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LA LÉGENDE DU GRAND SAINT HUBERT

Voici la légende ardennaise du grand saint Hubert, patron des Ardennes.

Son père se nommait Bertrand, duc d'Aquitaine. C'était un prince sage, éclairé, des plus illustres en son siècle, descendant en droite ligne de Pharamon et de Clotaire, fds de Clovis, qui fut le premier roi chrétien. Sa mère, haute dame autant noble que vertueuse, se nommait Hugberne, descendant en droite ligne, elle aussi,

de Clotaire, qui fut son aïeul, et sœur de sainte Ode, dont la page est si glorieuse dans le martyrologe de France (1).

La Monarchie française essayait alors de se fonder, et pour toujours, sur les ruines colossales de l'Empire romain. La Neuslrie et l'Austrasie étaient en guerre, et les sanglants souvenirs de la rivalité de Frédégonde et de Brunehaut hantaient encore tous les esprits. Hubert, car en ce temps-là chacun était guerrier, fut dès sa prime enfance élevé pour le métier des armes et, âgé de quinze ans, il guerroyait à côté de son père dans sa lutte contre les maires du palais. Mais, un jour que l'armée du duc Bertrand allait se mesurer avec l'armée d'Ebroïn, le prince d'Aquitaine, au moment d'engager la bataille, fut, par magie et sortilège, paralysé à ce point qu'il ne put avancer et commander ses troupes. Or, le jeune Hubert ayant à l'instant même et avec ferveur invoqué Dieu, son père, le duc Bertrand, reprit l'usage de ses membres et fut vainqueur de son ennemi.

Hubert grandissant en sagesse et en courage, sa renommée se répandit bientôt dans tout le pays des Francs. Mandé à la cour du roi Thierry I", il y fut nommé comte du palais. Ne pouvant vivre dans cet entourage de corruption, en rivalité avec Ebroïn, il passait en Austrasie dont Metz était la capitale et où l'appelait Pépin, duc d'Héristal, maire du palais, petit-fils de Pépin de Landen, ou le Vieux, qui, le recevant avec les plus signalées marques d'estime, les plus grands honneurs, le fit Grand-Maitre de sa maison. Quelque temps après, il se mariait avec Fleurbane, fille de Dagobert II, roi d'Austrasie (2).

Un jour — c'était le vendredi-saint — qu'il chassait avec les seigneurs de sa suite dans les grandes forêts austrasiennes s'étendant jusqu'en Belgique en traversant les pays qui forment aujourd'hui les Ardennes, Hubert, qu'une plus grande ardeur pour son plaisir favori avait séparé de ses compagnons, vit s'avancer vers lui un cerf d'une stature démesurée et d'une magnifique beauté. S'apprètant à lui lancer son javelot, il fut surpris de voir que le cerf, loin de fuir, marchait toujours à lui lentement, majestueusement, levant haut les bois dans lesquels était entrelacée une croix d'or. Effrayé, Hubert descendit de son cheval et s'agenouillant devant le cerf (3) :

(1) Tout le commencement de cette légende de saint Hubert rappelle les premières pages du petit opuscule : Abrégé de la Vie de saint Hubert, patron des Ardennes, par un religieux de l'abbaye du dit saint Hubert à Luxembourg, chez J.-B. Ferry, imprimeur et marchand libraire, 1734, avec permission des supérieurs, SS p. in- 18.

