Towianski et sa doctrine
On exigera peut-être de nous qu’avant d’entrer dans la discussion de la nouvelle doctrine , contre laquelle nous nous élevons, nous commencions par donner sur elle quelques détails qui fassent connaître son origine , ses progrès quelconques, et son état actuel ; et que de cette manière, nous représentions l’extérieur et pour ainsi dire le corps matériel de cette doctrine, avant d’en considérer et d’en juger l’esprit et le principe intérieur. Un tel tableau, tout en facilitant au lecteur l’intelligence du livre , montrerait en même temps le mal que cette doctrine a fait et qu’elle peut faire encore ; il expliquerait de cette façon les raisons qui nous ont déterminé à la combattre.
IVf ais un pareil travail ne peut pas encore être bien fait, et c’est pourquoi nous ne l’essayerons pas aujourd’hui. Si la doctrine que nous réfutons parvient jamais a occuper une place dans l’histoire de l’Église , hon-
neur qui lui serait commun avec tant d’autres mauvaises doctrines , il viendra aussi un jour où elle trouvera son historien, qui réunira toutes les pièces du procès; et en s’appuyant sur elles, prononcera en connaissance de cause un jugement sur et impartial.
Nous 11e pouvons donc pas présenter en ce moment un travail semblable. Cependant les raisons qui nous poussent à réfuter les erreurs de Towianski n’en sont ni moins claires ni moins impérieuses.
Le devoir de ceux auxquels Jésus-Christ a confié le dépôt de sa révélation a été toujours d’élever leur voix contre de nouvelles erreurs, aussitôt qu’elles surgissaient, et de les attaquer avec toutes les armes de la vérité.
C’est ce devoir que nous remplissons en publiant notre livre. Nous avons rencontré dans notre sphère d’action, en face de nous, une doctrine nouvelle, c’està-dire une nouvelle erreur ; qui, du reste, comme c’est l’ordinaire , 11’est qu'une reproduction d’anciennes erreurs. Ce faitsenl, a d’un côté, suffi pour nous forcer à combattre; de l’autre côté, il justifiera pleinement l'opportunité de la publication de nos attaques.
Il y a cependant une chose que nous devons peutêtre communiquer au public, c’est la manière dont nous nous sommes trouvé en face de cette doctrine, et comment nous avons été amené à l’attaquer. Ce sera une pièce, peut-être même assez importante, apportée à son histoire; ce sera une circonstance qui expli-
quera, non plus le motif et l’opportunité , mais Poccasion première, et aussi la forme de notre ouvrage.
En 1841 l’auteur se trouvait à Rome, où il venait de finir ses études théologiques, avec plusieurs de ses compatriotes et frères en Jésus-Christ. La douce miséricorde de Dieu les a visités dans leur exil , et les a comblés de la double consolation d’avoir connu l’amour de Dieu et l’amour fraternel. Ils se préparaient à recevoir les saints ordres, lorsque soudain des amis communs, qu’ils avaient laissés à Paris , leur mandent une grande nouvelle : Un prophète est apparu, et delà part de Dieu , il annonce à leur patrie le pardon et la miséricorde, des grâces extraordinaires, et , un avenir aussi heureux que le passé a été infortuné. Il y avait une telle bonne foi dans ces témoignages, ils venaient de personnes tellement graves , et avaient un tel extérieur de sainteté et de conformité avec l’Église, qu’ils excitèrent dans ceux qui les ont reçus plutôt la confiance que la défiance , et il nous tardait de vérifier les choses dans leur source. Deux d’entre nous arrivèrent à Paris dans les premiers mois de 1842; quanta l’auteur, il dut faire un voyage à Berlin , et il 11’est arrivé à Paris que dans les derniers jours delà meme année. Pendant ce voyage, il recevait d’abord de ses confrères de Paris des nouvelles toujours plus détaillées sur cette affairé,
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et bientôt après il en reçut l’écrit du nouveau prophète intitulé Biesiada , c’est-à-dire le Banquet . Cet écrit dissipa toutes les incertitudes , toutes les ténèbres qui enveloppaient cet événement. L’auteur, l’ayant lu et relu , y vit très clairement tout ce qu’il développe aujourd’hui dans le livre qu’on va lire ; il communiqua son avis à ses confrères, en forme de table comparative des dogmes catholiques et des assertions tirées de cet écrit: table qui est la même, quant à l’essentiel, que celle qui se trouve à la fin de ce volume.
