‹ Traditions, coutumes, légendes et contes des ArdennesChapitre 2 sur 392 · M DCCC XC · texte numérisé non relu

M DCCC XC

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PREFACE

AU moment où, après avoir lu la plus grande partie des bonnes feuilles de ce livre, j'allais commencer à écrire la préface que M. Albert Meyrac m'avait fait l'honneur de me demander, je pensai que je ferais bien de lui poser un certain nombre de questions et de l'interroger, en particulier, sur la genèse de son ouvrage, et sur le pays qu'il avait exploré. Sa réponse est des plus curieuses, et je ne saurais mieux faire que d'en reproduire une partie :

« Il y a quatre ans environ, on vendait aux enchères, à Charleville, « une bibliothèque. J'achetai un lot de volumes, parmi lesquels je trouvai a vos Contes populaires de la Haute-Bretagne. Les ayant lus, je « voulus connaître le pays où l'on contait de si jolis contes. Je n'allai « pas en Bretagne, vous le pensez bien, mais j'achetai quelques volumes « de Souvestre, de Luzel, et ceux que vous avez publiés chez Maison- « neuve. L'idée me vint alors de faire pour les Ardennes ce que vous <( aviez fait pour votre pays natal. Rien ou presque rien n'avait encore « été publié sur les Ardennes. Je confiai mon projet à M. Laurent, notre « archiviste; il trouva que j'avais raison et m'indiqua quelques-uns des « manuscrits, dont j'ai parlé dans l'article qu'a publié la Revue des Tra- « ditions populaires. Ces manuscrits ont pu me mettre sur la voie, <( mais ils m'ont en réalité peu servi, sauf celui intitulé Tropologie des « Ardennes. Il n'est pas d'ailleurs très étendu et, relatant surtout quelques <( anciennes coutumes ardennaises, il ne doit être consulté qu'avec les « plus méticuleuses défiances.

« Je résolus de commencer une enquête, pour laquelle le Petit Arden- « nais me fut d'un grand secours. J'invitai mes lecteurs à m'adresser tout

PRÉFACE

« ce qu'ils connaissaient de légendes sur les vieux châteaux, les lieux-dits, » les personnages historiques, etc., les priant de me signaler les coutumes « actuellement en usage et les coutumes anciennes qu'ils pouvaient con- « naître.

« Cet appel me valut un grand nombre de matériaux, de valeurs très « diverses. C'est alors que j'allai dans les villages où l'on me signalait « des légendes ou des coutumes. Là, je priai mes correspondants de me « mettre en relations avec les « anciens et les anciennes » du pays. Chacun » me raconta ce qu'il savait et j'eus en première ligne parmi les institu- « teurs des auxiliaires extrêmement précieux, dès que je leur eus expliqué « ce que je voulais et surtout comment je le voulais.

" Ils m'apportèrent de nombreux et bons renseignements ; j'avais « soin d'ailleurs de contrôler, soit par une enquête personnelle, soit par « correspondance, tout ce qui me paraissait obscur ou douteux, et, pen- « dant trois ans, je consacrai à cette œuvre les loisirs que me laissaient « mes devoirs de journaliste.

« Les matériaux de mon volume ont été recueillis dans le seul dépar- « tement des Ardennes. Je me suis abstenu systématiquement de- toucher « aux départements limitrophes.

« Le département des Ardennes est essentiellement métallurgique et « industriel, presque chaque village a son industrie du fer, son industrie « de vannerie, pour ne citer que les principales : c'est donc un pays qui « peut passer pour être dans la moyenne de circulation et de civilisation « de la France »

Telle est l'origine du livre de M. Albert Meyrac.

Nul ne pouvait mieux que lui raconter comment il avait procédé, la méthode qu'il avait employée et l'aire géographique de son exploration.

Les matériaux qu'il avait recueillis étaient en très grand nombre ; naturellement il a éliminé ceux qui lui paraissaient de qualité inférieure, ceux qu'il n'avait pu contrôler, puis il les a coordonnés et classés.

La première partie est consacrée aux Coutumes. L'auteur décrit successivement le Mariage, la Naissance, la Mort, les Funérailles. C'est un véritable et véridique tableau de la vie humaine dans les Ardennes, qu'il a comparé aux usages et aux coutumes que l'on a constatés dans les autres provinces de France. Il s'est bien gardé d'oublier les associations de tireurs de mousquet, et ici, comme en plusieurs parties de son livre, il a rapproché l'état actuel de ce qui se passait avant la Révolution. Il serait à souhaiter que cet exemple fût suivi. La lecture attentive des anciens documents, le dépouillement des vieux livres donneraient sans doute de précieux rensei-

PRÉFACE

gnements sur les transformations que les coutumes ont subies à travers les âges. Dans les Ardennes, les Pèlerinages jouent un rôle important et se rattachent par plus d'un point à la médecine populaire. De nombreuses pages sont consacrées aux Fêtes et aux réjouissances qui se reproduisent périodiquement chaque année, ainsi qu'aux Jeux. Ceux-ci sont très bien décrits et c'est l'une des parties les plus intéressantes du volume. Le Blason populaire des Ardennes a, aussi, été bien étudié, et il forme une excellente contribution à cette branche du Folk-lore dont l'étude a été, jusqu'à ces dernières années, assez négligée.

La Sorcellerie — dans laquelle l'auteur a fait entrer la Médecine populaire — comprend presque un quart de l'ouvrage. Jusqu'à nos jours, les sorciers ont été florissants dans les Ardennes, et il ne semble pas que leur mystérieux pouvoir ait, aujourd'hui, complètement disparu. Les légendes dont ils sont les héros s'y retrouvent encore nombreuses, et quelques-unes, même, fort originales.