(2) Il est bon de remarquer que les saints dont l'histoire n'est pas précisée par des dates fixes ou dont la vie n'est transmise que par la légende, ont, généralement, une origine ou très illustre ou très humble, pour ne pas dire coupable (et coupable souvent jusqu'à l'inceste). 11 faut à l'imagination populaire quelque chose qui la frappe, l'éblouisse et mette les saints en lumière, dès leur naissance, par un excès d'honneur ou par un excès d'indignité. Voilà donc saint Hubert anobli; on le l'ait duc d'Aquitaine (bien qu'il paraisse sortir plutôt des rangs populaires que de l'aristocratie) et plus tard on ajoute qu'il descend de Pharamon, par cette tendance instinctive qu'on rencontre si souvent chez les hagiographes. On en fait un parent de sainte Ode; on le fait comte du palais des rois mérovingiens. Le nom d'Hubert étant fréquent à cette époque, une confusion de nom servit sans doute de base à ces récits. Mais l'histoire véridique de saint Hubert se réduit à ces simples faits : il a été le disciple de saint Lambert, il lui a succédé comme évèque; il a transport '' le siège épiscopal de Maëstricht à Liège ; il est mort de maladie. Le reste est produit de la légende. — Voir Gaidoz : La Rage et saint Hubert.

(3) « Le cerf — qui joue un grand rôle dans les légendes du moyen-àge — était regardé comme doué d'une certaine vertu prophétique, et, dans maintes circonstances, nous le voyons indiquer l'existence de reliques demeurées ensevelies dans un lieu inconnu, révéler la présence de certains

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— Seigneur, dit-il humblement et les mains jointes, Seigneur, faites-moi connaître votre volonté.

Et le cerf parla ainsi :

— Hubert ! Hubert ! poursuivras-tu toujours les bêtes de la forêt, et ta passion coupable pour la chasse te fera-t-elle oublier ton salut ? Si tu ne te convertis, tu brûleras éternellement dans les flammes de l'enfer.

— Seigneur! Seigneur! répondit Hubert, commandez et votre serviteur obéira.

— Voici, reprit le cerf, va à Maëstricht et fais ce que t'ordonneras le saint évêque Lambert.

Et, ayant dit, le cerf disparut.

Hubert se rendit alors à Maëstricht où l'attendait l'évêque Lambert.

— Sois le bienvenu, mon fils, lui dit-il, ton arrivée m'était annoncée.

— Sage évêque, je veux me retirer du monde et consacrer ma vie à Dieu, expiant dans la prière et les privations mes fautes et mes iniquités.

— Hubert, ce que Dieu a lié sur terre ne peut être sur terre délié que par lui. Tu dois donc songer aussi à ta femme Fleurbane, car le Seigneur s'éloignerait de toi si tu abandonnais celle qu'il t'a donnée pour compagne, celle par qui tu as eu un enfant qui est la chair de ta chair, le sang de ton sang. Adore-le, prie-le avec ferveur et n'aie pas la présomption de vouloir pénétrer ses desseins qui sont impénétrables aux mortels.

Mais deux ans après mourait Fleurbane, laissant son fds Floribert qui, lui aussi, fut grand devant le Seigneur, ayant succédé à son père sur le siège épiscopal de Liège (1). Et Fleurbane étant morte, Hubert prit pour retraite celte même forêt des Ardennes — où fut plus tard construite l'abbaye de Saint-Hubert, — voulant y vivre dans la prière, dans les privations, au milieu des bêtes sauvages, ayant renoncé au gouvernement de la Guyenne en faveur de son frère Eudes.

11 avait, alors, quarante -ans.

Toujours vêtu d'une lourde et rugueuse cotte de mailles appliquée sur sa chair, ne mangeant que des racines, ne buvant que de l'eau, il allait d'un bout à l'autre de la forêt, renversant, brisant les idoles qu'il rencontrait, car, alors, les Ardennes étaient païennes et le culte des Druides y était encore en honneur. Sept années

objets que les hommes s'étaient efforcés vainement de découvrir, ou, enfin, amener un païen, un pécheur en quelque occurrence qui devait déterminer sa conversion. » — Maury : Légendes pieuses du Moyen-Age.

En Bretagne, par exemple, on croit encore à l'existence de la biche blanche de saint Nennoch que les balles ne peuvent toucher, que les chiens ne peuvent atteindre. Dans les ballades allemandes, la biche miraculeuse joue un rôle considérable. A Vulturella, en Italie, un cerf, portant enlacé dans ses bois un crucifix en or, apparut, aussi, à saint Eustache.

