai d'ordres à recevoir de personne. Après tout, rien ne t'autorise à m'en donner, et ce n'est pas parce que tu as été amoureux de Maria que je...

Un cri furieux l'interrompit. Amédée, les yeux fous, serrant les poings, fît deux pas vers Maurice, et lui parlant de tout près, avec un accent déchirant :

— Eh bien, oui ! — dit-il, — je l'aimais et j'en voulais faire ma femme. Et toi qui, déjà ne l'aimes plus, toi qui l'as prise par fantaisie, pour t'amuser, comme tu les prends toutes, tu as détruit tous mes rêves d'avenir! Enfin, elle t'a préféré, et sache bien, Maurice, que je suis trop fier pour m'en plaindre, trop juste pour t'en garder rancune. Sur mon honneur, je ne suis ici que pour t'empêcher de commettre une infamie. Si tu me repousses, notre amitié sera déchirée à jamais, et je ne veux pas songer à ce qui se passera entre nous, mais ce sera terrible!... Hélas! j'ai tort, et je ne te parle pas comme il faudrait... Maurice, il en est temps encore! N'écoute que ton cœur, que je sais généreux et bon. Tu as abusé d'une innocente enfant, mis au désespoir une digne et pauvre famille. Tu peux réparer le malheur que tu as causé, tu le voudras, tu le veux ! Je t'en supplie, hxs cela pour l'estinie de toi-même, par respect

pour le nom que tu portes ! Agis en brave homme et en gentilhomme! Donne à cette jeune fille, qui n'a eu que le tort de trop t'aimer, donne à la mère de ton enfant qui va naître, ton nom, ton cœur et ton amour. Tu seras heureux, j en suis sûr, avec elle et par elle, et, va ! je ne serai pas jaloux de ton bonheur, trop content d'avoir retrouvé mon ami, mon loyal Maurice, et de pouvoir encore l'aimer et l'admirer comme autrefois!

Remué par ces chaleureuses paroles, fatigué déjà de la discussion et de la lutte, le peintre avait abandonné, en détournant la tête, une de ses mains à son ami, qui la pressait dans les siennes. Tout à coup, il regarda Amédée, vit ses yeux brillants de larmes, et, un peu par attendrissement, beaucoup par manque de volonté, par paresse morale, pour en finir, il jeta ces mots :

— Tu as raison... après tout... Réglons sans retard cette affaire-là... Que veux- tu que je fasse?...

Ah ! comme Amédée lui sauta au cou !

— Mon bon, mon cher Maurice!... Vite! habille-toi, courons chez ces dames, viens embrasser et consoler la pauvre enfant... Ah! je savais bien que tu me comprendrais et que tu avais toujours le cœur à sa place... Comme ces pauvres femmes vont être heureuses ! Voyons ! mon vieux

TOUT! UNE JBUNBSSB 3f7

camarade, est-ce que ce n*est pas bon de faire son devoir ?

Eh oui! Maurice trouvait que c'était bon, à présent. Échauffé, entraîné par son ami, il se hâtait vers la bonne action qu'on lui montrait comme vers une partie de plaisir; et, tout en changeant de jaquette pour sortir :

— Après tout, — disait- il avec entrain à Amédée, — ma mère ne pourra que m'approuver, et puis elle fait tout ce que je veux. Je suis certain qu'elle finira par adorer ma petite Maria... C'est égal, il n'y a pas moyen de vous résister, Violette, et vous êtes une douce et persuasive Violette... Allons! me voilà prêt... Un mouchoir, mon chapeau... En route!

Us sortirent, et dans le fiacre qui les emportait vers Montmartre, Maurice, le mobile Maurice, réconcilié avec son nouvel avenir, faisait cent projets, se traçait tout un plan de vie. Marié, il travaillerait sérieusement. D'abord, tout de suite après la cérémonie, il partirait avec sa femme pour passer l'hiver dans le Midi, où elle accoucherait. Il connaissait un joli coin de la Corniche, près d'Antibes, où il ne perdrait pas son temps d'ailleurs, et d'où il rapporterait des études de marine et de paysage. Mais ce serait l'hiver prochain qu'il arrangerait tout à fait son existence. Le peintre Laugeol, son voisin, venait de démë-

25*8 TOUTE UNI JEUNBSSI

nager; il louerait son logement : c Un atelier superbe, mon cher, et six fenêtres donnant sur le Luxembourg. i> Il s'y voyait déjà, devenu très laborieux, ayant un succès au Salon, décrochant une médaille; et d'avance il choisissait jusqu'à la tenture de la chambre à coucher, ce Et puis, dans les beaux jours, comme ce serait commode, le jardin, pourTenfàntet la nourrice. »

Mais soudain, au milieu de ce bavardage, il remarqua la physionomie douloureuse d'Amédée, muet et rencogné au fond de la voiture.

— Pardonne-moi, mon cher ami, — dit-il en lui prenant affectueusement la main. — J'oubliais ce que tu m'as dit tout à l'heure... Ah ! la destinée est absurde ! Quand je pense que mon bonheur te fait du mal!

Le poète envoya vers son ami un regard long et triste.

— Sois heureux avec Maria et rends-la heureuse, c'est tout ce que demande mon amitié pour vous deux.

Ils étaient parvenus au bas de Montmartre, et le fiacre gravissait lentement les rues montueuses.

— Mon ami, — reprit Amédée, — nous voici bientôt arrivés. Tu entreras seul chez ces dames, n'est-ce pas? Oh! sois tranquille. Je connais Louise et la maman. Elles ne t'adresseront même

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pas i.n mot de reproche, et ton acte d'honnêteté sera apprécié par elles comme il le mérite... Mais tu me permettras de ne pas t'accompagner, voistu?... Cela me serait trop pénible.

— Oui ! je comprends, mon pauvre Amédée. Comme il te plaira... Mais, va! tout se guérit, tout s'apaise, — répondit Maurice, qui supposait à tous sa légèreté de caractère. — Allons I du courage! Je me souviendrai toujours du service que tu viens de me rendre. Car je rougis maintenant d'y penser... Oui! j'allais faire une vilenie... Tiens ! Amédée, embrassons-nous. *

Ils se donnèrent l'accolade, et la voiture s'arrêta. Une fois sur le trottoir, Amédée remarqua la moue de son ami devant la maison des dames Gérard, une triste et banale bâtisse à loger des petites gens, dont la façade de plâtre toute lézardée faisait songer aux rides d'un pauvre homme. A droite et à gauche de la porte d'entrée, deux boutiques, ceÛe d'un charcutier et celle d'une fruitière, exhalaient leurs férides odeurs. Mais Amédée brusqua cette dernière répugnance du délicat Maurice :

— Tu vois ce petit jardin, au bout de l'allée, ^ lui dit-il. — C'est là... Au revoir.

Après une dernière poignée de main, ils se séparèrent. Le poète vit Maurice s'enfoncer dans l'allée sombre, traverser l'étroite cour, pousser la

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porte à claire-voie du jardinet, puis disparaître derrière un massif de verdure flétrie. Combien de fois Amédée avait passé par là, doucement ému à la pensée qu'il allait voir la petite Mariai Et c'était pour la lui prendre que Maurice franchissait ce seuil pour la première fois de sa vie. Et il Favait voulu, lui, Amédée! Il avait lui-même donné à un autre sa bien-aimée! Il avait supplié son rival; il Favait, pour ainsi dire, forcé à lui ravir sa plus chère espérance ! Quelle amertume !

Amédée jeta son adresse au cocher et remonta dans la voiture. Une froide pluie d'automne s'était mise à tomber, et il dut relever les vitres. Durement cahoté dans le fiacre infect qui redescendait au trot par les rues de Paris, le jeune poète, tout frissonnant, voyait filer les voitures ruisselantes et les passants crottés sous des parapluies. Une tristesse lourde tombait du ciel couleur de plomb, et Amédée, stupide de chagrin, éprouvait une étrange sensation de vide, comme si on lui eût enlevé le cœur.

Rentré dans sa chambre de l'île Saint-Louis, il fut navré par la vue de ses meubles, de ses quelques gravures, de ses livres en désordre sur leurs rayons, de sa table de travail encombrée de paperasses. Les veilles studieuses auprès de la lampe, les longues heures de pensée tendue vers l'œuvre difficile, l'année de jeunesse austère et

sans plaisirs qu'il avait vécue là, avaient été dédiées à Maria. C'était pour elle, pour l'obtenir un jour, tant de labeur assidu, d'effort obstiné ! Et, à cette heure, la frivole et coupable enfant pleurait de joie, sans doute, dans les bras de Maurice, de son mari de demain !

Assis devant sa table, la tête dans les main ., Amédée s'abîma tout au fond de sa mélancolie. Alors sa vie lui apparut si manquée, sa destinée si funeste, son avenir si sombre, il se sentit tellement délaissé, tellement solitaire, que le courage de vivre l'abandonna pendant ^n moment. Il lui semblait qu'une main invisible lui touchait l'épaule avec compassion, et il avait à la fois envie et terreur de se retourner, car il savait bien que cette main était celle de la mort. Il ne l'imaginait pas sous l'aspect du hideux squelette des danses macabres, mais comme une figure calme et voilée de noir, solennelle et pourtant très douce, qui l'attirerait sans secousse contre son sein avec une tendresse de mère et qui l'endormirait, lui et sa douleur, d'un sommeil sans rêve, profond, éternel. Brusquement, il se retourna et poussa un cri épouvantable. Un instant, il avait cru voir, étendu à ses pieds et serrant encore un rasoir dans sa main crispée, le cadavre de son malheureux père, du suicidé, du désespéré d'amour, avec sa gorge déchirée par une rouge et

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horrible blessure et ses cheveux gris ëpars dans une mare de sang!...

Il était encore tout tremblant de l'effroyable hallucination, quand on frappa à sa porte. C'était le concierge qui lui apportait deux lettres.

La première était marquée du timbre célèbre : c Comédie -Française, 1680. » En termes fort gracieux, l'administrateur général annonçait à Amédée qu'il avait lu avec le plus vif plaisir son drame en vers, intitulé VoAtelier, et qu'il espérait que le comité de lecture ferait à cet ouvrage le meilleur accueil.

— Trop tard ! — pensa le jeune poète en déchirant l'autre enveloppe.

Cette seconde lettre portait l'adresse d'un notaire de Paris et prévenait M. Amédée Violette que, M. Isidore Gaufre, directeur du Crédit des Taroisses, étant mort sans laisser de testament, il aurait à recueillir, en sa qualité de neveu du défunt, une part d'héritage encore difficilement appréciable, mais qui ne pourrait être moindre de deux cent cinquante à trois cent mille francs.

Succès et fortune! Tout, à la fois, lui tombait du ciel! Amédée eut d'abord un vertige, un éblouissement de surprise. Mais, devant ces faveurs inespérées de la fortune, qui ne lui donnaient pas le pouvoir de réparer son malheur, le noble poète

sentit alors profondément que la richesse ni même la gloire ne valent un grand sentiment ou un beau rêve, et, tout énervé par Tironie de sa destinée, il partit d'un strident éclat de rire.

