D'OU VIENT LE NOM D'EUILLY
Voici ce que racontent les habitants d'Euilly. Saint Maximin étant mort en Aquitaine, les habitants de Trêves, d'où il était originaire, allèrent chercher son cadavre qu'ils ne voulaient pas laisser en terre étrangère. Or, en traversant les Ardennes, il arriva que le corps du saint fut déposé sur un culle (petit talus, en patois ardennais). Un paralytique, s'en étant approché, fut tout aussitôt guéri. Or, à l'endroit même où s'était accompli ce miracle, on éleva une chapelle, plus tard remplacée par une église autour de laquelle fut construit le petit village à'Euillij.
A Mouzon existe un pré dit « le Pré-aux-Bœufs. » Dans l'église de Warcq, à cette époque — église alors en bois, — reposait le corps de saint Arnould. Warcq est assiégé par 01 hou de Castrice, emporté d'assaut, pillé, brûlé; mais les flammes 'épargnèrent d'abord l'église. L'archevêque Adalbéron, qui avait défendu Warcq, craignant de voir brûler le corps du saint, le fit sortir de l'église qui, immédiatement, fut consumée en un rien de temps. Adalbéron lit mettre les restes de saint Arnould sur un bateau et ordonna qu'en remontant la Meuse ils fussent transportés à Mouzon. D'après la légende, les bœufs qui traînaient le bateau sur le chemin de halage, avant d'entrer à Mouzon s'arrêtèrent d'eux-mêmes à. cet endroit qui a conservé le nom de Préaux-Bœufs, et au même moment, d'elles-mêmes, toutes les cloches se mirent à sonner, avertissant, par ce miracle, tous les habitants de Mouzon de venir solennellement à la rencontre de ces précieuses reliques. Déjà, en route, près d'une maison de campagne nommée Torcy, une veuve ayant, de son voile, touché le cercueil du saint, avait subitement recouvré la vue.
Pour tout ce qui concerne l'hagiographie ardennaise, notamment tes légendes des saints populaires dans le pays, et ils sont nombreux, par exemple : saint Rémy, saint Waast, saint B'ertauld, saint Juvin, saint Roger, saint Victor, sainte Gertrude et la légende de Vaux-en-Dieulet, etc., etc., il est indispensable de consulter les Centuries de dom Gankekon. Ce précieux manuscrit est resté inédit jusqu'à ce jour (janvier 1890); mais M. Laurent, archiviste, vient d'en commencer la publication dans la Revue de Champagne. Cette publication, étant donné qu'il en paraisse au moins vingt pages par mois, se continuera pendant deux années, environ.
Dom Ganneron, chartreux de l'abbaye du Mont-Dieu, écrivit ses Centuries vers le milieu du dix-septième siècle, et recueillit alors toutes les légendes religieuses qui se racontaient, principalement dans cette partie de la Champagne qui forme aujourd'hui le département des Ardennes.
Nous n'avons pas cru devoir puiser a. cette source pour nos légendes hagiographiques, craignant d'augmenter démesurément ce volume. Nous ne pouvons, alors, que l'indiquer. Elle est indispensable à qui voudrait écrire l'histoire religieuse légendaire du département.
Nous dirons, à ce propos, que sur la manière dont se sont formées ces légendes il faut voir notamment : Bollandistes, 20 avril, t. 11, p. 750; Gui/.ot : Histoire de la Civilisation en France. \. I, p. 30; Histoire Littéraire de la France, t. VII, p. 194 ; Mauky : Essais sur les Légendes pieuses: Valéiuo : de Rhetorica Chrisliana, qui nous fait connaître l'une des causes les plus curieuses de l'altération des légendes hagiographiques :
« La coutume qui s'observait, jadis, dans plusieurs monastères, écrit cet évêque de Vérone, d'exercer les jeunes religieux par des amplifications latines qu'on leur proposait sur le martyre de quelque saint, en leur donnant la liberté de faire parler et agir les tyrans et les saints persécutés en la manière paraissant la plus vraisemblable, leur donnait lieu, en même temps, de compose:', silices sortes de sujets, des espèces d'histoires bien plus remplies d'ornements et d'inventions que do vérités. Mais quoiqu'elles ne méritassent pas d'être fort considérées, celles qui paraissaient les plus ingénieuses et les mieux faites étaient mises à part. En sorte qu' après un long temps, se
trouvant dans les manuscrits des bibliothèques des monastères, il était fort difficile de discerner ces jeux d'esprit des histoires véritables des saints qui s'y conservaient. »
La même cause avait déjà, affirme saint Jérôme, altéré plusieurs livres de la Bible, entr' autres le livre d'Esthcr : « Quem librum editio vulqata lacinosis hinc inde verborum finibus trahit, addensa quœ ex temporc dici potiierant et audiri, sicut solitum est scliolaribus disciplinis sumpto themate, excojitare quibus verbis uti potuit, qui injuriant passus, vel qui injuriam fecit. »