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Tragique aventure de bal masqué

N soir que, scion sa coutLimc, la vicomtesse de Marcigny était seule, elle alla tourmenter son piano comme s'il dût répondre aux inquiétudes de son cieur.

Mais elle eut beau interroger tour à tour Mozart et Beethoven, Jacques Oflfenbach et Olivier Métra, nul ne lui dit si mademoiselle Julia, la maîtresse de son mari, devait la taire mourir de chagrin ou si clic aurait son quart d'heure de vengeance.

Après avoir tourmenté son piano, Blanche alla tourmenter son feu. Elle n'avait que deux amis : le piano et le feu, deux amis et deux confidents. Mais elle eut beau faire jaillir des étincelles comme elle avait fait jaillir des notes, la lumière ne se fit pas plus dans son àme que dans son cœur.

Cependant la destinée des passions — car il y a la destinée des passions comme celles des empires — allait s'annoncer par une chose toute simple.

On apporta une lettre d'un grand format : cette lettre cétait une invitation.

Une invitation inattendue, du moins pour Blanche :

Monsieur le vicomte et madame la vicomtesse de Marcigny.

Rue de Lisbonne. Blanche ouvrit l'enveloppe :

Madame Johnson prie Monsieur et madame de Marcigny de lui faire riionneur de venir

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passer la soirée che:^ elle le jeudi 20 mars, à 9 h. 1/2.

Les femmes en domino.

Boulevard Malesherbes, 5o.

Le souper à 2 heures du matin.

Blanche ne connaissait pas madame Johnson; mais, sans doute, son mari la connaissait.

— Eh bien, dit-elle, si mon mari ne veut pas m'emmener à ce bal, J'irai; sMl veut m'y emmener, je n'irai pas.

Blanche voulait enfin se révolter. Elle n'avait plus la force, même en priant Dieu, de jouer rôle de sacrifiée.

Le lendemain, au déjeuner, la femme parla mari du bal de madame Johnson.

— Irez-vous, monsieur mon mari?

— Non, madame ma femme.

— Pourquoi ?

— Parce que vous iriez vous-même et qu il ne faut pas vous hasarder dans une fête de carnaval.

— Je ne vous savais pas si soucieux de ma dignité.

— C'est peut-être de la mienne.

•«— Je vous remercie.

On était au dessert; le vicomte de Marcigny alluma un cigare sans demander la permission à sa belle-mère.

Madame Arvon, qui n'aimait pas la fumée, se leva et sortit; elle ne voulait pas d'ailleurs être prise pour arbitre dans les scènes conjugales.

— Il y aura donc des femmes légères à ce bal masqué ? demanda Blanche.

— Toutes les femmes sont légères, dit froidement M. de Marcigny.

— Je vous remercie pour la seconde fois. Ainsi, pour vous, entre une femme et une maîtresse, il n'y a pas d'abîme?

— Je dis tout simplement que dans toute fille dÈve il y a une femme honnête et une femme qui ne l'est pas.

— Je vous remercie pour la troisième fois.

Blanche se leva pour cacher sa colère ; elle dépassa la porte de la salle à manger sans se retourner; le vicomte la suivit et la rejoignit dans sa chambre.

— Ma chère Blanche, vous êtes folle de vous chagriner de mon franc parler.

— Je me chagrine de vos impertinences. Je reconnais bien là vos conversations ordinaires

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avec ces messieurs du club et ces demoiselles des coulisses.

— O mon Dieu! ce sont mes conversations ordinaires avec ces demoiselles des coulisses comme avec cette dame du monde... Vous savez bien qu'il n'y a pas deux grammaires...

Le vicomte s'approcha un peu de sa femme.

— Par exemple, ma belle amie, quand je te dis que je t'aime, est-ce que tu ne comprends pas cette manière de parler?

— Non, si vous me le dites à moi comme vous le diriez à une autre.

— Quand je te le dis à toi, c'est l'accent du cœur. Tu es si belle! Il n'v a pas de charmeuse comme toi.

La pauvre Blanche se laissa prendre à cette première chanson.

— Ne trouves-tu pas, reprit son mari, que c'est doux de couper la journée par un peu d'amour?

M. de Marcigny embrassa sa femme ; elle v(julut se dégager, mais il la ressaisit plus amoureusement.

— Si tu savais comme je suis heureux quand je te tiens dans mes bras!

Et il l'embrassait toujours.

— Hector, vous me mordez les cheveux.