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EU M. Violette père ne s'était pourtant pas trompé, autrefois, quand il supposait M. Gaufre capable de déshériter sa famille au profit de sa servante-maîtresse. Mais Bérénice avait manqué de padence. Le turban et la barbe en fourche d'un irrésistible sergent-major aux zouaves de la garde avaient perdu la belle fille. Un dimanche que M. Gaufi-e, selon son immuable usage, chantait les vêpres à Saint-Sulpice, il s'aperçut que, pour la première fois de sa vie, il avait oublié sa tabatière. Or, pour l'hypocrite personnage, les saints offices n'étaient supportables que fréquemment coupés par une bonne prise. Au lieu donc d'attendre la bénédiction finale et d'aller ensuke faire son habi-

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tuelle promenade sur les quais, il quitta sa stalle de fabricien, revint inopinément rue Servandoni, et surprit Bérénice en tendre conversation avec le militaire. La colère du bondieusard fut impi* toyable. Il chassa la Normande avec ignominie, déchira le testament qu'il avait fait en sa faveur; et, quelques semaines après, étouffé par une indigestion de moules à la marinière, il laissait, malgré lui, tout son bien à ses héritiers naturels.

Amédée, dont le drame, reçu par les Comédiens Français, ne devait être joué qu'au printemps, et à qui le notaire chargé de liquider la succession de M. Gaufre avait remis une provision de quelques mille francs, Amédée, toujours bien triste et ne se sentant pas le courage d'assister au mariage de Maurice et de Maria, voulut du moins jouir un peu de sa nouvelle fortune et de l'indépendance qu'elle lui donnait. Il démissionna de sa place et partit à son tour pour l'Italie, dans l'espoir de dissiper son chagrin...

Ah! ne voyagez pas avec une peine dans le cœur! Ne vous endormez pas, avec l'écho d'un nom trop cher dans la pensée, du demi-sommeil des nuits de wagon, si fiévreux et plein de cauchemars ! Amédée en souffrit tout le supplice Au milieu du fracas continuel des ferrailles, il croyait entendre passer des voix lamentables, désespé-

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rées, qui criaient longuement, longuement, le nom de la bien-aimée perdue. Parfois le tumulte s'apaisait un peu, les freins, les ressorts, les roues, toute la furieuse machine de fonte et d'acier semblait comme lasse de hurler, assourdissait son rhy thmique galop, et le voyageur, rudement bercé, distinguait alors, dans le tapage diminué, une phrase de musique, d'abord confuse, semblable à un gémissement lointain, puis plus précise, mais toujours la même, obsédante, cruellement monotone ; et c'était le fragment d'une chanson que Maria chantait jadis, quand ils étaient enfants tous les deux. Soudain, un lugubre coup de sifflet retentissait et se prolongeait à travers la nuit; l'express s'engouffrait avec rage dans un tunnel; sous la voûte sonore, l'effroyable concert redoublait, s'exaspérait; et, parmi toutes ces clameurs métalliques, maintenant encore, Amédée percevait un bruit distinct, régulier, pareil à celui des marteaux dans une forge de cyclopes, et chacun de leurs coups énormes lui faisait douloureusement sauter le cœur.

Ah ! ne voyagez pas, et surtout ne voyagez pas seul, si vous avez du chagrin ! Qu'elle est hostile alors, qu'elle est inhospitalière, la première sensation qu'on éprouve en arrivant dans une ville inconnue! Amédée dut alors subir l'ennuyeuse attente des bagages dans une gare banale, les

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taquineries de roctroi, lentasserDent hâtif, dans un omnibus, des voyageurs éreintés et se jetant des regards de soupçon et de mauvaise humeur, la rëcepdon, sur le perron de l'hôtel, par l'inévitable porder suisse, à casquette galonnée, écorchant tous les baragouins de l'Europe, assailli par les arrivants, et qui s'embrouille dans les a yes, sir 3), les « ja, wohl », et les a si, signor ». Touriste sans expérience, Amédée, qui ne traînait pas une douzaine de malles après lui et n'avait pas l'air riche et insolent, fut expédié d'insdnct, par le suisse polyglotte, dans une chambre au quatrième, donnant sur le puits d'air, et si lugubre, qu'en se lavant les mains il eut peur de tomber malade dans un pareil trou et d'y mourir sans secours. Pour le rasséréner, un avis en quatre langues, pendu à la muraille, l'engagea à déposer au bureau de l'hôtel tout ce qu'il pouvait avoir de précieux, absolument comme s'il eût pénétré dans une forêt infestée de brigands, et, de plus, le sévère écriteau l'avertit qu'on le considérait lui-même comme un filou probable et que sa note lui serait impitoyablement présentée cous les cinq jours.

Elle commençait pour lui, Fassommante existence de chemin de fer et de table d'hôte. Il allait être trimbalé de ville en ville, ainsi qu'un sac de blé ou un tonneau de vin; il allait loger

dans des auberges prétentieuses et monumentales, où il serait numéroté comme un forçat; rejoindre toujours, de salle à manger en salle à manger, la même famille d'Anglais carnivores, avec laquelle il aurait pu faire le tour du monde sans échanger seulement un salut; absorber tous les jours le potage fade, le poisson avancé, la viande coriace et le bordeaux insipide, qui ont un caractère pour ainsi dire international ; et surtout il allait avoir l'horreur, chaque soir, en rentrant se coucher, de parcourir ces uniformes et désolants corridors durement éclairés au gaz, où vous tombe sur les épaules la tristesse des phalanstères, et où, devant les portes fermées, des paires de chaussures cosmopolites — lourds souliers à clous d'alpinistes, ignobles bottes d'Allemands, botdnes conjugales de milord et de milady, qui font songer par leur dimension aux époques des géants troglodytes — attendent, avec un air fatigué, le décrotteur matinal.

En Italie, l'imprudent Amédée était destiné à toutes les lassitudes, à toutes les déceptions, à toutes les nostalgies du touriste solitaire. Devant les monuments fameux, les sites célèbres, qui posent depuis des siècles pour les peintres et les conteurs d'impressions de voyage, et qui sont passés, en quelque sorte, à l'état de vieux modèle et de matière à développement

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littëraire, Amëdëe éprouva cette sensation de c déjà vuD, ce manque d'étonnement, qui paralysent la faculté d'admirer. Oserons-nous le dire ? Le dôme de Milan, cet énorme carquois de flèches de marbre blanc, ne Témut pas; il resta froid devant le sublime fouillis de bronze du Baptistère de Florence, et, à Pise, la Tour Penchée lui fit 1 effet d'une simple mystification. Dans les musées, dans les silencieuses galeries, il marcha pendant des kilomètres, saturé d'art, soûlé de chefsd'œuvre, et il s'aperçut avec dégoût qu'il ne pouvait supporter douze Adorations des Bergers et quatorze Descentes de Croix consécutives, fiissent-elles signées des noms les plus glorieux. Les scènes de martyre et de supplice, tant de fois répétées, lui étaient particulièrement antipathiques, et il prit surtout en grippe, plus encore même que le sempiternel Saint Sébastien percé de javelots, un certain moine, toujours représenté à genoux et en prière, avec une hache plantée dans sa tonsure. Son attention émoussée et dépravée ne discernait plus, dans une œuvre d'art, que l'aspect désagréable, le côté fâcheux. Des Primitifs adorablement naïfs, il ne voyait que le dessin enfantin et barbare, et trouvait un ton monotone de jaune d'œuf aux coloristes les plus prestigieux.

Il voulut quand même fouetter ses sensations,

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voir de Text/aordinaire. Il courut vers Venise, vers la ville sans bruit, sans oiseaux, sans verdure, vers ie silencieux paysage de ciel, de marbre et d'eau. Mais là, une fois encore, la réalité lui parut inférieure à son rêve. Devant Saint-Marc et les Procuraties, il ne reçut pas le coup de surprise, la secousse d'enthousiasme qu'il désirait. De toutes ces merveilles il avait auosi, pour son malheur, trop lu de descriptions, trop vu d'images plus ou moins fidèles; et, dans son désenchantement, il se rappela un abat-jour qui, jadis, chez ses parents, avait beaucoup excité son imagination d'enfant, un méchant abat-jour de carton bleu, sur lequel était imprimée une fête nocturne à Venise, avec une série de piqûres d'épingle pour figurer les illuminations du Palais ducal.

Encore une fois, ne voyagez jamais, et surtout r/allez pas à Venise, seul et sans amour ! Pour les jeunes époux en pleine lune de miel, pour un couple d'amants faisant l'école buissonnière, la gondole est un boudoir flottant, un nid sur les eaux, comme celui des alcyons; mais pour le mélancolique qui s étend sur les coussins noirs de la barque sombre, la gondole est un cercueil.

Dans les derniers jours de janvier, Amédée revint subitement à Paris. Il n'aurait pas à y revoir tout de suite Maurice et sa jeune femme, qui étaient mariés depuis un mois et devaient rester

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dans le Midi jusqu'à la fin de Thiver, et il était rappelé d'ailleurs par les répétitions de son drame. Le notaire qu'il avait chargé de ses intérêts lui remit alors douze mille livres de rentes en bonnes valeurs, c'est-à-dire la large aisance, le travail sans hâte et sans concessions au vulgaire, la liberté de faJLre de l'art pur et désintéressé. Le jeune poète, qui se meubla un élégant logis de célibataire dans une vieille et belle maison du quai d'Orsay, rechercha quelques anciens camarades, — entre autres Paul Sillery, qui prenait, dans le journalisme, une place distinguée, — reparut un peu dans le monde, se réconcilia tout doucement avec la vie.

Sa première visite avait été pour la mère de Maurice. U fut bien aise de trouver M^^ Roger attristée, sans doute, mais indulgente pour Maria, résignée au mariage de son fils et satisfaite qu'il eût agi en homme d'honneur. Il se rendit ensuite à Montmartre pour embrasser Louise et maman Gérard, qui le reçurent avec de grandes effusions. Elles n'étaient plus aussi gênées. Maurice, très généreux en matière d'argent, avait voulu venir en aide à la famille de sa femme; Louise donnait en ce moment des leçons convenablement rétribuées; et M"« Gérard put refuser, avec quelques larmes de reconnaissance, l'offre du poète qui lui ouvrait filialetaent sa bourse. 11

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dîna comme autrefois chez ses vieilles amies, et elles eurent le tact de ne pas trop lui parler des jeunes époux; mais, à table, il y avait une place vide. Il fut ressaisi par le souvenir de l'absente et rentra chez lui, ce soir-là, le cerveau rempli de papillons noirs.

