DE QUUI VIVENT LES ESPRITS SERVANTS
£Ue avait âté dt* dcMU» le feu une gronde marmiU' de gaude* , et avant de leu dietribuer dan» le* ecuelle* en terre , elle en prit une cuillerée et la Jeta «ou» U table pour apaiaer le* eeprit* inaUaiMnl».
P*AVQ«Qi'C Gro*. La chaumière de* Bouleaui (Bre**c).
Vous l’avez déjà remarqué, le Fouletot, comme d’autres esprits plus haut placés dans la hiérarchie cosmogonique, se contente de lait.
Au Temple , hameau des environs de Dôle , il s’opère une transformation du génie familier qui a fait élection de domicile au domicile d’une personne que Je ne saurais désigner : il prend la figure du serpent , comme le demi-dieu Génius des Latins ; et non seulement il s’est fait le gardien de l’habitation , mais il s’en est presque rendu maître, de manière à s’y permettre des actes qui suppo- .sent une pleine autorité , et Jusqu’à traire les vaches à son profit.
J’aimerais bien à me rappeler en quel endroit de la province J’ai été témoin oculaire d’un acte .sin-
(»()0 l»K ÜUÜI VIVENT LES ESPRITS SERVANTS
gulier tlu culte des Esprits, apporté par les Scythes de l’Asie centrale à la Suède, à la Norvvège , à l’Ecosse (1), à l’Angleterre , à la Normandie (2), à la Suisse (3), à la Savoie (^i) et très-certainement encore ailleurs : j’ai vu des femmes de la campagne commencer leur repas en jetant par terre une cuillerée de lait ou de bouillon , sans qu’elles pussent me rendre compte de cet usage aveuglément suivi.
Ainsi le pratiquent encore les Kirghises et les Toungouses qui servent ainsi les Génies tuteurs de leurs yourtes et conservateurs de leur bétail (5). Lorsque les ïartares, dit l’abbé Prévôt, d’après le récit du voyage de Rubruquis en 1253 (6), s’assemblent pour se réjouir, ils jettent quelques gouttes de leurs cosmos ou kumis sur le plancher. Le témoignage de Rubruquis est confirmé par celui de .Marco-Polo qui parcourut les inèmes climats quaraute-cinq ans après lui. «Outre le grand Dieu du ciel , dit-il , les Tartares ont des idoles protectrices , auxquelles ils vont, avant le repas, barbouiller les lèvres de graisse ; ensuite , ils répandent un peu de bouillon hors de la porte en rhonneur des Esprits (7) ».
(I) Trilbtj ou (e Lutin ii'.injnii.
(îî) Trhiau le voyugeur , t. iii, HH.
f3) i^UKcrvat. Suisne, I. i\ , p. t'Ohn tund
(^i) Voyaifi' tiun» les Alpes.
(5) Costumes civth At tous les pays , ui . p. I4U (<)) Ui.Ht. yen. des voyuyrs . liv i\ . {. mi . p 301 (7) Mrni , P 35(1
DE ÜIIOI VIVENT LES ESPRITS SERVANTS. Hti7
Nos esprits les plus délicats se ressouviendront longtemps de leur origine ; ils sont toujours chats de laitage; ils n’en ont point perdu le goût depuis le long voyage qu’ils ont exécuté du fond de l’imle et de la Tartarie jusqu’à nous.
Ne les sevrez pas de leur aliment favori , comme le fit une fois certain armaillé du Mont-d’Or helvétique , qui but la crème réservée au fouletol de son chalet, et qui ne tarda pas de s’en re|)entir.
Tandis qu’il était plongé dans un sommeil pesant et laborieux , l’Esprit va détacher de la crèche toutes les vaches et les transporte sur le toit. Au beuglement inaccoutumé de ces animaux ainsi dépaysés, te bouvier se réveille , voit le prodige , et se frotte longtemps tes paupières avant d’acquérir la certitude qu’il ne dort plus , et que ses vaches sont réellement au pâturage sur le toit moussu du chalet. 11 court au prochain village; il y demande secours et assistance. On vient avec des échelles et avec tous les engins nécessaires en pareil cas. Mais le bétail avait quitté le parcours de la toiture ; les bêtes avaient été ramenées au râtelier ; couchées sur leur litière inclinée, elles dormaient tranquillement.
Alors, choqués de se voir les jouets de l’armaillé , les voisins tombèrent sur lui à qui mieux mieux , et pendant cette sévère exécution , le fouletol, sur son fenil, riait à gorge déployée.
CHAPITRK CVlll.