‹ Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne (volume 3)Chapitre 81 sur 85 · V. — LES GUERRES CIVILES · texte numérisé non relu

V. — LES GUERRES CIVILES

La ligue

2) endroits, la Ligue a laissé quelques

S souvenirs. Comme les chouans, les “7\ ligueurs sont sanguinaires et pillards, et dans presque toutes les légendes ils jouent un fort vilain rôle. Aïlleurs, mais plus rarement, ce sont les huguenots qu’on accuse.

Il est probable que, jusqu’à la Révolution, il se conserva un assez grand nombre de traditions relatives à la Ligue ; la chouannerie étant venue depuis les a fait oublier, et il est possible que plusieurs des exploits des ligueurs ou des huguenots soient allés grossir le dossier — très-riche en horreurs — de la chouannerie.

Autrefois vivaient dans un château auprès de Salines, en la commune de Matignon, des gentilshommes pillards et cruels. On les appelait les ligueurs ou les Fondebonds; je n’ai pu savoir si ce dernier nom était celui de leur château. Dans leur temps ils commirent beaucoup de cruautés :

aux Villes-Samson, ils éventrèrent, pour se divertir, une femme de Saint-Cast, et l’on appelle encore aujourd’hui allée des Soupirs un endroit de la commune de Matignon où ils égorgeaient leurs victimes. Li

Longtemps après leur mort, leur château était hanté la nuit. Une bonne femme Hervé, qui y habitait, les entendait venir jouer aux boules dans les chambres au-dessus de l'endroit où elle demeurait. Quand elle était lassée de leur bruit, elle frappait au plancher avec son balai pour les faire taire.

(Conté en 1880 par M. Ange Lorant, clerc de notaire, qui a entendu raconter cela à sa grand’mère.)

« À Saint-Donan est un trou profond dans la rivière de Gouet, qui s’appelle la Fosse-Madame, et d’où s’échappent de sourds mugissements. Le peuple les attribue aux cris d’une dame de Botherel qui, assiégée dans son château, aima mieux se précipiter dans la rivière que de se rendre. »

(B. Jollivet, art. Saint-Donan, p. 60.)

« L'ancien château de Ruffay était habité par un huguenot qui, un soir, attendit le recteur de Saint-Donan qui s’était attardé aux Petits-Madrais, l’assassina et porta son cadavre derrière le pres-

bytère. Le frère du meurtrier étant venu à passer par là, heurta le cadavre et fut saisi d’une telle frayeur qu’il mourut trois jours après. Depuis cette époque, on peut voir chaque nuit un corbillard recouvert de draperies de deuil se diriger vers Saint-Brieuc, au galop de quatre chevaux noirs, sans conducteur visible. »

(B. Jollivet, p. 60-61.)

« En avril 1589, une troupe appartenant à l’armée du duc de Mercœur, qui tenait garnison au château de Fougères, s’achemina vers Marigni, dont le propriétaire tenait le parti du roi, pilla le mobilier et en emporta une partie.

« La tradition locale a conservé le souvenir de cet acte de brigandage; mais, dans les détails, elle s’écarte de la vérité : elle suppose en effet que le sieur de Marigni, aidé de ses domestiques et deses vassaux, réussit à repousser les assaillants, tandis que le contraire est prouvé par les registres du parlement. »

(Maupillé, Le canton de Saint-Brice, dans les Mem. de la Sor. arch. d’Ille-et-Vilaine, t. XIII, p. 288.)

La chouannerie

Pendant la période révolutionnaire, deux faits semblent surtout avoir frappé l'imagination des

paysans gallots : les prêtres fusillés, et les pillages et les meurtres commis par les chouans.

Dans tous les récits que j’ai entendus, aussi bien dans lIlle-et-Vilaine que dans les Côtes-du- Nord, les chouans sont pillards et méchants. Ce sont eux qui font asseoir les femmes sur le galefier, — c’est la plaque ronde en fer battu sur laquelle on fait la galette, — pour les forcer à dire où est caché leur argent, ou à dénoncer la retraite de leurs maris ou de leurs enfants.

Ailleurs ïils enterrent des gendarmes jusqu’au cou, et s’amusent à jouer aux boules en prenant leurs têtes pour but; ou bien ils brûlent à petit feu les acquéreurs de biens nationaux.

Ils étaient aussi pillards, et les paysans racontent avec indignation qu'ils emportaient les couettes des lits et mettaient le cidre à courir.

On ferait un gros recueil de toutes les cruautés qui leur sont attribuées, et il n’est guère surprenant, après cela, que, dans nombre de pays, la plus sanglante insulte qu’on puisse adresser à un homme, c’est de l’appeler « chouan ».

Il y a dans le bois du parc de Montmuran un endroit qu’on appelle le Morbihan: c’est là que les chouans menaient les bleus, et qu’après leur avoir fait dire leur acte de contrition, ils les

fusillaient. Jadis, entre petits garçons, il n’était pas. rare d'entendre dire :

— Si ton père tenait cor (encore) le mien, il le mènerait dans le Morbihan.

(Conté par Joseph Legendre, de Saint-Brieuc-des-Iffs.)

Au Plessix en Dourdain, les chouans s’étaient emparés de Pétaud, qui était un bleu. Ils l'avaient lié de cordes et lui répétaient :

— Tu vas mourir, Pétaud !

— Peut-être bien que oui, peut-être bien que non, répondait-il.

Ils allumèrent un grand feu, car on était en hiver ; maïs au moment où ils allaient fusiller Pétaud, la garde nationale de Dourdain survint et le délivra, après avoir tué ou blessé plusieurs chouans.