Les études de sa pièce, qui venaient de commencer à la Comédie -Française, les longues séances au théâtre, les changements et les retouches à improviser du jour au lendemain, fournirent une utile distraction, un puissant dérivatif aux chagrins d'Amédée Violette. Mais L'c4relier, joué dans la première semaine d'avril, n'obtint du public qu'un accueil respectueux, qu'un succès d'estime. Ce milieu populaire, ces sentiments simples et rudes, l'amoureuse en robe d'indienne, le père-noble en bourgeron et en cotte bleue, ces âpres vers où, ça et là, sonnait hardiment un mot de l'argot des faubourgs, surtout un décor représentant une usine en pleine activité, avec son grouillement de travailleurs, ses machine? en mouvement et jusqu'au hoquet continuel de la vapeur, déplurent aux gens du monde et les choquèrent. Cela les changeait trop brusquement des luxueux salons à trois portes, des personnages titrés, des adultères aristocratiques, des déclarations d'amour murmurées à la grande coquette en toilette-annonce par le

jeune-premier s'accoudant au piano avec des grâces de a premier aux cravates ». D'ailleurs, Jocquelet, dans son rôle de vieil artisan, fut emphatique et exagéré, et une débutante, laide et médiocre, échoua piteusement. La critique, généralement routinière, fut peu gracieuse, et les moins grincheux condamnèrent la tentative d'Amédée en la qualifiant d'honorable effort. Il y eut même quelques éreintements; et une ancienne Chevelure du café de Séville, échouée dans le feuilleton, — précisément le romancier macabre qui décrivait autrefois des viols de sépulture, — écrasa l'auteur de Ve4relier d'un article ultra-classique, où il criait au réalisme et prenait à témoins de son indignation tous les bustes et toutes les perruques de marbre du foyer.

Chose singulière I Amédée se consola de son échec assez facilement. Il n'avait pas les qualités nécessaires pour réussir au théâtre ? Eh bien, voilà tout. Il y renoncerait. Ce n'était pas un grand malheur, en somme, d'abandonner un art qui est le plus difficile de tous, mais non pas le premier, et qui ne permet guère au poète de se mouvoir dans sa libre fantaisie. Amédée se remit à faire des vers pour lui seul, pour sa propre satisfaction, à s'enivrer de rhythmes et d'images, à cueillir avec une douloureuse volupté les fleurs

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de mélancolie que sa peine d*amour avait fait ëclore dans son âme.

Cependant l'été était venu. Maurice rentra à Paris avec sa femme, heureusement accouchée à Nice d'un petit garçon, et Amédée dut aller les voir, bien qu'il fût certain d'avance que cette visite lui ferait mal.

Le peintre-amateur, plus joli homme que jamais et vêtu de son veston rouge accoutumé, était seul dans son nouvel ateUer, qu'il avait orné et même encombré de luxueux et amusants bibelots. L'insouciant jeune homme reçut son ami comme si rien ne s'était passé entre eux, et après les embrassades, après les questions sur les amis dispersés, sur les événements arrivés depuis leur dernière séparation, on alluma des cigarettes.

— Eh bien, où en es-tu ? — demanda le poète. — Tu avais de grands projets de travail. T'es-tu mis à la besogne? As-tu beaucoup d'esquisses à me montrer?...

— Ma foi ! non. Presque rien. Tu sais, là-bas, je me suis laissé vivre, j'ai fait le lézard au soleil... C'est très occupant, le bonheur. J'ai été tout bêtement heureux.

Et, posant sa main sur celle de son ami assis auprès de lui, il ajouta dans une brève rêverie :

— Un bonheur que je w dois pourtant, mon bon Amédée...

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Mais Maurice disait cela légèrement, par acquit de conscience. Se rappelait-il, s'était-il même jamais douté que le poète avait été si malheureux à cause de ce bonheur, qu'il pouvait l'être encore ?

Un coup de sonnette retentit.

— Ah ! — s'écria joyeusement le maître de la maison. — C'est Maria qui revient de promener son bébé au Luxembourg. Il aura six semaines lundi prochain, ce citoyen-là, et tu vas voir comme il est beau déjà, mon petit bonhomme.

Amédée sentit l'émotion qui lui serrait la gorge. Il allait donc la revoir, la revoir épouse et mère à présent, toute autre, sans doute.

Elle parut, soulevant de la main une tapisserie, et, derrière son épaule, on apercevait le bonnet et le visage rustique d'une nourrice. Point changée, non ! nullement changée ; mais l'amour heureux, la première maternité, l'existence riche et facile, avaient épanoui sa beauté, que parait encore une fraîche et charmante toilette. En reconnaissant Amédée, elle rougit d'abord, et il songea tristement que sa présence ne devait réveiller chez la jeune femme que de pénibles souvenirs.

— Embrassez-vous donc, les vieilles connaissances ! — dit, en riant, le peintre, avec cet air d'homme aimé et sûr de lui, «e ton de pro-

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priétaire permettant de tirer un lapin dans sa garenne, que prennent volontiers les maris.

Mais Amédée se contenta d'un baiser sur le gant, et le regard par lequel Maria le remercia de sa réserve fut pour lui une souffrance de plus. Pourtant elle lui était reconnaissante, elle lui souriait avec bonté.

— Ma mère et ma sœur — lui dit-elle gracieusement — ont souvent le plaisir de votre visite, monsieur Amédée... Comme autrefois, vous vous rappelez... J'espère bien que vous ne voudrez pas faire de jaloux, maintenant que nous voilà de retour, Maurice et moi.

€ Maurice et moi! »... Sa voix était devenue très douce, ses yeux s'étaient tournés tendrement vers son mari, en prononçant ces simples mots !... « Maurice et moi! »... Ah ! cela ne faisait qu'un! Comme elle l'aimait! Comme elle l'aimait!

Alors il fallut qu'Amédée admirât le nouveauné, réveiUé, sur les bras de la nourrice, par la bruyante joie de son père. Du fond des dentelles, l'enfant ouvrit ses yeux bleu faïence, ses yeux sérieux comme ceux d'un vieillard, et serra faiblement, dans toute sa petite menote, douce comme une peau de poulet, le doigt que lui présentait le poète.

— Comment Tappelez-vous ? — demanda celui-ci, fort en peine de dire quelque chose

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— Maurice, comme son père, — répondit vivement Maria, qui mit encore dans ses paroles toute une explosion d'amour.

Amédée n'en pouvait plus. Il trouva un prétexte quelconque pour se retirer, promit qu'on le reverrait bientôt, put s'enfuir enfin.

— Je ne reviendrai pas souvent là! — se dit-il dans l'escalier, furieux contre lui-même d'avoir à retenir un sanglot.

Il y revint cependant, et toujours pour y souffrir. C'était lui qui avait fait ce mariage. Il aurait dû se réjouir que Maurice, assagi, même un peu alourdi par le bien-être conjugal et la paternité, ne menaçât pas de redevenir le mauvais sujet d'autrefois. Mais, au contraire, le spectacle de cet intérieur, l'air de bonheur de Maria, les allusions qu'elle faisait parfois à sa reconnaissance pour Amédée, surtout les façons pachalesques de Maurice dans son ménage, sa manière de parler à sa femme comme un maître indulgent à une esclave joyeuse d'obéir, causaient au poète du déplaisir et de l'énervement. Il sortait toujours de chez les Roger, mécontent de lui-même, irrité contre les mauvais sentiments qui s'agitaient dans son cœur, honteux d*aimer la femme d'un autre, la femme de son vieux camarade, gardant quand même son besoin d'amitié pour Maurice et ne pouvant

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jamais le revoir sans un mouvement de rancune secrète et de sourde envie.

Il parvint pourtant à espacer ses visites au jeune ménage, il tâcha de mettre dans son existence un autre intérêt de cœur. Homme de loisir, à présent, — car sa petite fortune lui permettait de ne plus travailler qu'à ses heures, d'attendre la visite de l'inspiration, — il retourna dans le monde et dans tous les mondes, traversa les milieux les plus divers, salons, coulisses, bohème. Il y flâna beaucoup, y perdit son temps, intéressé par toutes les femmes, dupe de son imagination tendre, dépensant toujours trop de sensibilité dans des fantaisies, prenant ses désirs pour de l'amour, et il eut plusieurs maîtresses.

La première fut une belle Madame, un peu pédante, rencontrée dans le salon de la comtesse Fontaine. Elle était pourvue d'un mari très mûr, appartenant au monde politique et financier, serviteur de plusieurs régimes, qui, n'ayant que deux ou trois fois mis son drapeau dans sa poche, retourné sa veste, menti à ses programmes et trahi ses serments, ne permettait pas que son nom fut prononcé dans les assemblées publiques sans être précédé de l'épithète d'honorable. Un homme aussi sérieusement occupé à sauver le Capitole, c'est-à-dire à soutenir courageusement le plus fort, à approfuver les majorités dans

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toutes leurs bassesses et à augmenter ainsi ses places, sinécures, pots-de-vin, actions majorées, jetons-de-présence et avantages de toutes sortes, négligeait forcément sa femme et s'inquiétait peu, d'ailleurs, du ridicule de Sganarelle qu'elle lui infligeait le plus souvent possible et auquel il semblait prédestiné. La dame — d'une beauté de poupée, pas très jeune, s'étant arrêtée à George Sand en littérature, trois toilettes par jour, note énorme chez le dentiste — distingua le jeune poète à tête romantique et parcourut rapidement avec lui tout l'itinéraire du pays du Tendre. Mais, grâce au progrès moderne, le voyage se fait à présent en train direct. Après avoir franchi les petites stations : — oc Rougeur derrière l'éventail », € Pression de main significative », « Rendez-vous dans un musée », etc., — et fait halte à la gare un peu plus importante de a Scrupules » (dix minutes d'arrêt), Amédée atteignit le point terminus de la ligne et fut le plus enviable des mortels. Heures exquises d'une liaison distinguée ! 11 devint le chien de manchon de Madame, le meuble essentiel de son salon, figura dans tous les dîners, bals et raouts où elle paraissait, étouffa des bâillements dans le fond de sa loge, à l'Opéra, et reçut la mission de confiance d'aller chercher au foyer les fondants et les caramels. Sa récompense consistait en conversations métaphysiques,

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oh la dame et lui coupaient en quatre quelque cheveu sentimental, et en assez rares séances de plaisir plus substantiel, où le poète ne tarda pas à reconnaître le calme plat de son cœur et la déception de ses sens. Au bout de quelques mois de cette médiocre félicité, la rupture eut lieu sans douleur, et Amédée ne sentit même pas un regret en restituant les gages d'amour qu'il avait reçus, à savoir: une photographie dans un cadre de chez Leuchars, un paquet de lettres pastichées des romans à la mode et écrites d'une longue écriture anglaise sur du papier très chic, sans oublier un gant blanc, qui, dans le coffret aux souvenirs, s'était un peu fané, comme la belle Madame ellemême.