— Eh bien, oui, je te mords, parce que tu es ma passion, parce que tes yeux m'enivrent, parce que tes lèvres m 'égarent.

Blanche s'abandonnait toute confiante à ces amorces; elle ne cachait pas sa joie; ses regards rayonnaient d'amour. C'était la réaction de la colère. Elle était si heureuse de pardonner.

Le mari et la femme étaient tombés tous les deux sur la chaise longue, devant le feu.

— Blanche, tu es bien plus belle dans le déshabillé du matin.

Et c'était une traînée de baisers — une traînée de poudre — sur la chevelure, sur le cou, sur le bras.

— Hector, songez que la porte est ouverte, dit la femme au mari.

Le mari se leva soudainement et partit d'un grand éclat de rire.

— "Vous voyez , ma chère , dit-il d'une voix railleuse, que toutes les femmes sont la même, ilans le monde comme dans le demi-monde.

— Pourquoi? dit Blanche, qui ne comprenait pas encore.

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— Parce que je viens de vous prendre à mes caresses comme j'aurais pris la première venue, dit le vicomte avec un cynisme révoltant.

Cette fois la jeune femme se leva tout indignée. Elle porta la main à son cœur comme si elle eût été poignardée :

— Monsieur, est-ce que vous avez eu la prétention de me donner une leçon ?

— Oui, madame; maintenant vous ne direz plus de mal des femmes.

Le mari salua et sortit.

La pauvre Blanche ne trouva pas une larme pour calmer son humiliation.

— C'est cela, dit-elle, il veut que j'aille jusqu'à canoniser mademoiselle .Tulia; mais Dieu est juste, je serai vengée. Et quand je pense que je n'ai pas osé encore prononcer, devant lui, le nom de cette fille. Je suis sûre qu'elle ira à ce bal! Eh bien, j'irai.

gî^l^K^ VANT de mettre en scène cette hisjwj^^^ toire, parlons quelque peu des deux Qf^^)^ premiers rôles féminins.

Ces deux premiers rôles sont la vicomtesse Blanche de Marcigny — une créole francisée, une âme de feu, une vraie héroïne de roman — et mademoiselle Julia de je ne sais pas quoi — une ci-devant cabotine qu'une bruyante aventure a métamorphosée en fille à la mode.

La vicomtesse de Marcigny est une de ces jeunes femmes qui s'amuseraient dans le mariage si leur mari ne s'amusait ailleurs. Vous

voyez tout de suite que le vicomte s'amuse avec mademoiselle Julia.

La vicomtesse est blonde naturellement, mademoiselle Julia est blonde par la vertu des eaux féeriques. Aussi les amis du vicomte disaient-ils tous : Nous aimerions mieux sa femme que sa maîtresse.

En effet, pour quiconque aime à respirer l'odeur pénétrante et voluptueuse des cheveux au coin de l'oreille, la nature est encore une plus grande fée que le chimiste. D'ailleurs, quoique mademoiselle Julia fût très provocante par ses airs de beauté, Blanche était plus provocante par je ne sais quelle expression de curiosité qui avivait sa vertu — comme ces figures de Greuze qui révèlent sous le masque de l'innocence je ne sais quelle perversité en ficur.

La vicomtesse était amoureuse de son mari qui était amoureux de Julia, laquelle était amoureuse de M. Gaston Davrav, surnomme Gaston Trois-Epées, un batailleur s'il en fut dans tous les duels: duels de l'esprit, duels du point d'honneur, duels de l'amour. 1! ne manquait ù Gaston que d'être amoureux de la vicomtesse, pour que le cvcle fût parfait.

Pourquoi le vicomte n'étail-il pas amoureux de sa femme? C'est que les hommes d'aujourd'hui passent trop volontiers des émotions printanières aux passions pimentées. La vie de famille dans les hautes régions en est encore aux belles façons du dix-septième siècle, mais les fils de famille apprennent 1 amour dans le vocabulaire de la langue verte. Et d'ailleurs, s'ils ne sont pas malmenés par leurs maîtresses, ils ne croient pas être aimés.

Mademoiselle Julia malmenait le vicomte parce qu'elle ne l'aimait pas et parce que plus elle le malmenait, plus il lui donnait d'argent.

Quand il revenait chez lui, il était bien un peu touché de la douceur angélique de Blanche, mais sa sollicitude l'ennuyait. Il ne comprenait rien à sa femme.

