RÉVÉREND PÈRE
Avez-vous vu père Thibaut, Celui dont le cœur est si haut ?
Si saoul était le révérend, Qu'il ne voyait plus le couvent Et côtoyait le précipice.
Réponse : Père, nous faisons le service.
Et vous donc, cher frère Adoras, Que faisiez- vous là-bas, Près la porte du couvent, Avec fillette de quinze ans ?
Vous n'étiez pas là sans malice !
Réponse : Père, je faisais un petit novice.
Que fera-t-on de cet enfant Qu'on vient d'amener au couvent ?
Frère Jean, c'est votre portrait, C'est bien vous qui l'avez fait ; Avouez-le sans artifice.
Réponse : Père, je faisais le service.
Frère Pierre, frère Simon, Hier, étiez-vous au sermon?
Le cordelier a bien prêché, Pour vous a dit que le péché Et la luxure n'est pas vice.
Réponse : Père, il nous a rendu service.
Moi, révérend père gardien, Qui vois tout et qui ne dis rien, Ce n'eut été le financier, Le brave frère dépensier, J'aurais mis tout au précipice.
Réponse : Père, nous faisons le service.
Mais tout cela n'est pas assez, Prions donc pour les trépassés, Pour les défunts du couvent Qui, tout en buvant très souvent, Faisaient bien bouillir la marmite.
La soupe attend. . . la messe est dite !
Recueilli à Montcy-Notre-Dame.
11 est, à coup sûr, intéressant, curieux de retrouver à Montcy-notrc-Dame, près Charleville, celte réminiscence, cette amplification d'une chanson célèbre au m'oyen-àgc et flétrissant, à juste titre, les désordres dont certains couvents d'hommes ou de femmes, ou même de nombreux « couvents mixtes, » furent le théâtre.
Nous ne pouvons insister ici sur ce point d'histoire aussi délicat, mais avant de reproduire quelques couplets de l'ancienne chanson rappelée plus haut et telle que nous la trouvons citée dans Robert Estieune, il nous sera sans doute permis de rapporter line légende locale.
Si l'on en croit la tradition ardennaise, la suppression de l'abbaye de Not.re-Dame-de-Cousolatiou des Mazures serait due à une aventure assez... gauloise. Le seigneur de Montcornet, avare, cruel, luxurieux, aurait eu l'étrange idée d'aller une nuit, s'étant déguisé lui et les hommes de sa suite, demander l'hospitalité aux nonnes des Mazures. « — 11 n'y a pas assez de lits, dit la supérieure. — Eh bien ! et les lits des nonnes ? Nous nous en accommoderons fort bien et vous voudrez bien, madame, m'offrir la moitié du vôtre. — Mais, dit la supérieure scandalisée, ou feignant de l'être, que diront demain mes nonnes ? — Elles diront que chaque nonne avait son nonnain. » Et l'abbaye fut supprimée par la suite, pour cause de scandales, mais peut-être plus encore pareeque le peu de ressources de ce pays ne permettaient pas de faire vivre une communauté religieuse.
Voici maintenant les principaux couplets de cette chanson :
Mes frères je vous pri' de suyure Quelqu'honneste façon de viure En simplesse et sobriété,
Eguillon de toute malice.
■ — Monsieur, nous faisons le seruice.
Voire, mais viuans sobrement, Vous seruinez Dieu purement, Et puis chascun aurait enuie De suyure vostre bonne vie, Mieux vaut suyure vertu que vice.
— Monsieur, etc.
Mais c'est chose à Dieu détestable D'être assis trois heures à table, A yurongner et gourmender.
Voulez-vous point vous amender, De peur que Dieu vous punisse ?
— Monsieur, etc.
Mais ayant bù vingt fois d'autant, Nul de vous n'est jamais content; Sentant uider son gobelet, Car il demande â son valet Qu'incontinent il le remplisse.
— Monsieur, etc.
Mais pensez-vous que soit assez De prier pour les trépassés Qui ont faict du bien au couuent; Si vous ne priez Dieu souvent, Que sa grâce vous soit propice?
— Monsieur, etc.
Mais que sert d'aller au moustier.
Et, psalmodier le psaunitier, Et rechanter en cent façons Versets, antiennes, leçons.
Ayant le cœur à la saucisse?
- Monsieur, etc.
Mais vous n'avez ni soin ni cure De lire la Sainte-Escriture, De l'estudier ni entendre, De la retenir et l'apprendre Au sot et ignorant novice.
— Monsieur, nous faisons notre seruice.
Mais quand ie dis, frère Simon, Pourquoi n'allez-vous au sermon ?
Frère Gringoire et frère Gilles, Que ne preschez-vous l'Esuaugile ?
Chacun dit : ie fay mon office.
Pater, en disant le seruice.
Telle était, en ces temps-là, l'imperturbable réponse des moines a leurs supérieurs : « Nous faisons notre service, de quoi vous plaignez-vous? »
RONDES ET CHANSONS