Une grande fille rousse, au corps de déesse, qui touchait trois cents francs par mois pour montrer des robes sur la scène du Vaudeville, et qui donnait un louis par jour à son coiffeur, permit à Amédée une nouvelle expérience d'amour, plus coûteuse, mais beaucoup plus amusante que la première. Auprès de cette belle personne pas de vague à l'âme, pas de subtilités psychologiques; mais elle avait d'admirables jambes, à la fois fortes et fines comme celles des déesses du Primatice, le port majestueux d'une maîtresse de cardinal traversant les rues de Constance en lourds habits de brocart, pour

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aller voir brûler Jean Huss; et son voluptueux sourire découvrait des dents faites pour dévorer des patrimoines. Dans son lit de satin noir, le poète connut le plaisir confortable et apaisant de l'homme riche chez une courtisane bien payée, la fête des sens vraiment complète, qui ne laisse ni tristesse ni dégoût. Malheureusement, M^^^ Rose de Juin — c'était le nom de théâtre de la demoiselle — n'avait dans sa charmante tête que le cerveau plein de sottise et de vanité d'une cabotine. Ses accès de colère atroce pour un article de journal qui l'égratignait, ses attaques de nerfs et ses torrents de larmes quand on ne lui avait distribué qu'un rôle de quinze lignes, qu'une « panne », dans la pièce nouvelle, commençaient à impatienter Amédée, lorsqu'un hasard le convainquit qu'on lui donnait pour rival préféré Gradoux, l'acteur des Variétés, le pitre monstrueux dont le coryza chronique et la laideur de gorille ont, pendant vingt ans, semblé si délicieux au public le plus raffiné du monde. Allégé d'un assez grand nombre de bank-notes, Violette se retira discrètement.

Il fila ensuite un roman bien banal, mais assex doux, avec une jolie fillette dont il avait fait la connaissance dans la foule qui regarde tourner les chevaux de bois, un soir de fête publique. Louison avait vingt ans, gagnait sa vie chez une

fameuse fleuriste, et était rose et fraîche comme un amandier d'avril. Elle n'avait encore eu que deux amants, le garçon de l'atelier d'abord, — élégants viveurs, vous n'aurez jamais que les restes de ces gens-là ! — puis un commis en nouveautés qui lui avait donné le goût peu aristocratique du canotage. Ce fut en bouclant la Marne, assis près de Louison dans un bateau amarré aux saules des Iles d'Amour, qu'Amédée obtint, entre deux couplets d'une chanson de rameurs, le premier baiser de la grisette; et cette gentille créature, gaie comme l'alouette, qui ne venait jamais le voir sans lui apporter un petit bouquet, charma le poète, enfant de Paris. Il se souvint alors du charmant vers de Béranger: a Je suis du peuple, ainsi que mes amours! », se sentit. aimé, fut attendri. En effet, il avait tourné cette tête naïve. Louison devint rêveuse, lui demanda une mèche de ses cheveux, qu'elle portait toujours sur elle, dans son porte-monnaie, alla se faire faire le grand jeu, le jeu de cent sous, chez une tireuse de cartes, pour savoir si le jeune homme brun, le valet de trèfle, lui serait longtemps fidèle; et Amédée se reposa quelque temps sur ce simple cœur. Mais, à la longue, — malheur aux délicats ! — il s'aperçut et souffrit des vulgarités de sa maîtresse. Elle était vraiment trop bavarde, avec le grasseyement traînard des faubourgs, fai-

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sait des cuirs, ponctuait ses discours de < pour sûr » et de ce ëcoute-moi donc », appelait Amédëe : « mon petit homme », mangeait des plats canailles. Un jour, elle offrit au baiser de son amant une haleine qui sentait l'ail. Il la garda cependant pendant plusieurs saisons, touché par le sentiment sincère et désintéressé de la pauvre fille, content de donner à qui n espérait et ne demandait rien. Ce fut elle qui le quitta, par fierté féminine, sentant qu'elle n'était plus aimée; et il la regretta presque.

Ainsi se trairait sa vie. !1 travaillait un peu, rêvait beaucoup, gaspillait sa jeunesse en infructueuses tentatives d'amour. Il allait le moins possible chez Maurice Roger, qui, décidément, tournait au bon mari, s'acoquinait dans son ménage, faisait joujou avec son petit garçon. Mais, chaque fois qu'Amédée avait revu Maria, c'étaient pour lui plusieurs jours de découragement, de vague tristesse, de travail impossible.

— Allons ! — murmurait-il en jetant sa plume, quand, entre sa pensée et la page, surgissait l'image de la jeune femme, — allons ! je suis incurable; je l'aime toujours.

Dans l'été de 1 870, Amédée, las de Paris, songeait à un nouveau voyage, et il était sur le point d'aller revoir, l'infortuné ! les portiers suisses parlant plus de langues que Pic de la Mirandole, et

les paires de chaussures mélancoliques dans les corridors d'hôtels, lorsque la guerre éclata. Le passage du poète au milieu des Barbes révolutionnaires du café de Séville et des cravates parlementaires du salon de la comtesse Fontaine l'avait à jamais dégoûté de la politique. Aussi s'était-il fort peu soucié des ministères libéraux, du plébiscite et des différentes phases de la maladie dont mourait le second empiré. Mais Amédée était un bon Français. Le viol de la frontière, les premières batailles perdues, lui firent monter à la face la rougeur brûlante de l'outrage. Quand Paris fut menacé, il demanda une arme comme les autres, et, bien qu'il n'eût point l'âme militaire, il s'était juré de faire son devoir, tout son devoir. Le jour où il vit passer, au beau soleil de septembre, le képi d'or de Trochu parmi les baïonnettes, ils étaient là quatre cent mille Parisiens comme lui, pleins de bonne volonté, qui avaient mis, comme une fleur, au canon de leur fusil, leur résolution de bien mourir. Ah! misère de la défaite ! Tous ces braves gens devaient seulement, pendant cinq mois, piétiner sur place et manger de la charogne. Que le bon Dieu pardonne aux timides et aux bavards ! Hélas ! hélas I Pauvre vieille France ! Après tant de gloire 1 Pauvre France de Jeanne d'Arc et de Napoléon !

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L y avait près de trois mois que durait le grand siège. Le 50 novembre, on avait fivré une bataille sur les bords de la Marne; puis, pendant vingt-quatre heures, l'action avait paru se ralentir, et il était tombé beaucoup de neige; mais on prétendait que la journée du 2 décembre serait décisive.

Ce matin-là, le bataillon de marche de la garde nationale dont faisait partie Amédée Violette était sorti pour la première fois, avec Tordre de se tenir simplement en réserve, en troisième ligne, sous le canon d'un fort, dans une plaine hideuse de l'est de Paris.

Ils n'avaient pas, vraiment, mauvaise tournure, les gardes nadonaaix. Un peu patauds sous leurs

capotes de drap bleu foncé aux boutons de ferblanc, armés du lourd fusil à tabatière et empêtrés de bidons, de gamelles et de gibernes, — tout cela ayant un aspect improvisé, trop neuf, — ils étaient partis quand même du centre de la ville, au pas accéléré, en colonne par quatre, à grands roulements de tambours, et commandés, s'il vous plaît, par leur chef de bataillon à cheval, un bandagiste, qui avait été autrefois maréchal-des-logis au troisième hussards. Certainement, ils ne demandaient qu'à bien faire. Ce n'était pas leur faute, après tout, si on n'avait pas confiance en eux, si on ne les envoyait pas en avant; et, dès la fortification, en franchissant le pont-levis, ils avaient entonné la tMarseillaise comme des hommes disposés à se faire casser la figure. Ce qui nuisait peut-être à leur caractère martial, c'étaient leurs solides souliers de chasse, leurs bonnes guêtres de cuir, leurs gants de tricot et leurs passe-montagne, enfin cet air confortable, cet air de gens qui ont emporté de chez eux quelques petites douceurs, un morceau de pain avec quelque chose de mangeable dedans, des tablettes de chocolat, du tabac, une fiole remplie de vieux rhum par la ménagère.

Ils n'avaient pas fait deux kilomètres hors du rempart, et ils arrivaient près du fort dont, pour le moment, l'artillerie était muette, quand un

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officier d'état-major qui les attendait, monté sur une vieille haridelle au poil jaune, n'ayant plus que la peau et les os, les arrêta d'un geste et dit assez sèchement à leur commandant de prendre position à gauche de la route, dans un champ d'où l'on avait arraché depuis longtemps la dernière betterave. Us y formèrent donc les faisceaux, rompirent les rangs, et restèrent là, attendant des ordres.

Quel lieu sinistre! Sous une calotte de nuages sales, des terrains pelés, lépreux, tachés de neige à moitié fondue. Le fort bas, trapu, comme ramassé dans une atdtude de défense. Çà et là, des groupes de maisons en ruines; une fabrique dont les obus avaient à moitié détruit la haute cheminée et crevé le mur où se lisaient encore, écrits en grandes lettres noires, ces mots : « Savonnerie du High-Life » ; et, traversant ce paysage de désolation, la route longue et boueuse, la route qui s'en allait là-bas, du côté du champ de bataille, et au milieu de laquelle, offrant un symbole de mort, gisait le cadavre d'un cheval, tombé là comme une loque.

En face des gardes nationaux, de l'autre côté de la route, un bataillon de ligne, fort éprouvé dans l'affaire de l'avant- veille, faisait la soupe. Il s'était repUé jusque-là pour se reposer un peu et avait encore passé toute cette nuit sans abri, sous

la tombée de neige. Freintes, crottés, en haillons, lugubrement accroupis autour de leurs maigres feux de bois coupé en pleine sève et brûlant mal, ils étaient lamentables, les pauvres lignards. Sous leurs képis déformés, tous montraient des figures jaunes et creuses et des barbes d'hôpital. Au vent aigre et froid qui balayait la plaine, on sentait frissonner la maigreur de leurs dos voûtés de fatigue, et leurs omoplates faisaient saillie sous le drap flétri des capotes. Quelques-uns même, blessés, mais trop légèrement pour qu'on les eût envoyés à l'ambulance, portaient sur le front ou autour du poignet quelque linge sanglant. Quand un officier passait, tête basse et humiliée, on ne le saluait pas. Ces hommes avaient par trop souffert. Au fond de leurs mornes regards on devinait un désespoir furieux et insolent, tout près d'éclater, de cracher des injures. Ils auraient fait horreur, s'ils n'eussent pas fait tant pidé. Hélas ! c'étaient des vaincus.

Les Parisiens étaient avides de nouvelles sur les récentes opérations militaires, car ils n'avaient lu dans les journaux du matin — comme toujours, pendant cet affreux siège — que des dépêches énigmatiques, des bulletins hérissés à dessein de termes de stratégie, et peu compréhensibles pour les profanes. Mais, tous ou presque tous, ils avaient gardé intactes leurs espérances parrio

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tiques, ou, pour parler plus sincèrement, leur chauvinisme aveugle, et restaient certains, contre toute raison, de la victoire définitive. Par petits groupes, ils traversèrent la route et s'approchèrent des pantalons rouges pour causer un peu.