Il la baisait sur le front. « Ces femmes honnêtes, disait-il, c'est bon pour la vie patriarcale; avec elles on ne mange que de la soupe au lait. » Avec mademoiselle Julia, il se croyait toujours dans un buisson d ecrevisses,

La maîtresse, vous la savez par cœur, c'est cette éternelle Julia qui met quelquefois sur ses cartes : artiste dramatique, parce qu'elle a

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posé dans les féeries, parce qu'elle a été sifflée trois fois à la Tour-d'Auvergne. Sa foi en elle fait sa force. Elle fait croire à tout le monde qu'elle est belle. Elle a d'ailleurs mérité plus d'un bon point devant l'aréopage :

Elle est grande, svelte, aérienne, ce qui ne l'empêche pas de bien habiller sa robe, mais c'est surtout là qu'elle est artiste. Elle sait dissimuler les golfes par des caps. Elle est artiste aussi pour faire sa figure. Son amie Peau-de- Satin n'est pas plus satinée par la poudre nonpareille.

Elle a l'esprit qui court les coulisses, esprit de troisième marque qui vaut encore mieux que la petite monnaie qui court les rues. Dans les soupers de ces dames et de ces messieurs, elle rt engueule » son auditoire avec une éloquence foudroyante. Elle jette des phrases toutes faites comme le charlatan forain jette des foulards. Bonne fille d'ailleurs et toujours prête à tout, même à une bonne action. Riant s'il faut sourire, valsant s'il faut danser, haïssant s'il faut aimer.

Elle croit que le rôle de la femme galante a sa raison d'être, que c'est une vertu d'être belle cl d'être gaie, iju'il y a des marchandes d'amour,

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comme il y a des marchandes des quatre saisons. Elle a joué la comédie pour se mieux mettre en scène ; mais, dès qu'elle a eu un parterre d'amoureux, elle a joué de l'éventail.

C'est de Julia et de ses pareilles qu'on peut dire avec le moraliste : « Toutes les femmes sont la même. » On ne pourrait pas dire cela de Blanche, figure qui révèle dans son cadre humain une parcelle de divinité , — parfum de vertu, rayon du septième ciel, atome d'infini, lumière d'idéal, — une femme qui garde quelque chose de l'ange tombé, mais non déchu.

E crayonnerai aussi le proiil de ma- ^ dame Arvon, la mère de Blanche :

C'était une femme jeune encore, qui rappelait, par les tons cuivrés de sa figure, par ses yeux de flamme tout cernés de noir, le beau type des Indiennes. Elle était née à la Havane, d'un père Espagnol et d'une mère Chilienne. Elle avait, bien jeune encore, tait un voyage «n France, où, avec toute l'ardeur d'une femme du sol*l, elle s'était initiée aux mœurs parisiennes. Elle était retournée à la Havane avec le mal du pays. Son pays, c'était Paris.

Aussi, retenue de vive force là-bas, elle se donna, avant l'heure, au premier Français qui demanda sa main. C'était un ancien officier, jeune encore, que des intérêts de famille avaient appelé à Cuba. Par malheur pour elle, le Français oublia de l'épouser. Il partit la veille des noces, parce qu'il avait laissé une femme en France.

Or, la jeune fille qui ne devint pas épouse, devint mère.

Elle voulut cacher sa faute. Elle s'embarqua pour la France, espérant d'ailleurs reconquérir celui qui s'était joué d'elle si légèrement.

Elle ne retrouva pas le ci-devant officier.

Elle mit au monde une fille qu'elle ne pouvait garder avec elle, parce qu'elle voulait cacher son aventure à Paris comme à Cuba.

Elle lui passa au cou une petite médaille de la Vierge, frappée à Saint-Jacques de Compostelle.

L'enfant fut mis en nourrice à Nanterre.

La jeune fille retourna à Cuba, bien décidée à ne plus aimer un Français.

Mais voilà que sur le navire même qui la reconduisait, un Breton, loyal jusque dans ^es amours, devint si éperdument amoureux d'elle, qu'il la gagna à sa passion. — Effet d'almos-

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phere sur le thermomètre ! — Naturellement, elle ne se vanta pas d'avoir déjà une tille.

Elle se maria à Cuba avec M. Arvon, qui, après la lune de miel, la ramena à son château de Hoëven, dans le voisinage de Vannes.

La lune de miel brilla encore en France. Une seconde fois, la Havanaise mit au monde une petite Française.

Et cette fois encore, la mère mit au cou de sa fille une médaille de la Vierge.

En embrassant cette médaille, elle pleura abondamment.

— Pourquoi pleures-tu ? lui demanda son mari.