Cependant le nouveau prophète reçut Tordre de quitter la France, et se rendit à Bruxelles. L’auteur, à la prière de ses confrères, prit le chemin de cette dernière ville en retournant de Berlin à Paris , dans le but de voir ce personnage, de lui poser par lui-même les questions nécessaires et d’entendre de sa bouche les explications qu’il jugerait bon de lui donner.
Cette entrevue eut lieu vers les fêtes de Noël 1842.
Nous la raconterons sans aucune exagération , mais aussi sans aucune réticence.
En premier lieu, nous avouerons que nous nous sommes rendu à l’entrevue avec un grand sentiment de défiance de nos propres forces. Voyant le pouvoir presque magique que cet homme exerçait sur ceux qui s’approchaient de lui, et au nombre desquels se trouvaient des hommes que nous connaissions parfaitement,
dont nous vénérions la vertu, dont nous admirions
le talent et le génie; nous avons craint notre faiblesse, et nous avons eu recours à Dieu en le priant de nous fortifier dans sa vérité , et de ne pas souffrir que nous la trahissions aucunement. En même temps nous avons demandé à Dieu d’être juste envers l’homme avec qui nous allions traiter, et de ne le juger que d’après l’évidente lumière de la vérité divine. Tel était le fond de notre âme. Les partisans du nouveau prophète nous ont supposé dans cette entrevue des intentions aussi hostiles, qu’elles auraient été vaines et frivoles. C’est pour cela que nous leur ouvrons l’intérieur de notre conscience. S’ils sont capables de croire à notre sincérité, iis le seront aussi, nous l’espérons, de comprendre que par la grâce de Dieu les dispositions de notre âme étaient telles qu’un chrétien doit les avoir dans une semblable circonstance.
Après plusieurs moments d’attente , l’homme que nous étions venu voir parut. Comme nous ne voulons rien cacher, nous ne passerons pas même sous silence l’impression qu’il nous fit. Cette impression fut précisément celle à laquelle nous avions le moins pensé. Nous avions toujours supposé, jusqu’à cette entrevue, que le nouveau prophète était dans la meilleure bonne foi; que s’il était dans l’illusion, cette illusion était chez lui une conviction profonde; et nous l’avons meme toujours défendu dans ce sens contre ceux qui l’accusaient de mauvaise foi. Or, à peine avons-nous
vu l’homme, à peine avons-nous entendu sa parole, contemplé sa pose, suivi son geste, à peine le son de sa voix a pénétré par l’oreille de notre corps dans l’oreille intérieure de notre âme, qu’une pensée soudaine et inattendue est venue frapper notre esprit bien malgré nous; la pensée qui nous disait: Mais c’est un jeu, c’est une comédie!
Nous avons défendu à cette pensée de se convertir en jugement; il appartient à Dieu seul de juger l’intérieur des cœurs humains! et nous sommes vite passé au sujet de notre entrevue.
Coupant court à un préambule pompeux que nous adressait notre interlocuteur et dans lequel il nous disait que ce moment était très solennel , marqué dans lelivre de l’éternité, etc., etc., nouslui expliquâmes en peu de mots le motif de notre visite, et nous lui dîmes : Vous affirmez avoir reçu une mission d’en haut, qui consiste à dévoiler les desseins de Dieu et à révéler des points de doctrine ; vous obligez les hommes à vous croire et à vous suivre, plusieurs l’ont déjà fait ; parmi eux, il y a des hommes liés avec nous de connaissance etd’amitié; il est par conséquentde notre devoir, et visà-vis de Dieu et vis-à-vis du prochain , d’examiner ce qui en est. Ainsi, j’espère que vous me permettrez de vous adresser les questions que je jugerai nécessaires, et que vous y répondrez.
La réponse fut qu’on était prêt à m’entendre, et à me satisfaire.
— J’ai des questions toutes préparées, ai-je dit alors, mais toutes ces questions procèdent cl’une même source sur laquelle il faut nous entendre premièrement. Ces questions prennent leur origine dans un écrit, intitulé Biesiada. Cet écrit est-il parti de vous, et le reconnaissez-vous comme votre ouvrage?
