NOTICE ETHNOGRAPHIQUE
Les Pieds-Noirs ou Ninnax (hommes) forment une petite nation de sept mille âmes, qui, jadis, étendait ses chasses jusque sur les bords de la rivière Castor, mais qui, depuis, refoulée par ses voisins, les Cris, et par les empiétements de la civilisation, a été confinée dans le Sud du district d'Alberta, sur les bords des rivières des Arcs, Bonhomme, Blaireau et autres petits affluents du haut Missouri et de la Saskatchewan du Sud.
La nation des Ninnax se divise en trois fractions sœurs, qui se disent être issues des trois fils d'un même père, jadis leur héros et leur législateur, devenu ensuite leur dieu solaire.
Cet homme s'appelait Napi ou Nnpé, le Parfait ou le Vieillard. Il habite actuellement dans le soleil ou Natôs.
De Napi issurent : Kaina, l'Homme de sang, qui fut le père des Kainax ou Gens du sang ; Piéganivj, le Pillageur, ancêtre des Piéganix ou Piéganes, et enfin, Sixikaké, l'Homme aux pieds noirs, le Magicien, père des- Sixikakex ou Pieds-Noirs proprement dits.
A ces trois fractions se rattachent les Sarcix ou Mauvais monde, appelés aussi Castors des prairies, qui sont un petit noyau de 400 Dènè que des mésintelligences ont séparés de leurs frères de la rivière la Paix; et les Arrapahos, Minnetaries, Atsina ou Absoroliè, appelés encore Gros-Ventres. Mais ceux-ci ont émigré dans les États-Unis, sur les bords de la Plata du Nord.
Le type Pied -Noir est blanc, mais il se rapproche de l'Hindou de race dravidienne ou kuchite, dont ces sauvages ont le culte sabcïte, et la barbare coutume des mutilations et des pénitences en l'honneur du dieu-solaire, à l'instar des adorateurs de Mariatala et de Supramania.
Ils exposent leurs morts à la dent des bêtes fauves, comme les Tibétains et les Hindous boudhistes.
Le crime d'adultère chez la femme est puni par la perte du nez, ainsi que le faisaient les Tchippewaj'ans et les anciens Égyptiens.
Nus par le haut du corps, ils portent un immense pagne qui tombe jusqu'à leurs talons en manière de jupe à la javanaise. Sous ce pagne, ils portent aussi des jambières. Mais ils se couchent entièrement nus, roulés dans leur pagne et la couverture qui leur sert de manteau.
Sur ce dernier vêtement, les Pieds-Noirs font broder par leurs femmes des écussons circulaires en verroteries ou en porc-épic, qui sont leurs blasons respectifs, à la manière des Japonais.
Ils se peignent le visage de la façon la plus excentrique. Mais la peinture, sur le visage d'une femme ou d'une fille, est une invitation à la joie que la jeunesse comprend très bien.
Leur langue offre des analogies avec l'esquimau et le cris ; mais ils ont des gutturales comme les Dènè.
NAPE ou NAPI (le parfait)
Napé eut trois fils, auxquels il donna des noms qui devaient être le présage de leur grandeur et de leur destinée futures.
Il appela l'aîné Kaina (l'Homme de sang), afin de caractériser par cette épithète l'amour de ce jeune homme pour les combats, son ardeur pour la victoire.
Le cadet reçut le nom de Piéganiw (Celui qui rassemble le butin) ou le Pillageur, parce que, plus positif et plus rusé que son frère, il visait surtout à s'enrichir par la déprédation et le pillage. Il aimait mieux voler que tuer;
Quant au puîné, comme il ne reçut point de nom, il se mit à pleurer, disant à son père :
— Et moi, mon père, ne me donnerez-vous point également un nom, un nom qui porte en lui le présage de grandes actions?
Alors Napé répondit en soupirant :
— J'ai tout donné à tes frères. Que puis-je t'accorder, à toi? Tu demeureras auprès de moi pour être le bâton de ma vieillesse.
Puis, cédant tout à coup à une inspiration soudaine, il saisit dans le foyer de sa loge du charbon, en noircit entièrement les pieds du jeune homme attristé, en lui disant :
— Toi, tu seras le Sixikaké (l'homme aux pieds noirs) ; et, en vertu de l'action magique c]ue je viens d'accomplir sur toi, tu deviendras redoutable à tes frères et à leurs enfants. Laisseles guerroyer, tuer et piller ; toi, agis sagement et prudemment. Sois l'homme des conseils, de la médecine et de la magie. Homme aux pieds noirs, tu seras respecté, craint, redouté, et tu domineras tes frères !
Le. jeune homme remercia son père et se retira satisfait.
De là les trois fractions sœurs de la famille des Ninnax ou Hommes : les Kaïnax ou Hommes de sang, les Piéganix ou Pillageurs, et enfin les Slxikakex ou Pieds-Noirs. Ces derniers sont devenus les plus forts, les plus nombreux et les premiers. Ce sont eux qui donnent leur nom à toute la nation.
A ces trois tribus, on ajoute les Sarcix, qui sont une fraction de la famille Dènè adoptée par les Pieds-Noirs.
Racontée par Ar^hayc, Piégaaiw des montagnes aux Porcs-Épics, en 1882.^
NAPÉ (Autre version de la même légende, d'après les Cris)
A une époque très éloignée, vivait un vénérable vieillard, appelé Napi ou Napé, c'est-à-dire le Sage, qui avait trois fils.
Les deux plus âgés s'appelaient, l'un Pièganiw (Pillageur), l'autre Kaina (Homme de sang). Mais le troisième^ ne s' étant jamais distingué à la chasse, à la guerre ou à la maraude, comme ses aînés, n'avait point encore reçu de nom.
Cette divergence fut cause que le jeune fils était un objet de mépris pour ses aînés. Du mépris à la haine, il n'y a qu'un pas ; de sorte que l'infortuné jeune homme, sans nom et sans mérite, voyait l'horizon de son avenir s'ouvrir bien noir à ses yeux.
Il ne put s'empêcher de se plaindre de son triste sort à son père, qui, touché de pitié, résolut de tirer son jeune enfant de l'opprobre où sa nullité le plaçait aux yeux de ses aînés.
Comme le vieillard était un médecin très habile et très redouté, il frotta de charbon les pieds de son jeune fils, et, par cette médecine forte, le rendit invulnérable en même temps que
apte aux plus hautes prouesses. Il lui donna alors le nom de Pied-Noir ou SixikaJd, que ses descendants ont porté jusqu'à ce jour. Ce nom et cette magie les a rendus la terreur de leurs ennemis en même temps que la gloire de leur nation. Aussi ont-ils dominé leurs aînés. Les Cris les appellent Ayatç-iyiniiuok : les Hommes étrangers.
Racontée par M. Billy Mackay, métis-cris de la haute Saskatchewan, en 1873, au fort Pitt.