— Je ne sais pas, répondit-elle.

P!lle le savait bien .

C'est parce qu'elle n'avajt pas retrouvé sa première fille. La nourrice était morte, allaitant trois enfants du môme âge: une de ses sœurs avait emmené les enfants en Bourgogne, mais elle était venue à Paris, où elle était morte ellemême sans laisser de trace. Il aurait fallu ouvrir son cœur au commissaire de police pour que la petite fille à la médaille fût retrouvée; mais matinmc Arvon, ndorcc de son mari, ne

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voulut pas qu'un nuage se levât sur lui. Elle fit le sacrifice de sa première fille, se confiant en Dieu et ne désespérant pas de la retrouver un jour.

Elle ne l'avait jamais retrouvée, parce qu'elle n'avait jamais ouvert le livre de sa vie à qui que ce fût.

Quoiqu'elle fût heureuse par sa seconde fille, quoique son mari fût le meilleur homme du monde, elle n'avait pu se défendre d'un sentiment de regret et de tristesse qui répandait sur sa figure une profonde expression de mélaocolie.

Elle avait presque toujours vécu en Bretagne. M. Arvon était mort depuis trois ans ; elle avait jugé qu'il était bien tard pour faire des recherches. Pourtant, deux fois elle était allée à Nanterre questionner les anciens habitants, sans rien apprendre d'ailleurs sur la vie de son enfant perdu.

Et maintenant, allons au bal masqué.

L y eut Jonc une fcte cnrnavalesque le Jeudi 20 mars, jour de la mi-carème, t^^4^ boulevard Malesherbes, chez une Mexicaine, qui voulait prouver qu'on s'amusait sous la République, même en France.

C'étaient les Américaines qui s'amusaient, parce que la République à Paris est encore moins morose que la République à New- York. La dame était plus ou moins veuve : Paris est iiospitalier ; il ne demande' à voir ni les extraits de naissance, ni les titres de rentes, ni les contrats de mariage.

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Madame Maria Johnson portait un nom qui ne se discute pas, tous les maris s'appelant Johnson au delà des mers. Mais, d'ailleurs, ici le mari de madame Johnson ne fait rien à l'affaire, ni son amant non plus.

Il sera question, si vous le voulez bien, d'un autre mari et d'un autre amant.

La fête était fort animée. La musique enflammait tous les cœurs comme les regards américains, comme le vin de Champagne frappé.

Je causais avec la maîtresse de la maison et je dévisageais les masques. Les dominos arrivaient comme un fleuve noir, blanc, bleu, rose, gris, vert, violet; vagues toujours renouvelées et toujours bruyantes. La belle Mexicaine avait d'abord demandé les passeports, mais elle s'était bientôt résignée à saluer sans savoir le nom des femmes masquées.

Mon ami Trois-Étoiles vint à moi, m'entraîna dans le salon et me dit majestueusement :

— Il y aura ce soir bataille de dames. Voyezvouscesdeux dominos.

Et mon ami me montra deux dominos qui s'observaient à distance.

: — Vous connaissez ces lieux femmes?

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— Oui, me répondit-il; le domino gris de fer qui a toutes les allures d'une femme du monde, c'est mademoiselle Julia, la maîtresse d'un homme que vous connaissez quelque peu, le vicomte de Marcigny. Ce n'est pas lui qui l'a amenée ici, c'est Gaston Davray, son amant d'élection. Il l'a présentée comme une duchesse milanaise, très grande dame et très grande cantatrice. La présentation a été des plus solennelles. La dame de céans vient de prier la grande cantatrice de dire, tout à Theure, des vers d'un de ses amis sur les bals masqués : la grande dame a daigné consentir. Pour ce qui est de l'autre, ce domino rose-feu qui me tape dans les yeux, c'est bien différent, c'est la femme du vicomte, une vertu inaccessible, une vraie femme du monde : aussi voyez comme elle ressemble à une fille galante qui joue ii la femme du monde.

En effet, le domino rose-feu se donnait tout l'entrain, tout le va-et-vient, tout le laisser-aller d'une coquine à la mode, s'il y a encore des coquines à la mode; car toutes les royautés s'en vont.

Mais madame de Marcigny avait beau faire, elle gardait sa distinction dans sa désinvolture.

— Et pourquoi, dis-je à mon ami '**, v

aurait-il bataille de dames ? Ne sont-elles pas toutes habituées, les épouses comme les maîtresses, à vivre en bonne intelligence? Le mari, c'est le trait d'union, puisque la femme et la maîtresse veulent le bonheur du mari ; ne communient-elles pas dans le même sentiment ?