— Oui, il est parti de moi, et je le reconnais pour mon ouvrage. Mais il n’a pas été destiné à être publié; ce n’était pas mon intention.
— Quoi qu’il en soitdevotreintention,lefaitestqu’ilest publié. Or, cet écrit renferme une doctrine, qui me semble absolument contraire àl’ enseignement de l’Église.
— Non, reprit le nouveau prophète d’un air plus solennel, non; il n’y a rien dans cet écrit qui soit contraire à l’Évangile ou à l’enseignement de l’Église; la doctrine qui y est contenue est seulement une plus haute intelligence de l’Evangile, elle est un plus grand développement de l’enseignement de l’Église.
— Vous l’affirmez ainsi. Mais faites attention à ce cpie je vais vous dire. Une doctrine ne peut pas être le développement d’une autre doctrine, lorsque sur tous les points où l’une dit oui , l’autre dit non; et où l’une dit non, l’autre dit oui. Or, tel est précisément votre cas: Vous dites non partout où l’enseignement catholique dit oui , et oui où il dit non. Le principe est évident, vous ne pouvez pas le rejeter; écoutez donc la preuve du fait que j’avance.
Ici, je commençai à parcourir, point par point, les
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dog mes de l’Église et les assertions du nouveau prophète. L’exposé que je lui fis et des uns et des autres fut le même que j’ai communiqué à mes confrères, le même qui sert de base à l’écrit que je présente ici , et surtout à la table qui le termine. Cet écrit et cetie table sont absolument l’entretien que j’eus alors avec le prétendu prophète; seulement, il a reçu ici les développements nécessaires pour être compris par d’autres personnes que par les interlocuteurs.
L’exposition que je faisais devant mon interlocuteur de sa propre doctrine entrait tellement dans son sens, que, m’écoutant avec beaucoup d’attention , il n’a trouvé rien à rectifier dans mon exposition , excepté un seul endroit , où il voulut me corriger; mais c’était au même moment où je me corrigeais déjà moi-même , m’étant aperçu avant lui de l’inexactitude que j’avais commise. C’est une preuve qu’il m’aurait corrigé si j’avais commis d’autres inexactitudes ou erreurs, et que par conséquent l’exposition que j’avais faite rendait fidèlement sa pensée.
Aussi ai-je vainement attendu de sa part une dénégation quelconque, et lorsque, après avoir fini, je lui dis: Voici votre doctrine, n’est-ce pas? il ne l’a pas nié, il n’a pas même osé le mettre en doute.
Du reste , j’avais au fond de mon esprit, au fond de ma conscience, un sentiment tellement profond que je disais juste, et la chose était tellement claire d’elle-
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même, que vraiment, une dénégation de sa part m’aurait paru difficile à comprendre.
Elle n’est pas venue. Alors, tirant la conséquence: Telle est, lui dis-je, votre doctrine. Vous voyez vousmème comment elle ditixoN, partout oùle dogme catholique dit: oui; et oui, où il dit non. MaislewoNdétruitle oui; il n’en est pas une plus haute intelligence , un développement plus élevé. Comment donc votre doctrine pourrait-elle être un développement de l’Évangile et de l’enseignement de l’Église? Expliquez-moi cela, si vous avez une explication quelconque à donner. Je suis venu pour vous entendre: voilà la question, j’attends votre réponse.
— Je n’ai pas d’éclaircissements adonner, fut la réponse; je n’en donnerai pas. L’écrit dont vous parlez n’était pas destiné pour le public, il ne s’adressait qu’à une personne privée. J’ai donné les éclaircissements nécessaires à la personne pour laquelle cet écrit était destiné; je ne suis pas obligé de les donner au public.
— Vous êtes obligé de les donner, lui dis-je ; autrement vous soutenez qu’il y a une autre vérité pour une personne privée , et une autre pour le public.
— Non , je ne les donnerai pas. Celui qui a trahi ma confiance rendra un compte sévère à Dieu, mais cet écrit n’était destiné qu’à une seule personne qui a reçu tous les éclaircissements nécessaires.