— Eh bien, ça avait donc chauffé, le 30, du côté de Champigny? Était-ce vrai qu'on était maître du cours de la Marne? Vous savez ce qu'on dit dans Paris, mes enfants? Que Trochu sait du nouveau, qu'il va se faire jour à travers les lignes prussiennes, donner la main aux armées de secours, en un mot, que nous en sommes aux coups de poings de la fin.

Et à ces spectres de soldats, à ces malheureux épuisés de faim et de lassitude, les honnêtes gardes nationaux, chaudement fourrés et emmitouflés pour l'hiver, commencèrent à débiter les mots creux, les phrases ronflantes dont ils se gargarisaient depuis plusieurs mois : a briser le cercle de fer », ce pas un pouce, pas une pierre », « guerre à outrance », a sortie torrentielle », etc., etc. Mais les plus beaux parleurs furent vite découragés par le brutal haussement d'épaules des lignards, par leur mauvais coup d'œil de chien hargneux qu'on dérange.

Cependant, un superbe sergent-major de la gaide nationale, tout de neuf équipé, un gros

sanguin à barbe blonde, époux d'une modiste en vogue, qui, tous les soirs, à sa brasserie, après le sixième bock, indiquait, avec des allumettes, un plan infaillible pour débloquer Paris et piler comme poivre les armées allemandes, eut la maladresse d'insister.

— Voyons! vous, mon brave, — dit-il en s'adressant à un gringalet de caporal en train de goûter le pot-au-feu, comme s'il eût interrogé un vieux tacticien, un manœuvrier de la force de Turenne ou de Davout, — voyons! vous y étiez, à cette affaire d'avant-hier. Dites-nous votre avis. Les positions occupées par Ducrot sont-elles aussi fortes qu'on le prétend?... Est-ce pour aujourd'hui, la victoire?

Le caporal se retourna brusquement, montrant un visage couleur de buis où brillaient des yeux bleus pleins d'outrage et de défi, et il essaya de crier d'une voix enrouée :

— Allez-y voir vous-mêmes, les pantouflards ! Attristés, écœurés par la démoralisation des

troupiers, les gardes nationaux s'éloignèrent.

— Voilà l'armée que nous a laissée l'Empire! — dit le mari de la modiste, qui était un imbécile.

Mais, sur la route, venant de Paris et se pressant du côté du canon qui recommençait à gronder au loin, un bataillon de mobiles arrivait, dans

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un désordre de troupeau. C'étaient de pauvres enfants des départements de l'Ouest, tout jeunes, portant sur leurs képis les hermines de Bretagne et dont les souffrances et les privations du siège n'avaient pas encore tout à fait éteint les bonnes couleurs de paysans. Moins usés que les malheureux lignards, dont c'était trop souvent le tour, il faut bien le dire, n'ayant pas trop froid sous leurs peaux de mouton, respectant encore leurs officiers qu'ils (Connaissaient personnellement, — € nos messieurs », comme ils disaient, — assurés, en cas de malheur, d'un bout d'absolution expédiée par un de leurs recteurs qui marchaient en serre-file de la première compagnie, la soutane troussée, le chapeau romain sur les yeux, ils allaient au feu, les gars de la lande, un peu à la débandade, comme leurs ancêtres du temps de Stofflet et de M. de la Rochejaquelein, mais d'un pas ferme, le chassepot bien posé sur l'épaule, et, par sainte Anne I ils avaient l'air de soldats pour de bon.

Quand ils défilèrent devant les gardes nationaux, le gros blond agita furieusement son képi en Tair, et cria de toute la force de ses poumons de bel honune :

— Vive la République !

Mais, encore une fois, l'enthousiasme du chauvin tombait à faux. Les Bretons marchaient au

danger un peu par tempérament, beaucoup par esprit de devoir et de discipline, et, du premier coup, ces simples d'esprit étaient arrivés à la sagesse suprême, qui consiste à aimer son pays et à se faire tuer pour lui quand il le faut, sans se préoccuper des mystifications variées qu'on appelle les gouvernements. Quatre ou cinq moblots tout au plus, étonnés du cri dont on les saluait, tournèrent vers les gardes nationaux leurs placides visages de campagnards, et le bataillon passa.

Le mari de la modiste — il ne faisait rien de son métier, était adoré par sa femme, dépensait au café tout l'argent de poche qu'elle lui donnait, et, de temps à autre, débauchait une apprentie — fut extrêmement scandalisé.

Pendant ce temps-là, Amédée Violette se promenait, en rêvant, devant les faisceaux.

Son ardeur guerrière des premiers jours était bien tombée. Depuis le commencement de cet horrible siège, il avait trop vu faire et trop entendu dire de sottises, trop assisté à l'un des plus pitoyables spectacles que puisse donner un peuple, la vanité dans le malheur. Il était navré de voir ses compatriotes, ses chers Parisiens, redoubler de fanfaronnade après chaque défaite, et prendre leur légèreté pour de fhéroïsme. S'il admirait la résignation des pauvres femmes fai-

sant la queue, les pieds dans la boue, à la porte des boucheries de cheval, il était chaque jour plus douloureusement agacé par les vantardises de ses camarades du rempart, qui se croyaient sublimes en jouant au bouchon. Les placards officiels, le fatras des journaux, lui inspiraient un immense dégoût; car jamais ils n'avaient menti si effrontément, flatté le peuple avec tant d'ignoble bassesse. C'était sans espoir au cœur, avec la certitude du désastre final, que, le soir, Amédée demandait un peu de sommeil à la fatigue en errant par les rues obscures du Paris d'alors, à peine éclairées çà et là d'un quinquet de pétrole, sous le ciel opaque et noir des nuits d'hiver, où grondaient sans cesse les échos de la canonnade, pareils aux aboiements lointains de chiens monstrueux.

Quelle solitude! Le poète n'avait plus un ami, un camarade à qui confier ses tristesses patriotiques. Paul Sillery servait dans l'armée de la Loire. Albert Papillon, qui avait manifesté un bruyant enthousiasme au Quatre Septembre, s'était fait nommer préfet dans un département pyrénéen, et ayant repassé ses auteurs, l'ancien lauréat du concours général dépensait là-bas, loin des coups, beaucoup de salive et de prosopopées, et expectorait, du haut de tous les balcons, des harangues où il était trop souvent question de trois cents

militaires de Tantiquité, et d'un certain défilé de montagnes de la Grèce pas absolument inconnu.

Dans les théâtres, où Ton donnait des représentations au bénéfice des ambulances ou pour contribuer à la fonte d'un canon, Amédée était allé parfois revoir Jocquelet, qui, portant la vareuse de guerre et botté jusqu'au ventre, déclamait, avec un succès énorme, des poésies de circonstance, dans lesquelles l'enthousiasme et les beaux sentiments tenaient lieu d'art et de sens commun. Mais que dire au cabotin triomphal, qui se prenait pour un Tyrtée et qui, au second rappel, était convaincu qu'il venait de sauver la patrie et que Bismarck et le vieux Guillaume n'avaient plus qu'à se bien ternir ?

Quant à Maurice Roger, il avait, dès le début de la campagne, envoyé en province sa mère, sa femme et son enfant, et, portant le double galon d'or du lieutenant sur sa veste de mobile, il était maintenant aux avant-postes, auprès du vieil ami de son père, du colonel Lantz.

Car, dans la pénurie d'officiers où Ton se trouvait alors, on était allé repêcher le colonel au fond des bureaux du génie, au ministère de la Guerre, et on l'avait arraché à ses compas et à ses godets. Pauvre bonhomme ! Ses souvenirs d'activité remontaient à la Crimée et au Mamelon

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Vert. Depuis ce temps-là, il n'avait pas vu luire au soleil la pioche d'un sapeur. Et voilà qu'on lui demandait, à cet honnête rond-de-cuir, de retourner à la tranchée et de poudrer ses dépêches avec de la terre labourée par la bombe, comme Junot à Toulon, dans la Batterie des Hommessans-peur.

Eh bien, il n'avait pas dit: a Ouf! », le vieux Lantz. Après avoir baisé au front ses trois filles sans dot, il avait extrait d'un tiroir son uniforme à demi-rongé par les mites, en avait proprement secoué le camphre et les grains de poivre, et, de son petit pas de bureaucrate, il était allé faire travailler ses terrassiers, le plus loin possible de l'enceinte, tout près des Prussiens. Allez! les gens du génie auxiliaire, les messieurs à casquette américaine, n'avaient pas longtemps blagué son caban d'Afrique, d'une coupe surannée, et son képi de forme haute, qui semblaient dater du père Bugeaud. Un jour où un obus allemand avait éclaté au milieu de cet état-major improvisé et où tout le monde était tombé ventre à terre, seul il n'avait pas bronché, le colonel Lantz, et, après l'explosion, il avait tranquillement assuré ses lunettes sur son nez et essuyé sa barbiche éclaboussée, avec autant de sang-froid qu'il nettoyait naguère ses pinceaux à encre de Chine. Bigre ! c'est qu'il s'agissait de vous donner l'exemple, messieurs les

pékins, de soutenir l'honneur de l'arme spéciale, et de vous apprendre à respecter le plastron de velours noir et la double bande rouge au pantalon. Malgré ses airs de distraction et de surdité, le colonel avait d'abord entendu murmurer autour de lui les mots de a père Lantz » et de « vieille baderne ». Eh bien, messieurs les officiers de carton, vous saviez maintenant qu'elle avait du bon, l'ancienne armée !

Maurice Roger, détaché de son bataillon auprès du colonel Lantz, faisait son devoir en vrai fils de soldat qu'il était, suivant son chef dans les postes les plus périlleux, et, lui non plus, ne baissait la tête ni ne courbait les épaules au sifflement des obus. C'était un sang vraiment militaire qui coulait dans ses veines, et ce voluptueux ne craignait pas la mort. Mais la vie en plein air, l'absence de sa femme, l'état d'excitadon produit par la guerre, et cette hâte de jouir commune à presque tous ceux qui risquent leur vie, avaient brusquement réveillé son tempérament de noceur et de Hberdn. Quand son service lui permettait de rentrer dans Paris et d'y passer vingt-quatre heures, il en profitait pour dîner au Champagne, chez Brébant ou chez Voisin, en compagnie de quelque belle fille, et pour manger les plats de luxe de cette époque-là, tels que des haricots, du fromage de gruyère et le rarissime gigot d'un

mouron élevé secrètement, depuis trois mois, au cinquième étage, dans une chambre de bonne.