— Vous avez bien raison, me dit *"'' : si on n'avait pas inventé la maîtresse, le métier de femme légitime serait insupportable. La maîtresse, c'est la porte dérobée du mariage. Fermez cette porte, la femme légitime se jette par la fenêtre, tant le mari devient intolérable mais, grâce à la maîtresse, il est charmant pour madame ; il ne lui marchande ni les robes ni les amoureux. Ma petite chatte par ci, mon petit oiseau par là.

— Oui, et la chatte se fait les griffes, et l'oiseau s'envole de sa cage.

— C'est la moralité.

— Oui, la moralité de Satan.

— Voyons, ne faites pas de phrases. Vous savez que c'est le mal qui amène le bien. L'éternité est à Dieu ; mais ce monde périssable est à nous.

Mon ami me prit le bras et m'entraîna vers madame la vicomtesse de Marciî^nv.

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— Blanche, luidit-il avec impertinence, sais-tu que ton mari est ici en partie triple. Tudieu ! Il ne se refuse rien . Les deux plus belles femmesdu bal !

— Les deux plus belles femmes! s'écria la vicomtesse.

— Chut ! dit mon ami, ne le fâche pas, tu es encore plus belle que sa maîtresse ; mais prends garde à toi. Je sais que, pour te jouer un mauvais tour, elle vient de se faire blonde, car les blondes sont les plus perverses entre toutes les créatures : Eve, Hélène, Cléopâtre, Madeleine, jusqu'à MarionDelorme; mais j'abandonne celle-là, puisquel'amourlui arefaitunevirginité.

— Et qui m'empêchera de me faire encore plus blonde? s'écria le domino rose-feu.

— Je te conseille de prendre les devants. Pin attendant, comme je ne veux pas te faire la cour, je te confie à un bachelier cs-fcmmes, qui a encore beaucoup dechoses à apprendre.

Disant ce mot, mon ami prit la petite main bien gantée de la vicomtesse et la mit doucement sur mon bras.

Je sentis tout de suite qu'elle avait la fièvre. Je n'avais qu'une chose à faire : lui parler de son Cicur.

— Quand on pense, lui dis-je, qu'il y a en vous une femme et une maîtresse, et que vous laissez jouer la moitié de votre rôle par une autre !

— Que savez-vous s'il y a en moi une femme et une maîtresse? Je suis condamnée à toutes les vertus.

— Tais-toi, tu n'es qu'un ange et tu feras la chute d'un ange comme tous les autres.

— Ce ne sera pas avec toi.

— Tu n'en sais rien.

— Soyons sérieux , reprit la vicomtesse ; je lais semblant de prendre gaiement tout ça : mais je ne suis venue ici que pour me payer un quart d'heure de jalousie.

— Et un quart d'heure de vengeance ?

— Non, ou du moins il me vient une idée soudaine qui sera bien désagréable à mon mari.

— Voyons l'idée.

— Il faut, reprit-elle, que je parle à cette fille. Voulez-vous me la présenter comme une étrangère qui veut prendre des leçons de bonnes manières ?

— Bien volontiers.

— Vous la connaissez ?

— Comme tout le monde. «

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— Vous avez peut-être été son amant ?

— Non, Je n'ai pas voulu faire comme tout le monde.

— Oh ! que je suis heureuse de vous avoir rencontré. Figurez-vous que tout a l'heure je ne tenais pas sur mes pieds.

— C'est bien naturel, dis-je en détournant le domino, vous n'avez pas là des pieds à dormir debout. On voudrait vivre et mourir à vos pieds.

— Mourir c est trop, vivre c'est beaucoup. Mais vous n'en pensez pas un mot.

— Oh ! mon Dieu non.

Cependant nous nous approchions de la maitresse du mari.

ous nous étions donc — la vicomtesse î % et moi — approchés de Julia.

Gomme nous étions sur le point de lui parler, *'* qui passait près de nous me dit en riant :

— Elle va vous dire qu'elle a le diable au corps, mais n'en croyez rien. Si le diable a passé par là, il y a longtemps qu'il n'y est plus.

A cet instant J ulia m'aperçut.

— Ah! c'est toi, dit-elle. Toujours avec des femmes! Je te l'ai dit, mon cher, la femme sera ton tombeau.

Tragique aventure de Bal )}uxsqué 2 5

Et elle ajouta d'un air malicieux :

— Voilà pourquoi tu es avec une fille de marbre.