— Mais cela ne change rien à la chose. Qu’on vous ait trahi ou non, votre écrit est tombé entre les mains
d’autres personnes, et vous devez ail moins des éclaircissements à celles d’entre ces personnes qui vous en demandent, à moi qui suis venu pour cela. Car, encore une fois , si vous ne le faites pas , vous soutenez que la vérité n’est pas la meme pour tout le monde. Vous dites que les éclaircissements que vous avez donnés à la personne à laquelle vous avez adressé votre écrit, étaient suffisants pour la convaincre de la conformité de cet écrit avec l’Évangile; donnez moi les mêmes éclaircissements, ou d’autres semblables : c’est tout ce que je vous demande.
Mais j’avais beau presser; la réponse était toujours la même: que l’écrit avait été fait pour une personne privée; que celui qui avait trahi rendrait compte àDieu, que maintenant il préparait d’autres écrits pour le public, et me renvoyait à ceux-ci. — Puis s’échappant de ce détroit, et prenant le large, le nouveau prophète commença à développer tout un ensemble d’idées sur Dieu, sur le Christ, sur la société, sur la patrie. Il peignait avec de vives couleurs les grandeurs du Christ , peut-être pour toucher le cœur du chrétien ; il promettait à l’Église un avenir admirable, peut-être pour s’insinuer dans le coeur du prêtre ; il exaltait le peuple, ses souffrances, ses mérites, sa dignité, et faisait prévoir le triomphe de la démocratie , peut-être pour tenter s’il n’y avait pas là des fibres républicaines; il faisait l’apothéose de la patrie , et appelait la Pologne Verbe de Dieu , peut-être pour frapper un grand coup
sur le cœur du patriote. Enfin il cessa de s’adresser au cœur , il se tourna vers l’esprit de l’homme qu’il tentait et lui jeta aux oreilles une dernière tentation, la tentation de l’orgueil: Tu es un grand esprit! tu feras de grandes choses! tu porteras avec moi le fardeau de ma mission que sans toi je porterai seul!
A ces mots, le jeu parut devenir clair, il provoqua une réaction subite, et l’auditeur du prophète commença à rire.
— Nous avons fini, dit alors le prophète, en se levant ; si nous tournons les choses en risée, nous avons fini notre conversation.
— Je ne suis nullement venu ici pour rire , lui répondis-je, vous avez dû vous en convaincre ; mais vous venez de dire certaines choses, qu’un cœur chrétien ne peut accepter; et qu’il doit repousser, ou avec de l’horreur, ou avec un rire.
— Ah! c’est une fausse humilité! Quand noussommes grands, il faut nous dire que nous sommes grands. Mais vous êtes venu ici avec la terre, — continua le prophète en changeant ses batteries, — vous êtes venu avec la terre, et voilà pourquoi vous ne me comprenez pas.
— Je ne sais pas ce que vous appelez terre. Mais je sais que j’ai célébré ce matin le sacrifice de la sainte Messe précisément à l’intention de l’entrevue que je devais avoir avec vous , j’y ai reçu le corps et le sang
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(ie Notre Seigneur Jésus-Christ , et c’est avec lui que je suis venu chez vous.
— C’est de la terre! c’est de la terre!
— Quoi? vous appelez terre le corps et le sang de Jésus-Christ?
— Frère! il faut vous élever au sacrifice de l’esprit. — Et ici montrant une image sur laquelle était peint l’apôtre saint Jean ; à ses pieds, par terre, un aigle, dans les airs un nuage et des éclairs, il cria: Voilà le sacrifice de l’esprit; tout est dans le sacrifice de l’esprit! Élevez-vous au sacrifice de l’esprit ! Il faut adorer Dieu en esprit et en vérité !
Profitant d’un intervalle dans sa voix, je l’interrompis: Oui! lui dis-je , il faut adorer Dieu en esprit et en vérité. Mais il y a quelque chose qui vient avant cela : c’est de connaître quel est cet esprit, quelle est cette vérité ?
— Non, dit-il , la première ohose est d’adorer Dieu en esprit et en vérité, et c’est parce que nous ne nous sommes pas unis en esprit avant de commencer noire entretien, que nous ne pouvons pas nous entendre.
— Mais comment auriez-vous pu vouloir que je me fusse uni à votre esprit , si je n’avais pas su auparavant quel était cet esprit?
— Votre sentiment aurait dû vous le dire.
— Mais le sentiment n’est pas la voie pour arriver à connaître la vérité. L’unique voie pour y arriver, c’est la foi prise dans l’enseignement de l’Église, /ides