Un chapitre d'un grand intérêt comprend deux cent cinquante formules de Superstitions diverses qui, par leur variété, échappent à la classification et n'avaient pu trouver place dans les monographies qui ont trait à la vie humaine ou aux coutumes.

M. Albert Meyrac ayant expliqué dans l'avant-propos qui précède ses Chansons à quelles sources il les avait puisées, nous n'avons, en ce qui concerne sa récolte, qu'à constater qu'elle est abondante, intéressante, et qu'on y rencontre quelques pièces inspirées par des événements historiques.

Le livre quatrième est entièrement consacré aux Légendes historiques et religieuses dont les conteurs ont placé le théâtre dans les Ardennes. Les unes se rattachent à des faits qui se sont réellement passés dans la région, ou à des personnages ardennais ; les autres se retrouvent ailleurs et ont été simplement localisées. M. Albert Meyrac n'a pas dédaigné — et en cela il a eu parfaitement raison — de recueillir les plus petits fragments. C'est peut-être la partie la plus curieuse de son ouvrage, et il serait à désirer que ceux qui s'occupent des traditions populaires soient bien persuadés que ces débris ne sont pas à négliger.

L'auteur a réservé les Contes proprement dits pour la cinquième partie.

Ils sont très variés, et bien recueillis.

A les considérer au seul point de vue numérique, ils viennent immédiatement après les collections faites en Basse-Bretagne et en Haute- Bretagne. Quelques-uns sont accompagnés de rapprochements. Comme on devait s'y attendre, presque tous sont des variantes de récits déjà publiés en France ou à l'étranger.

PRÉFACE

Les paroles seules des chansons ont été imprimées dans le corps du volume, qui se termine par une série de cent trois airs notés. Ce chiffre suffit à indiquer que les amateurs de musique populaire les déchiffreront avec fruit et plaisir.

J'ai essayé de donner une idée succincte de l'ensemble de l'œuvre que M. Albert Meyrac a menée à bonne fin.

Il y a réuni à la fois les coutumes, les croyances, les superstitions de toute nature, et la littérature orale des Ardennes.

C'est une véritable encyclopédie du Folk-lore de ce départementfrontière, qui désormais, grâce à lui — - et à ses nombreux et zélés collaborateurs, — peut être considéré comme l'un des pays de France les mieux explorés.

A ce titre, il mérite de prendre place dans la bibliothèque de ceux qui s'intéressent aux choses populaires.

Les travailleurs y trouveront de bons documents sur la plupart des sujets qui se rapportent au traditionnisme, et ceux qui le consulteront par simple curiosité prendront grand plaisir à la lecture de ce livre qui reste scientifique sans être, pour cela, aride ou dogmatique.

Paul SÉBILLOT.

Paris, 75 Mai iSço.

yVVANT-'PROPOS

Pour recueillir ces vestiges du passé, ces anciennes et curieuses coutumes ardennaises qui, chaque heure, s'en vont disparaissant et tombent dans la nuit de l'oubli, comme d'ailleurs elles disparaissent de toutes les régions de France ; — pour saisir au passage ces légendes du terroir, ces contes puisés à la source commune mais arrangées à la mode de chaque pays et dont la mémoire serait malheureusement perdue si le livre ne la fixait et ne la conservait, ainsi, à ceux qui viendront après nous, j'ai eu pour m' aider dans mes recherches, dans mes enquêtes personnelles, de très nombreux et de très utiles correspondants, entre lesquels je dois, au premier rang, placer les instituteurs.

Je ne saurais trop les remercier de m' avoir si constamment aidé dans cette tâche toujours laborieuse, souvent ardue. Ils ont intelligemment compris cette devise que notre historien national, Henri Martin, inscrivait au fronton de son HISTOIRE DE FRANCE : « Pulvis veterum renovabitur » — les choses ancieixnes renaîtront de leurs cendres. — D'ailleurs, chaque communication est suivie d'un nom, ayant, en toute justice, voulu rendre à César ce qui appartient à César.

Il m'a été, aussi, fort utile de consulter aux archives départementales certains manuscrits inédits, mis très complaisamment à ma disposition par notre savant et trop modeste archiviste, M. Laurent.

Mais qu'il me soit permis de remercier plus particulièrement M. Bruge-Lemaître, d'Attigny, l'homme des Ardennes qui, mieux que tout autre, connait ce pays dans son histoire officielle et publique,

x AVANT-PROPOS.

dans sa chronique privée. S'il ne m'avait livré le trésor de ses souvenirs, ces choses de la vie ardennaise, aux temps jadis, auraient été souvent bien incomplètes.

Pendant ces trois dernières années, entre les rares loisirs que me laissaient mes quotidiennes occupations de journaliste, ce volume a été l'objet de mes constantes préoccupations, le but de mes études les plus attachantes.

De tout cœur je le dédie aux Ardennais.

Puisse-t-il être reçu avec bienveillance par eux qui m'ont fait — à moi étranger — un accueil si sincèrement cordial qu'il m'a donné droit de cité, je pense, dans leur beau département placé au poste d'honneur sur F avant-garde de la frontière, comme l'un des plus généreux, des plus ouverts aux choses de l'esprit, des plus vaillants et des plus patriotiques de notre France aimée.

Albert MEYRAC.

Charleville, 20 Mai 1890.

Nous préparons, comme suite à ces légendes et à ces contes, un volume — mais formant un tout absolument distinct, absolument séparé — dont le titre sera :

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