‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 1 sur 47 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Après avoir traité, dans un précédent travail, du sensualisme, ainsi que du socialisme et du positivisme, qui n'en sont que des applications, nous allons étudier un autre système qui offre avec celui-là l'opposition la plus tranchée. C'est le système qu'on nom me indifféremment traditionaliste, théologique ou ultramontain : traditionaliste, parce qu'il combat, suivant l'expression de Joubert, les idées d'un certain temps à l'aide de celles de tous les temps, telles qu'elles apparaissent dans les traditions religieuses de tous les peuples de la terre ; théologique, parce qu'il ne s'appuie pas seulement sur la raison, comme les

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autres systèmes philosophiques, mais encore sur la foi à la parole divine; ultramontain ou théocratique, parce qu'il tend à sacrifier non seulement l'individu au pouvoir civil, mais encore le pouvoir civil au pouvoir ecclésiastique, considéré comme le représentant de Dieu lui-même.

Cette étude peut paraître et a quelquefois paru étrangère à l'histoire de la philosophie nettement circonscrite et délimitée. Ni M. Ravaissonni M. Renouvier ne s'en occupent dans les tableaux inégalement développés qu'ils ont tracés de la philosophie de notre époque. L'auteur des Philosophes français au dix-neuvième siècle , M. Taine, ne s'en occupe pas davantage. Pourquoi, lui demandionsnous, il y a déjà bien des aimées, vous etes-vous borné à étudier, dans votre ouvrage, Royer-Gollard, Cousin, Jouffroy et les autres philosophes rationalistes, et avez-vous omis de Maistre, de Bonalcl, Lamennaisj en un mot, les philosophes traditionalistes ? — C'est, nous répondit-il, parce que ce ne sont pas des philosophes.

Cette opinion semble, au premier abord, parfaitement fondée. Qu'est-ce, en effet, que la philosophie, sinon la recherche des grandes vérités de l'ordre

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moral par les seules forces de la raison individuelle? (Test ainsi qu'elle a été comprise par presque tous les esprits éminents, non seulement de l'antiquité, mais encore des âges modernes. Socrate et Platon opposaient déjà les doctrines rationnelles auxquelles ils étaient parvenus par leurs propres réflexions, aux croyances traditionnelles de leurs contemporains, et Gicéron leur disciple déclarait qu'il ne reconnaissait, dans ses spéculations sur Dieu et sur l'homme, d'autre guide que la raison : « Je suivrai, disait-il, la raison jusqu'au bout, rationem, quo ea me cumque ducet, seqiiar. » Cette devise du philosophe romain a été celle de presque tous ses successeurs. Descartes n'admet p )iir vrai que ce que sa raison conçoit évidemment oiiiine tel; Bossuet proclame que la vraie règle de bien juger est de ne juger que quand on voit clair, et Fénclon fait aussi de la clarté des idées, c'est-à-dire de l'évidence rationnelle, le seul critérium de la certitude. En invoquant des principes empruntés à la tradition, non à la raison, ces grands esprits auraient cru faire de la théologie, non de la philosophie.

Mais, si la philosophie a souvent existé à l'état pur, elle a quelquefois existé à l'état mixte. C'est ainsi qu'elle nous apparaît dans les écrits de Clément d'Alexandrie,

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d'Origène, de saint Augustin et des autres Pères de l'Eglise qui tentèrent de concilier les spéculations philosophiques de la Grèce et les conceptions théologiques de la Judée; c'est ainsi que nous la retrouvons chez de Maistre, de Bonald, Lamennais et les autres penseurs qui ont voulu, de nos jours, subordonner la raison à la foi dans l'ordre spéculatif, et l'État à l'Église dans l'ordre pratique. Or, il nous semble que, lors même que l'esprit philosophique a été, comme aux époques dont nous parlons, mêlé à l'esprit théologique, il y a lieu de constater les etïorts auxquels il s'est livré et les théories qu'il a conçues dans le but d'éclairer et d'améliorer les choses humaines. C'est même là, suivant nous, une tache h laquelle la science profane ne saurait se dérober, sans s'abandonner elle-même. S'il ne lui est pas permis de négliger l'histoire de l'empire romain, bien qu'elle se confonde quelquefois avec celle de l'Eglise, comment pourraitelle laisser de coté l'histoire de la philosophie là où elle se mêle à celle de la théologie ? Dans un cas comme dans l'autre, ce serait supprimer "des faits qui font partie intégrante de la réalité, et mutiler l'histoire, qui en est la vivante reproduction. Nous avons donc non seulement le droit, mais encore le devoir de re-

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tracer L'histoire de L'école traditionaliste ou ultra montaine, puisque sans cela nous n'offririons au public qu'une histoire incomplète de la philosophie française au dix-neuvième siècle. Nous tâcherons de le faire avec l'impartialité que notre qualité d'historien nous commande et qu'on a bien voulu reconnaître dans nos études sur le socialisme, le naturalisme et le positivisme.

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