À Dourdain, les chouans coupaient les doigts aux bleus dans l’église, en se servant de la fable de Dieu, c’est-à-dire de la balustrade de l’autel, comme d’un billot. |

A la Bouexière, ils cherchaient un bleu nommé Montigné qui s'était caché; ils ne trouvèrent que sa fille, qu’ils entraïnèrent dans le fournil, où ils lui dirent qu’ils la saigneraient si elle ne leur indiquait pas la cachette de son père.

Heureusement, la garde nationale arriva et délivra la jeune fille.

Une autre fois, les chouans s’emparèrent de Montigné, et ils allaient le tuer, lorsqu'il leur demanda de boire un « coup de cidre » pour se donner du cœur. On alla lui en chercher; mais les chouans, qui trouvaient le piot de bonne qualité, s’attardèrent à boire, et la garde nationale, prévenue par un domestique de Montigné, arriva et les surprit.

(Conté par Jean Bouchery, de Dourdain, qui a appris ces deux

derniers faits de la bouche même de la fille que les chouans avaient voulu saigner.)

Dans Le château et la commune, livre de M. Ducrest de Villeneuve, on peut lire à la page 298 un récit curieux de chouannerie qui fut fait à l’auteur par un paysan de la Gacilly.

Les chouans

Il y avait une fois un homme et une femime qui allaient coucher dans la forêt; ils y construisirent une cabane et y demeurèrent longtemps, et ils eurent un petit garçon.

Quand il fut grand, ils le mirent en service; il y resta trois ans, puis il revint chez ses parents, qui se montèrent dans une petite ferme.

Ils avaient une grand’prée et une vache que le petit gars allait garder dans la praïrie. Une fois, il la ramena vers la nuit tombante à la maison, et quand il fut pour se mettre à manger, il dit:

PES ENE SEE MURS RPTOIER ASE DOG AN FRS PIRE AR RES EEE ER IP EUE QUES LE CA Bu

— Ah ! j'ai oublié mon couteau sur le fumier de la prairie. |

Sa mère, qui était hardie, alla avec lui le chercher, et ils revinrent avec le couteau.

Le lendemain, ils voulurent envoyer le petit gars ès-champs; il ne voulut pas. Son père lui donna une écuelle de bois en lui disant de porter du lait pour abreuver la vache. Il y alla, et après lavoir abreuvée, il se coucha sur le fumier et s’endormit.

Quand il se réveilla, il vit les chouans qui coussaient — poursuivaient ou poussaient devant eux — les vaches par la prée, et il s’enfuit chez ses parents.

Sa mère lui demanda pourquoi il revenait.

— C'est, dit-il, que les chouans ont pris la vache et veulent l'emmener.

Elle retourna avec lui et aperçut les chouans, qui s’emparèrent d’elle et du petit gars, et l’emmenèrent dans un fourré où ils demeuraient.

En rentrant, le père ne retrouva ni sa femme, ni son petit gars, ni sa vache; il alla dans la prairie et vit les chouans. L’un d’eux le fit prisonnier et le tua comme les autres.

(Conté par Delamarche fils, d’Ercè.)

Ce conte est sans doute une histoire de chouan soudée à un récit plus ancien, et qui a ainsi acquis une sorte de forme légendaire.

Dans le temps de la Révolution, les bleus voulant aller à Josselin prièrent un homme des environs de les y conduire. Arrivés non loin de Josselin, ils tuèrent leur guide.

À l’endroit où toucha sa tête quand il tomba, se fit un érou qu’on n’a jamais pu combler.

Le frère de Suzette Marcadet, chaudronnier ambulant de son état, l’a bien des fois rempli de terre et de pierre. Quand il repassait, quelques heures plus tard, le trou était vide.

(Conté en 1880 par Suzette Marcadet, de Josselin.)

C’est le seul récit, parmi ceux que j’ai recueillis, où les bleus jouent un rôle sanguinaire. J'ai pourtant habité des communes qui avaient chouanné dans le temps. Il ne serait pas impossible toutefois que, vers le Morbihan, la contre-partie existât.

Il y a des pays (Ercé et les environs) où on attribue aux chouans les meurtres de prêtres pendant la Révolution.

Les endroits où les prêtres ont été fusillés en conservent encore des traces visibles, assure-t-on. Dans le bois de la Chouannière, près Merdrignac, “la fougère ne pousse pas dans une partie du bois : avant de mourir sous'les balles des bleus, un prêtre l’a maudite.

À Saint-Germain, on voit sur la terre un espace qui a la forme d’un homme étendu par terre, et où l’herbe ne pousse pas : un prêtre a été

fusillé 1à. On a voulu mettre à cet endroit des

fagots, mais sans pouvoir les faire tenir l’un sur l’autre.

Au Bois-Rouge en Chevaigné, il y a un coin

de champ où, pour la même raison, l’herbe ne pousse pas. Ces deux faits m'ont été racontés par une femme d’Ercé, qui y croyait fermement.

L’herbe maudite et qui ne pousse plus n’est pas particulière aux lieux où ont èté tués des prètres; on montre des endroits où le terrain est nu comme une place foulée, parce que deux frères s’y sont battus en duel. (E.)

« Quand saint Quay débarqua au lieu qui maintenant porte son nom, les habitants voulurent le chasser à coups de genèêts. Il maudit cette plante, et elle a cessé de pousser dans la <ommune. » (Jollivet, t. I, p. ro.)

« Un jour que la mère de saint Melaine l'avait fouetté avec des genêts, il ne se plaignit pas; mais Dieu prit sa défense, disent les vieilles conteuses : il maudit les genèts, et depuis lors nul n’a vu brin de genêt pousser sur la paroisse de Brain. » (Guillotin de Corson, p. 19-20.)

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