Voir Almanach du Petit Ardennais (1884) : « Le Moine à la massue, » légende danoise, par Albert Meyrac.

(t) Qu'était cette Fleurbane, ou Floribane ? Qu'était ce Floribert? Fleurbane, dit une légende, était fille du roi Dagobert. Elle était fille du comte de Louvain, affirme une autre légende. Mais ce nom de Fleurbane apparaît pour la première fois dans les chroniques sept cents ans après sa mort, et elle est qualifiée « fille du comte de Louvain » deux cents ans avant l'existence de Louvain. Et ce Floribert, était-il vraiment le fils de saint Hubert? Ne faut-il pas voir dans ce mot filius le sens de '< disciple privilégié » choisi par Hubert lui-même comme coadjuteur, dirions- nous aujourd'hui ?

il vécut ainsi dans les bois et ne les quilta que pour aller à Rome, Févêque Lambert lui ayant imposé ce pèlerinage (1).

Mais, le jour même où Hubert entrait dans la « Ville Éternelle, » Lambert était massacré dans son palais épiscopal.

Et le Pape, en songe, avait vu ce massacre; et il avait, aussi, entendu Dieu lui dire :

— Tu iras trouver Hubert qui vient d'arriver à Rome, et tu lui ordonneras de revenir à Liège, car je l'ai choisi pour y être mon évêque.

El Hubert, malgré ses résistances, bien qu'humblement il se déclarât indigne d'une telle grâce, dut obéir à Dieu parlant par le Pape, son réprésentant sur terre.

Dans son évêché de Liège, il fit le bien, fut secourable aux pauvres, voulut pour chacun l'égalité, la justice, édicta des règlements pour la sécurité de tous, accorda des franchises, des privilèges, rendit uniformes les poids et mesures, établit pour y rendre la justice un mayeur et quatorze échevins, aussi est-ce en mémoire de tous ces bienfaits que Liège voulut avoir et eut toujours pour patron Je grand saint Hubert.

Et sur le sceau de Févêque avait été gravée cette devise :

Liège, fille de V Eglise romaine.

Or, sa sainteté fut si grande que Dieu, même de son vivant, lui donna le pouvoir de faire des miracles.

C'est ainsi qu'il sauva du naufrage un de ses serviteurs qui, depuis, devint l'un de ses disciples les plus aimants, les plus dévoués, en même temps que son historiographe.

Une fois, c'était pendant la procession des Rogations, Hubert portait solennellement les saintes reliques quand une femme, possédée du démon, se jeta sur lui, le menaçant de mort. Hubert fit sur le front de cette femme le signe de la Rédemption et, tout aussitôt, le démon fut chassé de ce corps qu'il avait tenté de posséder.

Un jour qu'il prêchait dans son église, fit irruption un homme enragé qui, se ruant sur les fidèles, les dispersa, tant ils furent saisis de crainte. Mais Hubert l'ayant regardé, l'homme s'arrêta, et Hubert l'ayant béni, l'homme ne fut plus enragé.

— Mon frère, lui dit alors Févêque, allez vous-même rappeler ces fidèles que

(1) Celte région forestière des Antennes, dont le nom, d'origine probablement celtique, signifie « le haut pays, le pays profond, » était, par sa nature même, peu accessible. Les relations avec le dehors étaient plus difficiles et plus rares que dans les pays voisins des plaines. En tout cas, les forêts paraissent avoir été les premiers temples, et le culte des arbres et des génies fut, chez nos ancêtres, un des plus vivaces, des plus tenaces. L'Ardenne païenne apparaît divinisée à l'époque romaine et, d'ailleurs, des inscriptions témoignent du culte de Diane dans nos anciennes forêts ardennaises. Plus tard, et malgré de nombreux défrichements, les solitudes de la forêt d'Ardenne furent comme eu dehors du mouvement d'idées que créait la vie urbaine et, pendant tout le moyen-âge, FArdenne resta, clans le récit de nos trouvères, un pays étrange et d'accès redoutable. — Voir Gaidoz : La Rage et saint Hubert. Voir surtout Mauky : Les Forêts de la Gaule.

