CHAPITRE XCI
LE PETIT VIEUX
TroUc , troUo , bon cbeiin , Trotte per aoeiU et per va«t ^ (Paroles de Lcroü. )
Pour passer joyeusement les années qu’ils sont condamnés à couler sur la terre , les esprits connus sous le nom de Lutons s’amusent le plus qu’ils peuvent à nos dépens. Ils sont, d’ailleurs, fort gais de leur naturel : vous en trouverez la preuve dans nos récits.
Celui qui nous fournit le sujet de ce chapitre n’est en vérité que la copie du Cluricaune de l’Irlande. Or, voici ce que l’on dit du Cluricaune. On le rencontre toujours seul , dit M. Alfred Maury dans son savant opuscule sur les Fées du moyen âge. Il se montre sous la figure d’un petit vieillard au front ridé, au costume antique. Il porte un habit vert foncé à larges boutons; sa tête est couverte d’un chapeau à bords retroussés. On le déteste à raison de ses méchantes dispositions , et son nom est employé comme expression de mépris. Comme les
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nains bretons, on le représente avec une bourse de cuir à la ceinture , dans laquelle se trouve toujours un sheling. On parvient quelquefois , par les menaces ou la séduction, à le soumettre comme serviteur; on l’emploie alors à fabriquer des souliers. Ces objets étaient originairement en métal , et par conséquent du ressort de l’art du forgeron : aussi disait^n shoe-sbmit en vieil anglais, au lieu de shoemakcr.
Adossé à une borne , sur le bord d’un grand chemin qui conduit à Gray (1), un petit savetier à cheveux blancs , battait gaillardement la semelle , et chantait quelque joviale chansonnette. Il voit venir un brave et digne homme de Feurg ou d’Autrey , lui adresse le bonsoir d’un air plein d’urbanité , lui dit qu’il n’a plus que trqis clous à planter dans le vieux soulier qu’il raccommode , et que , s’il veut avoir la complaisance de l’attendre une minute , ils feront route ensemble. Proposition acceptée.
Tout en plantant le premier clou , la minute , charmée par les paroles dorées du serviteur de saint Crépin , s’allongeait singulièrement sur les cadrans d’émail. .\u second clou , ses contes plaisants firent encore oublier les heures, et, au troisième clou , le soleil se coucha sans que le bonhomme s’en aperçût le moins du monde ; tant et si bien que le crépuscule le surprit dans son per-
(1> In ÎÏRtifp-Saànf
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pétuel ébahissement, et que i’ Angélus l’avertit enfin de songer à son voyage.
Alors, le petit vieillard, jetant tire-pied et marteau , et alléguant une fatigue excessive , sauta sur les hautes épaules de son compagnon , comme un singe sur la bosse d’un chameau , et se fit porter toute la nuit, sans vouloir désemparer de son poste, riant dans sa barbe de la crédulité de sa monture , et lui chantant d’un ton railleur :
Trotte, trotte, bon chcvau.
Trotte par monts et par vaux.
L’Allemagne fourmille de ces petits vieux. Sans compter le gris Hockelmann du Bergstrass , qui se fit porter à la chèvre-morte par un paysan d’Auerbach au Schlossberg (1), nous dirons un mot de l’aventure d’un cordier qui se rendait à Torgau , en 1669. Cet homme avait heurté, en passant, un jeune garçon qui lui avait dit : « Mon père te fera payer ta sottise. » Le cordier, continuant sa route , rencontra bientôt un petit vieux qui le pria de le porter, étant très-fatigué. L’artisan rit de la proposition ; mais tout à coup il sent le postulant à cheval sur ses épaules ; bon gré mal gré , et le voilà devenu la haquenée de cet exigeant compagnon. Force lui fut de le porter jusqu’au prochain village, où le pauvre cordier mourut quelque temps après.
(1) Grim. , ail., t. i, p. *257 l’I 434.