Un soir qu'Amcdée Violette s'était attardé sur les boulevards, il vit sortir d'un restaurant de nuit Maurice en uniforme, donnant le bras à une joUe comédienne des Variétés, dont les courriéristes de théâtre vantaient le zèle d'ambulancière, mais qui, selon toute apparence, ne devait point passer beaucoup de nuits au chevet des blessés. Cette rencontre donna au poète un crève-cœur de plus. C'était donc pour un tel époux que Maria, réfugiée dans quelque trou de province, était certainement dévorée d'alarmes, à cette heure; c'était pour cet incorrigible viveur qu'elle avait dédaigné son ami d'enfance, méprisé le plus tendre, le plus délicat, le plus fidèle des amours.

Afin de tuer le temps, de fuir la sohtude, Amédée était retourné au café de Séville, mais il n'y avait revu qu'un faible groupe de ses connaissances d'autrefois. Plus de littérateurs, ou presque plus. Les Chevelures, aujourd'hui tondues à l'ordonnance, étaient coiffées de képis divers, et les poètes éparpillés portaient alors, pour la plupart, la giberne et le flingot. Mais quelques-unes des Barbes polidques n'avaient pas renoncé à leurs anciennes habitudes. Cependant, la guerre et la chute de l'Empire avaient été, pour elles, un triomphe, et le Quatre Septembre

les avait répandues dans toutes les carrières. Vingt de ces Barbes au moins avaient été pourvues de préfectures; toutes ou presque toutes occupaient des fonctions publiques. Il y en avait une dans le gouvernement de la Défense nationale, et trois ou quatre autres, choisies parmi les plus farouches, siégeaient à la Commission des Barricades. Car, si invraisemblable que le fait puisse paraître aujourd'hui, cette commission a existé et foncdonné, — une commission selon toutes les règles, avec bureau constitué, gros encriers de faïence, papier à lettre spécial, procès-verbaux mis aux voix et approuvés au début de chaque séance, — et, autour de son tapis vert, les professeurs d'émeute, les docteurs en insurrection du café de Séville mettaient généreusement au service du pays l'expérience pratique qu'ils avaient acquise en s'exerçant avec des jeux de dominos. Mais les Barbes restées à Paris et occupant des emplois plus ou moins considérables dans FÈtat n'étaient pas infadgables, malgré tout leur zèle; et, les bureaux où elles travaillaient au salut de la France fermant en général à quatre heures, les Barbes goûtaient alors un repos bien gagné et allaient, comme auparavant, prendre leur apéritif au ce Séville ». Ce fut là qu'Amédée les retrouva et se mêla de nouveau à leurs entretiens, qui désormais roulaient exclusivement sur des

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sujets patriotiques et militaires. Ces Barbes, dont aucune n'aurait été capable de commander: ce Par le flanc droit » à un peloton d'infanterie, venaient toutes de recevoir — par l'opération du Saint- Esprit, sans doute — le génie de la stratégie. Tous les soirs, de cinq à sept, il se livrait, sur chaque table de marbre, une bataille décisive. Soutenue par l'artillerie de la carafe frappée, qui représentait le Mont Valérien, un vermout de Turin, c'est-à-dire le corps de Vinoy, feignait d'attaquer une soucoupe figurant les batteries de Montretout, tandis que l'armée régulière et la garde nationale, symbolisées par un bitter et une absinthe, sortaient en masse du côté du sud et marchaient droit au cœur de l'ennemi, à Versailles, au porte-allumettes.

Il y avait, parmi les Barbes, des hommes à projets, des inventeurs, particulièrement terribles, qui, tous, avaient un moyen immanquable de détruire d'un coup les armées prussiennes et qui accusaient de trahison le général Trochu, coupable d'avoir repoussé leurs offres en invoquant les gothiques préjugés du droit des gens. L'un de ces songe-creux, jadis médecin chez une somnambule, tirait volontiers de sa poche — en même temps que sa blague et son papier à cigarette — une série de petits flacons étiquetés : choléra, peste, typhus, fièvre jaune, vomivo negro, etc.,

et proposait comme une chose très simple d'aller répandre ces épidémies dans tous les camps allemands, à Taide d'un ballon dirigeable, dont il avait fait précisément la découverte la veille au soir, en se mettant au lit.

Bientôt las de tous ces bavards et de tous ces aliénés, Amédée ne retourna plus au café de Seville. Il vécut seul, le Parisien du siège, s'enfonçant toujours davantage dans son découragement, et jamais peut-être il ne l'avait senti peser plus lourdement sur ses épaules que ce matin du 2 décembre, dernière journée de la bataille de Champigny, tandis qu'il se promenait tristement devant les faisceaux de son bataillon.

Ce ciel bas où se pressaient des nuages funèbres et chargés de neige, ce bruit obsédant des coups de canon, ce paysage fangeux, ces masures écroulées, ces soldats vaincus et grelottants sous des haillons, tout cela jetait le poète dans la plus sombre des rêveries.

Ainsi, le genre humain, vieux de tant de centaines de siècles, de milliers de siècles peut-être, en était encore là ! A la haine, à la guerre absurde, au meurtre fratricide! Le progrès? La civilisation ? Des mots ! Jamais un repos, une halte durable dans la paix, dans la fraternité, dans l'amour! Toujours la brute primidve reparaissant, le droit du plus fort tenant sous ses griffes de

bête fauve le blanc cadavre de la Justice ! A quoi donc avaient servi tant de religions, de philosophies, tous les nobles rêves, tous les grands essors de la pensée vers le bien, vers l'idéal? C'était donc vrai, cette horrible doctrine des pessimistes ! Nous étions donc pareils aux animaux, éternellement condamnés à nous entre-tuer pour vivre? Si c'était cela, l'existence de l'homme, c'était à y renoncer de dégoût, à vomir son âme !

Cependant la canonnade redoublait, et à son grondement tragique se mêlait à présent le pétillement grêle et sec de la mousqueterie. Au delà d'un coteau boisé qui bornait la vue, vers le sudest, une fumée blanche, très épaisse, répandue sur tout l'horizon, montait dans le ciel gris, continuellement. Le combat venait de recommencer là-bas, et l'affaire devait être chaude; car bientôt les voitures d'ambulance — prolonges traînées par des cavaliers du train, omnibus mis en réquisition — commencèrent à défiler. Elles étaient pleines de blessés, dont on entendait au passage les geignements plaintifs. On avait entassé les moins gravement atteints dans les omnibus qui allaient au pas; mais la route avait été défoncée par les mauvais temps, et le ballottement de ces têtes, douloureusement secouées à chaque ornière, faisait mal à voir. Pourtant, dans les longues et étroites charrettes des équipages mili-

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taires, le profil des mourants étendus sur des matelas ensanglantés était encore plus lugubre. L'afFreux convoi de chair meurtrie se dirigeait lentement vers la ville, vers les hôpitaux. Mais, à cent pas de la position occupée par les gardes nationaux, les voitures s'arrêtaient parfois devant une maison où Ton avait établi une ambulance provisoire, et y déposaient leurs blessés les moins transportables. L'attrait malsain, mais si puissant, qu'exercent sur l'homme les spectacles horribles, poussa jusque-là Amédée Violette. Cette maison, épargnée par le bombardement et protégée du pillage et de l'incendie par le drapeau de Genève, offrait le type du petit vide-bouteille, rêve que réalise tout boutiquier après fortune faite. Rien n'y manquait, ni les lions de faïence du perron, ni le jardinet à boules de verre étamé, ni le bassin en rocaille pour les poissons rouges. Par les chaudes journées du dernier été, le regard des passants avait dû surprendre bien souvent sous cette tonnelle des bourgeois en bras de chemise et des femmes en robe claire mangeant un melon en famille. L'imagination du poète coureur de banlieue évoquait déjà ce tableau des dimanches parisiens, quand tout à coup, à une fenêtre ouverte du premier étage, parut un jeune aide-major, le képi en arrière, s'essuyant les mains à son tablier taché de rouge. Il se pencha vive-

ment au dehors, et, s'adressant à un infirmier militaire qu'Amédée n'avait pas aperçu d'abord et qui découpait du linge sur la table du jardin:

— Eh bien, Vidal, sacré lambin, — cria-t-il avec impatience, — et ces bandes?... Est-ce pour aujourd'hui ou pour demain, nom de Dieu !

— Place, s'il vous plait! — dit, au même instant, une voix douce, tout près d'Amédée, qui se rangea pour livrer passage à deux brancards que portaient quatre Frères de k doctrine chrétienne.

Mais le poè;e eut un geste et un cri d'effroi et de surprise. Dans les deux blessés sans connaissance portés par les Ignorantins, il venait de reconnaître Maurice Roger et le colonel Lantz.

Frappés tous les deux, oui! mortellement. Il n'y avait pas une heure de cela.

Les affaires tournaient mal pour nous autres, là-bas, au bord de la Marne. On avait fait une sottise en se reposant tout un jour, en donnant à l'ennemi le temps de concentrer ses forces. Quand on avait voulu attaquer de nouveau, on s'était heurté à des masses profondes, à des artilleries formidables. Deux généraux tués ! Tant de braves gens tués! Et voilà qu'on battait en retraite encore une fois, qu'on perdait du terrain.

Baissant la tête, les épaules rondes, affaissé sur sa selle encore plus de découragement que de

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fatigue, l'un des grands chefs, la jumelle à la main, observait de loin nos lignes qui pliaient.

— Si nous pouvions nous fortifier là, au moins, — grommela-t-il en indiquant une éminence de terrain qui dominait la rivière, — y établir une redoute?... En une nuit, avec une centaine de pioches, ce serait fait... Je ne crois pas que le tir de l'ennemi atteigne cette position, et elle est bonne.

— On peut y aller voir, mon général, — répondit quelqu'un très doucement.

C'était le père Lantz, la vieille baderne, qui se tenait là, à pied, ayant auprès de lui Maurice et trois ou quatre ingénieurs du génie auxiliaire, et, ma foi ! malgré les cinq galons de son képi qui semblait dater de la ce Smala » d'Horace Vernet, le pauvre homme, avec ses lunettes sur le nez, son long caban et sa barbiche couleur de poivre, n'avait guère plus de prestige qu'un gardien de square, un de ces vétérans qui menacent les gamins de leur canne pour les empêcher de marcher sur les gazons.

— Quand je dis que Tartillerie des Allemands n'arrive pas jusque-là, — murmura le chef, — je n'en suis pas sûr... Enfin, vous avez raison, colonel. Il faut toujours voir... Envoyez donc deux de ces messieurs.

— Avec votre permission, mon général, — reprit le père Lanu, — j'irai moi-même.

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Et Maurice Roger, dans un mouvement d'élégante bravoure, ajouta aussitôt:

— Pas sans moi, n'est-ce pas, mon colonel?

— Comme il vous plaira, — dit le général, qui déjà braquait sa jumelle sur un autre point du champ de bataille.