— Pas tant de marbre que ça, dit la vicomtesse qui se hasardait en plein précipice.

— Oh 1 lalalala ! reprit Julia, madame s'appelle la Vertu.

— Trente-deux quartiers de noblesse! dis-jc pour tempérer le vocabulaire de la demoiselle.

Car elle avait le respect du blason, Fayant trouvé jusque-là sur fond d'or.

— Après cela, dit-elle, chacun suit sa destinée ; madame, qui a sans doute communié ce matin, vient ce soir à une conférence religieuse.

— C'est dans ton nouveau rôle, ce que lu dis là ?

— Tu te figures que j'apprends par cœur ce que j'ai à dire?

— D'abord, ma chère, en parlant de ton cœur, tu parles d'un absent.

— C'est peut-être parce que je ne t'ai aime que cinq minutes, que tu dis cela : à chacun selon ses œuvres.

J'allais. répliquer, la vicomtesse me coupa la parole en me disant ; Chut ! ne la lâchons pas.

Celle-là, je ne doutais pas qu'elle n'eût du cœur , car je sentais le sien battre à triple carillon.

— Je croyais, dit-elle en s'adressant à Julia, que les femmes seules se disaient des méchancetés.

— Au contraire, s'écria Julia, la femme n'a qu'un véritable ennemi, c'est l'homme. La femme n'a qu'un véritable ami , c'est la femme.

Je lui donnai raison. Quand deux amoureux se rencontrent, ils ne savent pas qu'il y a au fond d'eux-mêmes deux bêtes féroces qui finiront par s'entre-dévorer. Un amour finit toujours par des coups de griffe et des coups de dent, déchirures sanglantes, morsures profondes.

'^^ÊSX

CET instant, la maîtresse de la maison

frappa trois fois dans ses mains pour

commander le silence.

Elle venait de parler à mademoiselle Julia, en

lui disant : « Duchesse, n'oubliez pas que vous

m'avez promis de dire les quatre sornettes. »

C'était quatre sonnets qu'un ami de madame Johnson avait rimes pour la fête. Comme madame Johnson n'était pas très familière aux mots poétiques de la langue française, elle avait dit sornettes pour sonnets. C'est synonyme, dirait Pascal qui comparaît les poètes à des joueurs de houle.

28 Traf^iquc aventure

Mademoiselle Julia s'était un moment réfugiée au fond de la serre pour apprendre à bien dire les sornettes.

Quand ce beau monde vit que c'était une femme qui allait parler, il s'évertua au plus profond silence.

Aussi mademoiselle Julia eut-elle un vif succès en débitant ces vers avec l'esprit, l'expression et la vaillance d'une femme qui a vu de près la rampe.

M, ^ A PKS PIKC.ES A l.Ol'PS.

So)i)iet. C'est un sonnet — Fontange et la Vallière Du haut de leurs portraits, montrent des yeux jaloux.. Je vous tends les deux mains, je frappe les trois coups, Beaux dominos jaseurs, ouvre:^ votre volière.

Pèlerins de Wattcau, masques de Largillière, Descende:^ tous du cadre et causer avec nous. Les plus sages, ce sont sans doute les plus fous ! Sévigné, prends ta plume, 6 belle épistolière !

Les affileurs de mots sont à mon rendez-vous. Ma belle dame, ici la langue est cavalière, \e sove^ pas bégueule. Ave^-vous lu Molière'?

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Buveurs d'illusions, écoute^ les glous-glous ; Chercheuses d'inconnu, faites tous vos frous-f vous, Mais n'allé:^ pas tomber dans les pièges à loups.

r/rNVITATIO\ A I.A VALSK.

Et nous dansons toujours sur un volcan ! Le monde A commencé par là. Le Napolitain rit A u \ ésuvc , — et nous, armés de notre esprit, Nous bravons la sottise, un flux qui nous inonde.

Et Paris est toujours roi de la mappemonde. Bouche d'or et d'amour, l'univers s'en nourrit ; Un beau livre-mystère oit le masque s'inscrit : Mais gare au domino perfide comme l'onde...

Voilà Métra qui clujnte avec ses violons! Un doux frémissement a couru les salons, On voit étinceler Vor vif des cheveux blonds.

O les jolis propos et les charmantes choses !

Ecoute^ dominos blancs, bleus, noirs, gris, verts, roses.

C'est l'invitation a la Valse — des Roses.

3o Tragique aventure

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