LES DEUX ÉPOUSES
Deux femmes, épouses du même homme, étant allées chercher des œufs sur les rivages d’une petite île, en leur absence leur pirogue dériva au fi de l’eau et disparut au loin.
Comment faire pour sortir de cette petite île ? Elles n’y pouvaient rien. Elles songèrent donc à y vivre.
Comme l’île était très boisée de sapins, elles y trouvèrent de la résine en quantité et en firent une grande provision. Elles trouvèrent aussi sur les grèves des roches plates comme des tables, sur lesquelles elles allumèrent du feu et firent fondre leur amas de résine.
Donc, après que cette gomme fut liquéfiée et se fut répandue en nappes, les oiseaux arrivèrent, qui se posèrent sur les rochers plats et s’y engluèrent. Leurs pattes y demeurèrent fixées, et les deux femmes en prirent des quantités.
Dans l’ilot était une caverne. Les deux femmes s’y réfugièrent, y mangèrent des oiseaux et firent boucaner ceux qu’elles ne purent consommer.
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fit
Ainsi se passèrent l'été et l’automne. Sur ces entrefaites, le rude hiver arriva et les trouva au même lieu, prenant et mangeant des oiseaux au moyen de la glu, ce qui les empêchait de mourir.
Quand le printemps revint pour la seconde fois, elles trouvèrent encore des œufs et vécurent de leur chasse.
Tout à coup, elles entendirent.un bruit d’aviron, un clapotement sur l’eau. Quelqu'un arrivait en canot.
— Où peuvent être les ossements de mes deux épouses ? disait une voix d’homme.
Les deux abandonnées se cachèrent pour épier les manœuvres de leur mari. Une d’entre elles s’écria :
— Sè ha, je désire te parler; viens vers moi en canot, dit-elle.
Mais lui demeura muet d’étonnement et plein d’incrédulité.
Alors sa femme se prit à chanter :
— Kfuwè ékhè-réssè, hfwè ékkè-rékpon ! (J'ai fendu les rochers, j’ai embrasé la pierre !)
Mais le mari fut saisi d’épouvante; au lieu d'aborder, il se sauva sur l’eau. Il fit le tour de île, et alla accoster de l’autre côté, afin d’épier les deux femmes, se demandant si ce n’était pas des fantômes qu’il voyait.
Or, voilà qu’il en entendit une qui disait à l’autre en murmurant :
— Moi, je ne veux pas chanter pour cet homme ; je me considère comme veuve désormais ; je n’ai plus de mari.
Et elle disait cela en se raillant de cet homme timide.
Mais l’autre se désolait. Elle pleurait la perte de son époux et ne parlait pas.
Le mari n’hésita donc plus, il aborda à l’île, il tua la femme indifférente et railleuse; il reprit celle qui se lamentait pour lui et repartit avec elle.