Et, suivi par le fils unique de son compagnon d'armes d'Afrique et de Crimée, il avait marché au feu, le rond-de-cuir, le laveur d'aquarelles, aussi tranquillement que lorsqu'il allait au ministère, son parapluie sous le bras. Mais, au moment où les deux officiers arrivaient sur le plateau, un projectile envoyé par les batteries prussiennes tomba sur un caisson et le fit sauter avec un tracas effroyable. Des morts, des blessés, jonchèrent le sol. Le père Lantz vit des fantassins qui fuyaient, des artilleurs attelant leurs pièces à la hâte.

— Comment! — s'écria-t-il en se redressant de toute sa taille, — on abandonne la position !

Le visage du colonel se transfigura. Ouvrant largement son vieux caban et montrant son plastron de velours noir où brillait sa croix de commandeur, il tira son épée et mit son képi au bout, et, tête nue, ses cheveux gris au vent, les bras ouverts, il se jeta devant les fuyards.

— Halte ! — commanda-t-il d'une voix ton-

nante. — Demi-tour, malheureux! demi-tour... Vous êtes ici à un poste d'honneur... Reformezvous, mes enfants !... Canonniers, à vos pièces !... Vive la France!...

C'était alors qu'un nouvel obus avait éclaté aux pieds du colonel et de Maurice, et qu'ils étaient tombés tous les deux.

Amédée, chancelant d'émotion, le cœur gonflé de douleur et d'épouvante, était entré dans l'ambulance à la suite des deux brancards.

— Mettez-les dans la salle à manger, — avait dit un infirmier aux Ignorantins. — Il n'y a encore personne par là. Le docteur va venir tout de suite.

Mais, aussitôt accouru, le jeune homme au tablier sanglant, après un regard sur les deux blessés, avait eu une grimace de pitié et un léger haussement d'épaules, en disant entre ses dents :

— Rien à faire... Et ce ne sera pas long.

En effet, le colonel agonisait déjà. On avait jeté sur lui une couverture de laine grise, sous laquelle l'hémorragie se trahissait par des taches humides qui s'élargissaient à vue d'œil, pénétrant l'étoffe. Pourtant, le blessé sembla sortir de son évanouissement. Ses cils se soulevèrent à demi, ses lèvres frémirent.

Le médecin, qui était déjà sur le seuil de la

porte, revint près du brancard où gisait le vieil officier et se pencha vers lui.

— Vous voulez me dire quelque chose? — lui demanda-t-il.

Le vieux Lantz, sans bouger la tête, tourna vers le chirurgien un regard triste, oh ! triste infiniment, et, d'une voix perceptible à peine, d'une voix de fantôme, il murmura :

— Trois filles... à marier... Trois... Sans dot... Trois... trois !...

Puis il poussa un soupir profond. Ses prunelles bleues pâlirent, remontèrent un peu sous la paupière supérieure, devinrent fixes et vitreuses. Le colonel Lantz était mort.

Ne désespère pas, vieille France militaire ! Tu en auras toujours sous tes drapeaux, de ces soldats au cœur simple, dévoués d'avance au sacrifice, prêts à te servir pour un morceau de pain et à mourir pour toi en te léguant avec confiance leurs veuves et leurs orphelins ! Ne désespère pas, vieille France de la Guerre de Cent Ans et de Quatre-vingt-douze !

Les Frères, portant le brassard blanc à croix rouge qui tranchait sur leur robe noire, s'étaient agenouillés autour du cadavre et priaient tout bas. L'aide -major remarqua seulement alors Amédée Violette, immobile dans un coin de la chambre.

)o8 TOUTE UNE JEUNESSE

— Que faites-vous ici, vous ? — lui dit-il avec brusquerie.

— Je suis Tami de ce pauvre officier, — répondit Amédée en montrant Maurice évanoui.

— Soit! restez auprès de lui... S'il demande à boire, vous avez de la tisane... là, sur le poêle... Vous, messieurs, — ajouta le chirurgien, en s'adressant aux Ignorantins, qui se relevaient avec un dernier signe de croix, — vous retournez làbas, je suppose?

Ils inclinèrent le front silencieusement; le plus âgé des Frères ferma les yeux du mort, et l'aidemajor sortit avec eux, en disant d'un ton de mauvaise humeur :

— Tâchez donc de m'en rapporter d'un peu moins abîmés.

Car Maurice Roger se mourait, lui aussi. Sa chemise était toute rouge sous sa vareuse déboutonnée, et un filet de sang coulait de son front sur sa moustache blonde; mais il était encore beau sous sa pâleur de marbre. Amédée prit avec précaution un des bras du blessé qui pendait, et le replaça sur le brancard en gardant la main de son ami dans la sienne. A ce contact, Maurice s'agita faiblement et finit par entrouvrir les yeux.

— Ah I que j'ai soif! — gémit-iL

Le poète alla chercher le pot de tisane, se pencha sur le malheureux pour le faire boire. Alors le regard de Maurice eut une expression de surprise. 11 reconnaissait Amédée.

— Toi, Amédée!... Oii suis-je donc?...

Il fit un vain effort pour se soulever; sa tête tourna légèrement à droite, et il vit, à deux pas de lui, le cadavre de son vieux chef, les paupières closes, le visage apaisé déjà par les premières minutes du parfait repos.

— Mon colonel!... — dit-il. — Ah! je comprends... Je me souviens... Comme ils fuyaient !... Bougres de lâches!... Mais toi, Amédée?... Pourquoi toi, ici?...

Et devant les larmes que son ami ne pouvait retenir :

. — Fichu, n'est-ce pas? — murmura-t-il.

— Non ! non ! — s'écria chaleureusement Amédée. — On va te panser tout à Theure... Le docteur va revenir... Du courage, mon bon Maurice! Du courage!

Mais, tout à coup, le blessé eut un grand frisson, claqua des dents, et dit de nouveau avec un affreux grelottement des lèvres:

— J'ai soif!... A boire, mon amil... Donnemoi à boire !...

Quelques gorgées de tisane le calmèrent un peu. Il ferma les yeux, comme pour se reposer ou

)IO TOUTI UNE JEUNISSI

se recueillir. Mais, une minute après, il les rouvrit, les fixa sur le visage de son ami, et lui dit d'une voix qui s'éteignait :

— Tu sais... Maria, ma femme... Épouse-la... Elle et mon fils... je te les confie...

Puis, sans doute épuisé par la farigue d avoir prononcé ces paroles, il parut s'afFaisser et s'engourdir sur le brancard dont la toile était maintenant toute imbibée par le sang qu'il avait perdu. Un instant après, il se mit à haleter. Amédée, à genoux près de Maurice, pleurait sur sa main, et, dans l'intervalle qui séparait chaque hoquet du râle de l'agonisant, il entendait toujours, là-bas, du côté de la bataille, le grondement ininterrompu du canon, qui en tuait d'autres*

ES feuilles tombent!

Cette après-midi d'octobre est d'une sérénité délicieuse. Pas un nuage dans Tazur cendré du ciel, où le soleil, qui a répandu depuis le matin une pure et harmonieuse lumière, commence à décliner majestueusement, tel qu'un bon roi vieillissant après un règne long et prospère. Que Tair est léger! qu'il est calme et frais! C'est assurément la plus belle journée de ce bel automne. Là-bas, au fond de la vallée, la rivière criblée d'étincelles semble d'argent liquide, et les bois qui couronnent les coteaux sont d'or fauve et de cuivre ardent. Le lointain panorama de Paris, grandiose et charmant, avec tous ses édifices illustres ec son dôme des Invalides brillant

3Ii TOUTE UNS JEUNBSSB

comme une orfèvrerie, borne l'horizon. Ainsi qu'une femme tendre et coquette, qui veut être regrettée, adresse à son ami, au moment du départ, son plus enivrant sourire, Tarrière-saison s'est parée, pour un de ses derniers jours, de toute sa splendide douceur.

Mais les feuilles tombent!

A Meudon, dans le jardin de la maison de campagne où il habite depuis huit ans, Amédée Violette, qui a épousé, peu de temps après la guerre, la veuve de Maurice, et qui maintenant a dépassé la trentaine, se promène seul sur la terrasse plantée de tilleuls à demi dépouillés, devant Tadmirable paysage d'automne.

Il est célèbre. Il a beaucoup travaillé, et fondé sur des livres sincères sa réputation de poète. Très jalousé sans doute et souvent encore traité avec injustice, mais estimé pour la dignité de sa vie que le souci de l'art remplit tout entière, il occupe dans les lettres une place d'élite. Bien que modestes, ses ressources suffisent à l'affranchir des triviales préoccupations. Vivant loin du monde, dans Fétroite intimité de ceux qu'il aime, il ne connaît pas les misères de l'ambition et de la vanité. Amédée Violette devrait être heureux.

Son vieux camarade Paul Sillery, qui est venu ce matin déjeuner à Meudon, Paul Sillery, condamné à l'effort quotidien, à l'existence énervante

TOUTE UNI JIUNBSSE ^I)

et sans repos du journaliste, a poussé un gros soupir, une fois assis dans le wagon qui le ramenait vers Paris, vers le labeur forcé, vers l'article à bâcler pour le lendemain, au milieu du tapage et des blagues du bureau de rédaction, à côté du cigare interrompu et posé sur le bord de la table. Ah ! cet Amédée n'est pas à plaindre. De l'aisance, un intérieur, une famille. Il n'est pas obligé, lui, de se dépenser en petite monnaie, de disperser son talent en plomb de chasse. Il a tout le loisir de s'arrêter quand il ne se sent pas en train, de penser avant d'écrire, de faire de bonnes choses. Ce n'est pas étonnant, parbleu! qu'il produise de véritables œuvres d'art, des livres de sympathie et de vérité, dans l'atmosphère d'affection où il s'épanouit. D'abord, il adore sa femme, c'est facile à voir, et il s'est habitué à considérer comme son fils ce petit Maurice, ce gentU gamin de dix ans, si élégant et si déluré sous ses longs cheveux d'infant royal. Assurément, on devine chez M°^* Violette un inoubliable chagrin, quelque chose de mort et de brisé. Mais quel bon et reconnaissant regard elle tourne sans cesse vers son mari ! Est-il encore rien de plus touchant que cette Louise Gérard, cette excellente vieille fille, l'âme de la maison, qui trouve moyen d'y faire régner l'ordre gracieux et le bien-être élégant, tout en entourant de soins dévoués la maman

314 TOUTE UNS JIUNESSI

Gérard, l'aïeule paralytique? Certes ! Amédëe ^ bien arrangé sa vie. Il aime et il est aimé; il s'est créé, pour son esprit et pour son cœur, de sûres et chères habitudes. Allons ! c'est un heureux et c'est un sage.

Tandis que Paul Sillery, enfoncé dans son coin de wagon, se laisse entraîner ainsi à envier presque son ami, Amédée, retenu par le charme de ce beau jour qui s'achève, se promène à pas lents et s'attarde sous les tilleuls de la terrasse.

Autour de lui les feuilles tombent !