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vous avez mis en fuite, qu'ils ne craignent plus et reviennent entendre la parole de Dieu.

Mais tous ne revinrent pas, parce qu'ils craignaient encore, et ceux qui revinrent furent récompensés et bénis de Dieu, car ils eurent, eux et leur postérité, le pouvoir de guérir la rage ; si bien que de nos jours, dans le pays de Liège, du Luxembourg et dans les Ardennes, certaines personnes se disant les descendants de ces fidèles qui eurent assez de foi pour rentrer dans l'église, affirment — mais, cependant, sans jamais l'avoir pu prouver — qu'ils ont une puissance antirabique égale, au moins, à celle de saint Hubert.

Ayant été blessé à la main, il fut pris, une nuit, d'une douleur intolérable qui le plongea dans un assoupissement extatique. Un ange, alors, lui apparut, tout éclatant de lumière.

— Hubert! Hubert ! lui dit-il, tu n'as jamais désespéré du Seigneur, tu l'as invoqué dans tes afflictions, aussi viendra-t-il te délivrer bientôt.

Et levant la main au ciel, il ajouta :

— Regarde !

Or, Hubert ayant regardé vit un magnifique palais d'une splendeur inimaginable.

— C'est, reprit l'ange, la demeure que Dieu t'a préparée pour l'éternité. Et l'ange disparut.

Sentant alors approcher sa dernière heure, Hubert redoubla de piété, et un jour qu'il visitait l'église élevée et dédiée par lui au prince des apôtres, il s'agenouilla devant l'autel de Saint-Albin, y pria longuement, puis, se relevant, il dit à ceux qui admiraient sa ferveur :

— Le juste, quelque piège que lui tende le démon, sera toujours conduit, protégé par Dieu, et sa mémoire sera éternelle.

Alors, après un instant de silence et prenant la mesure de son tombeau : ■ — ■ Mes amis, vous creuserez ici ma tombe et vous m'assisterez dans ce grand départ qui est si proche. Que Dieu veuille recevoir mon âme !

Or, ainsi qu'il l'avait annoncé, quelques jours après il mourait, — c'était le 3 novembre 728. — Dans tout le pays de Liège, dans tout le pays des Ardennes, ce fut un deuil universel, une immense lamentation tant il était vénéré, tant il était aimé. Et ses dépouilles reposèrent, d'abord, dans l'église collégiale de Saint-Pierre d'où, en 817, elles furent transportées à l'abbaye d'Andaux (ou d'Andain), aujourd'hui le village de Saint-Hubert, dans le Luxembourg belge, sur la frontière des Ardennes françaises (i) .

(1) Voici d'après la tradition des religieux de Saint-Hubert, l'origine de cette abbaye.

Du temps des Romains, en pleine forêt des anciennes Ardennes, s'élevait un chàteau-fort nommé Ambra, construit dans le domaine d'Ainberloux et dont, au commencement du sixième siècle, il restait à peine quelques ruines. Cet endroit, alors inhabité, s'appelait Audaïn, à cause, dit-on, de ses claires fontaines et de ses sources d'eaux vives. Mais Dieu, ayant jugé que ce lieu ne devait plus rester désert, fit ainsi connaître sa volonté.

Il arriva que Plectrude, femme de Pépin d'Héristal, passant un jour par Audaïn, fut tellement fatiguée qu'elle s'étendit sous les arbres et, garantie par leur ombre bienfaisante de la chaleur du jour, s'endormit profondément. Mais à peine s'éveillait-elle qu'elle vit une lettre tombant du ciel à ses pieds. Surprise elle ramassa cette missive mystérieuse et y lut : « Dieu a choisi ce lieu pour que de nombreuses âmes y viennent faire leur salut et mériter le ciel. C'est une terre sainte

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