Une très faible brise vient de se lever. Le bleu du ciel pâlit un peu. Là-bas, dans le faubourg de Paris le plus proche, les fenêtres commencent à flamboyer sous les rayons obliques du soleil couchant. Voici bientôt le soir; et sur le tapis de feuilles mortes qui craque sous les pas du poète, d'autres feuilles tombent. Elles tombent, rarement, lentement, mais continuellement. La gelée de la nuit dernière les a tout à fait brûlées. Sèches et couleur de rouille, elles ne tiennent plus aux arbres qu'à peine, et, si léger que soit le souffle du vent qui passe, il les cueille l'une après l'autre. Se détachant de la branche, tournoyant un instant dans la lumière dorée et rejoignant enfin, avec un petit bruit triste, leurs sœurs déjà flétries qui jonchent le sable de l'allée, les feuilles tombent, les feuilles tombent î

TOUTI UNI JEUNESSE )If

Amédée Violette est pénétré de mélancolie.

Il devrait être heureux. Que peut-il reprocher à la destinée? N'a-t-il point pour femme celle qu'il voulait, qu'il a toujours souhaitée? N'est-elle pas pour lui la plus douce, la meilleure des compagnes? Oui! mais il sait bien qu'elle n'a consenti à l'épouser que pour obéir à l'ordre suprême de Maurice ; il sait bien que le cœur de Maria est enseveli dans la tombe du soldat tué à Champigny. En elle se cache une secrète chapelle de regrets, où Amédée n'est pas et ne sera jamais admis, et où veille constamment, comme une lampe de sanctuaire, le souvenir du mort adoré, de l'homme à qui, vierge amoureuse, elle s'est donnée sans réserve, du père de son unique enfant, du héros qui s'est arraché de ses bras pour offrir son sang à la patrie. Amédée peut être certain de la reconnaissance, du dévouement de sa femme; il n'aura jamais son amour. Rival posthume, Maurice se dresse entre elle et lui. Ah ! ce Maurice I II l'a cependant bien peu et bien mal aimée, la pauvre Maria! Elle devrait se souvenir qu'il l'a d'abord séduite indignement, qu'il a songé à l'abandonner, que sans Amédée elle ne serait pas devenue sa femme. Et si elle savait que, dans Paris assiégé, quand elle était loin, il la trompait avec des filles?... Mais elle n'en saura jamais rien. Amédée a trop de délicatesse pour toucher à la

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mémoire d'un mort, et même il respecte, il admire en Maria cette fidélité du sentiment et de l'illusion. Pourtant, il en souffre. Celle à qui il a donné son nom, son cœur et sa vie, est une inconsolable; il doit s'y résigner. Remariée, elle reste veuve au fond de l'âme, et c'est en vain qu'elle met des robes claires ; son sourire et ses yeux sont en deuil pour toujours.

Son Maurice ! Comment pourrait-elle l'oublier, quand il revit auprès d'elle dans ce fils, dans ce bel enfant de l'amour, qui se nomme aussi Maurice et dont l'ardent et joli visage offre avec celui de son père une ressemblance si frappante? Amédée en a le pressentiment : dans quelques années, cet enfant sera un autre Maurice, avec les mêmes séductions et les mêmes vices. Le poète n'oublie pas que son ami expirant lui a confié l'orphelin; il tâche d'être pour lui juste et bon, de le bien élever. C'est même parfois avec un attendrissement amer qu'il retrouve chez cet enfant les traits et les instincts de l'homme qui lui fut si cher et qui lui a fait tant de mal. Mais, malgré tout, il ne peut éprouver les sentiments d'un père pour le fils d'un autre, lui dont l'union est stérile.

Et on l'envie, le pauvre Amédée ! Le peu qu'il a de joie est pourtant bien mêlé de chagrins et de tristesses; et il n'ose pas les confier à l'excellente

Louise qui les devine pourtant, à Louise dont il soupçonne à présent l'ancien et secret sentiment pour lui, si courageusement étouffe, ec qui est le bon génie de son foyer. S'il l'avait comprise, autrefois?... C'était peut-être là le bonheur, le vrai bonheur?...

Les feuilles tombent ! les feuilles tombent !

Après le déjeuner, tout en fumant des cigarettes le long des massifs de dahlias, où les grosses araignées d'or de l'automne ont filé leurs toiles, Amédée Violette et Paul Sillery ont parlé tout à l'heure du passé, des camarades de jeunesse. Ce n'est pas non plus un entretien bien gai, car, depuis ce temps-là, il y a eu la Guerre, la Commune, la fin du monde. Que de morts ! que de disparus! Et puis, cela vous prouve, cette revue rétrospective, que Ton se trompait du tout au tout sur le compte de bien des gens et qu'en somme le hasard est le maître.

Œ Un tel D, que Ton considérait jadis comme un grand prosateur, comme un chef d'école, et dont cinq ou six petits jeunes gens, disciples fidèles, répandaient les doctrines d'art en copiant ses gilets mordorés et en imitant jusqu'à sa manière de parler en serrant les dents, « un tel j> en est réduit à écrire dans les journaux pornographiques des contes fouillés et ciselés comme des ivoires obscènes du Japon. « Chose >, le fbu-

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gueux révolutionnaire, s*est fait donner une bonne place; et le modeste « Machin », un comparse, un fond de tableau, à peine remarqué dans les cénacles, a tout bonnement publié deux livres exquis, deux chefs-d'œuvre.

Toutes les Chevelures et toutes les Barbes ont pris ainsi des chemins inattendus. Mais les politiques sont surtout étonnants par la variété de leurs destinées. Parmi les habitués de l'heure de l'absinthe au café de Séville, on compte huit députés, trois ministres, deux ambassadeurs, un receveur général, et trente forçats qui attendent à Nouméa l'heure tardive de l'amnisde. Le plus intéressant, tout bien considéré, est encore ce sectaire imbécile, ce vieux fanatique de Dubief, celui qui ne buvait jamais que de l'eau sucrée; car, lui, du moins, s'est fait tuer sur un tas de pavés par un feu de peloton des Versaillais.

Un personnage dont le souvenir dégoûte les deux amis, par exemple, c'est ce sauteur d'Arthur Papillon. Le suffrage universel, avec son intelligence accoutumée, n'a pas manqué de choisir ce sot et ce phraseur, et il se meut aujourd'hui, comme le poisson dans l'eau, au milieu du cloaque politique. Bien vite enrichi par une grosse dot, il a été tour à tour député, rapporteur de commission, secrétaire, vice-président, président

de groupe, sous-secrétaire d'État, tout ce qu'il est possible d'être, en un mot. Pour le moment, il tonne contre le cléricalisme, et sa femme, laide, riche et pieuse, vient de mettre leur petite fille aux Oiseaux. Il n'a pas encore décroché de portefeuille, mais, soyez tranquille, il y arrivera. Il est très vaniteux, plein de confiance en lui, pas plus honnête qu'il ne faut; il s'impose. A moins que d'ici là on ne se décide à établir un roulement pour que tous les députés soient ministres a tour de rôle, ou qu'on ne tire les portefeuilles à l'as de cœur ou au doigt mouillé, — ce qui ne serait pas si bête, — Arthur Papillon est l'homme indiqué, nécessaire, fatal, dans trois ou quatre combinaisons. Alors, ce sera terrible, car son éloquence pleuvra à verse, et il sera un des microbes les plus agités du bouillon de culture parlementaire.

Et Jocquelet?... Ah! pour éclater de rire, les deux amis n'ont eu besoin que de prononcer son nom; car l'illustre acteur emplit maintenant l'univers de sa gloire et de son ridicule. Depuis longtemps Jocquelet a brisé la chaîne qui le retenait aux théâtres parisiens. Comme le drapeau tricolore, il a fait plusieurs fois le tour de l'Europe ; comme le pavillon anglais, il a sillonné tous les océans. Il est le grand Caborin-Errant, et les capitales de l'ancien monde et des deux Amé-

riques attendent, pantelantes de désir, qu'il daigne répandre sur elles la manne bienfaisante de ses monologues. A Chicago, où Ton a dételé sa locomotive, il avait l'intention, en présence de cet hommage enfin proportionné à son mérite, df. se faire naturaliser citoyen américain. Mais on lui a proposé une nouvelle tournée dans la vieille Europe, et, par souvenir filial, — les grands cœurs ont de ces faiblesses, — il a consenti à revenir encore une fois parmi nous. Comme toujours, il a moissonné des tombereaux d'or et de lauriers. Cependant, en arrivant par mer à Stockholm, il a été péniblement surpris que l'escadre ne le saluât pas par des salves d'artillerie, ainsi qu'elle l'avait fait naguère en l'honneur d'une célèbre cantatrice. Que la diplomatie y prenne garde! Jocquelet est froid pour la cour de Suède !

Après le départ de Paul Sillery, Amédée remue encore dans sa pensée bien des choses d'autrefois. Il évoque d'autres figures à demi effacées de sa mémoire : celle de M°^^ Roger dont il a dû s'éloigner un peu depuis qu'il a épousé Maria, de la mère au deuil tragique chez qui il mène quelquefois le petit Maurice et qui a recueilli et doté les trois filles du colonel Lantz; et aussi le profil de la jolie Rosine Combarieu, de la camarade d'enfance retrouvée à Bullier et

TOUTE UNE JEUNESSE pi

qu'il n'a plus jamais revue depuis cette rencontre. Qu est-elle devenue, la pauvre petite? Amédée espère presque qu'elle est morte... Ah! comme c'est triste, les vieux souvenirs, en automne, à la chute des feuilles, quand le soleil se couche !

Mais il s'est couché, il a plongé derrière l'horizon; et, brusquement, tout s'éteint. Sur le paysage assombri, dans le vaste ciel couleur de perle, se répand le frisson funèbre qui succède à l'adieu du jour. Les vapeurs blanches de la ville sont devenues grises; la rivière est comme un miroir terni. Tout à l'heure, dans le dernier rayon, les feuilles mortes, en tombant, étaient pareilles à une pluie d'or. Maintenant elles semblent une neige noire.

Où sont tes espérances et tes illusions d'autrefois, Amédée Violette ? Tu songes, ce soir, à la fuite des rapides années, aux pâquerettes de cimetière qui commencent à fleurir près de tes tempes. Tu as la preuve aujourd'hui qu'il est impossible en ce monde, l'amour absolument partagé. Tu sais que le bonheur, ou ce qu'on appelle ainsi, n'existe que par à peu près, ne dure qu'une minute, et encore combien il est médiocre, souvent, et comme le lendemain en est amer! Tu n'attends de consolation que de ton art. Accablé par le monotone ennui de vivre, tu ne demandes

plus l'oubli qu'à l'ivresse de la poésie et du rêve. Hélas! ta jeunesse est finie, pauvre sentimental !

Les feuilles tombent! Les feuilles tombent f

Paris. — Imprimerie A. Lemerre, 6, rue des Bergers.

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Coppée, François

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