NOTICE SUR M. MICHEL LÉVY
Le médecin éminent auquel on doit ce Traité d'hygiène publique et privée, livre classique en cette matière, qui a eu cinq éditions et où se trouve condensée la substance de toutes les connaissances et de toutes les règles relatives à la santé de l'homme individuel et des sociétés humaines, est mort le 13 mars 1872, dans sa soixante-troisième année.
Né à Strasbourg en 1809, il fit au collège de cette ville de brillantes et solides études et se voua à la médecine avec la même vigueur d'esprit qui l'avait déjà fait remarquer. Fort jeune, il embrassa résolument la médecine militaire où l'avancement est le prix du travail, des fatigues, des épreuves victorieusement subies. En 1831, il fit la campagne de Morée; en 1832, il prit part au siège d'Anvers comme aide-major des parcs d'artillerie et du génie; en 1833, 1834 et 1835, il fut envoyé comme médecin-adjoint à l'hôpital de Calvi (Corse); en 1834, il soutint sa thèse de doctorat en médecine. En 1836, il fut à l'unanimité des suffrages, nommé professeur d'hygiène à l'hôpital militaire de perfectionnement du Val-de-Grâce. Michel Lévy avait 27 ans. Broussais, juge de ce concours, ne s'était pas trompé sur la valeur réelle du candidat et les espérances qu'il avait fondées sur lui se justifièrent largement. Michel Lévy, dans un sentiment de gratitude, dédia ce livre à sa mémoire dans les termes qu'on peut lire plus haut. Sans avoir la pensée de suivre Michel Lévy dans sa carrière militaire, nous rappellerons qu'en 1838, il fut nommé médecin ordinaire, en 1841, médecin ordinaire de lre classe; en 1845, premier professeur à l'hôpital d'instruction de Metz, où il enseigna la clinique médicale, et la pathologie générale ; en 1847, médecin principal de 2me classe et premier professeur à l'hôpital de perfectionnement du Valde-Grâce, où il continua l'enseignement de la clinique médicale jusqu'en 1849,
vin NOTICE SUR M. MICHEL LÉVY.
La même année il devint médecin principal de lre classe. En 1850, il fut promu inspecteur du service de santé de l'armée, à l'âge de 42 ans. En juin 1854, il fut envoyé à l'armée d'Orient, comme inspecteur et directeur du service médical.
La France n'a pas oublié toute l'activité, tout le dévouement que Michel Lévy a déployés, tous les services qu'il a rendus dans la campagne de Crimée, en qualité de médecin en chef de l'armée. A Varna, pendant cette terrible phase de choléra qui correspond au mois d'août 1854, il provoque la création immédiate d'une série d'hôpitaux sous tentes pour conjurer les résultats redoutables de la condensation des malades cholériques dans les hôpitaux dits monuments. A Constantinople il procède à l'installation successive de douze hôpitaux pour recevoir les blessés et les typhiques évacués de Crimée ; il recherche les emplacements les mieux appropriés à toutes les catégories et variétés de malades, soit sur le Bosphore, soit dans les quartiers les plus salubres de Constantinople (1). Il va ensuite inspecter sur place les ambulances de Sébastopol. Pendant cette laborieuse mission, les inspirations et les conseils autorisés de l'éminent directeur élargissent et rectifient les ressources hospitalières de l'armée. Malgré d'incessantes difficultés administratives, sa sollicitude veille sur tous les intérêts qui lui sont confiés ; son action puissante sur le personnel de santé combat les tristes effets de l'invasion du typhus, du choléra et du scorbut, conséquences douloureuses de la prolongation d'un siège meurtrier et son activité s'étend à tout le théâtre de cette sanglante école de chirurgie et de médecine, où l'art et la science ont rivalisé d'abnégation pour le salut de l'armée.
Rentré en France en mai 1855, il se préoccupa de garantir le recrutement de la médecine et de la pharmacie militaires contre les inconvénients signalés par l'expérience, de le régulariser et propose la création de l'école préparatoire du service de santé militaire à Strasbourg et la réorganisation de l'école du Val-de-Orâce. Il eut l'honneur d'être désigné pour préparer le décret organique du 12 juin 1856, qui a réalisé le système de cette double institution ; Michel Lévy devient en même temps directeur de l'école du Val-de- Grâce où il ne cesse de tendre une main fraternelle aux hommes d'élite qui veulent s'élever près de lui.
Inspecteur permanent de l'école de Strasbourg, il contribue à l'orga-
(1) Voyez A. Fauvel, Guerre d'Orient, rapports sur les maladies qui ont régné parmi les armées belligérantes en 1854, 1855, 1856. (Recueil des travaux du comité consultatif d'hygiène publique de France, t. VI, j
NOTICE SUR M. MICHEL LÉVY. jx niser, à en coordonner les programmes avec ceux du Val-de-Grâce, voit prospérer et grandir d'année en année cette école qui devenait une pépinière de médecins instruits et de bons praticiens, formés aux leçons de la faculté de médecine de Strasbourg; il en surveillait sans fatigue le fonctionnement, méditant sans cesse un progrès nouveau afin de doter l'armée française d'un corps médical à la hauteur de tous les besoins du service. Ii a eu la douleur de voir s'écrouler de son vivant à Strasbourg, cette institution qu'il comptait laisser derrière lui comme un durable monument de sa féconde activité.
En même temps que comme professeur du Val-de-Grâce, il marquait son passage dans l'enseignement, il préludait à la rédaction du Traité d'hygiène par un grand nombre d'articles publiés dans la Gazette médicale de Paris, de 1837 à 1844 sur l'hygiène publique. Ce livre dont la première édition parut en 1844-1845 est une œuvre de savoir profond, de recherches consciencieuses où la solidité des doctrines est rehaussée par l'élégance d'un style tout personnel. Écrivain de premier ordre, son style est en effet un des charmes de ses œuvres.
Profondément imbu de l'esprit des grands maîtres de notre littérature, familiarisé par profession avec l'étude des sciences exactes, il frappait ses idées avec précision scientifique et les colorait en même temps d'images lumineuses. De là ce singulier attrait de tout ce qui sortait de sa plume, si aride et si abstrait que fût le sujet.
M. Emile Littré, membre de l'Institut (Académie française et Académie des inscriptions et belles lettres), rendant compte du traité d'hygiène de Michel Lévy s'exprimait ainsi en 1858(1) : « Grande est la difficulté d'entretenir le public même éclairé, de ce qui fait l'objet de la science de la vie. Au premier abord, il semblerait facile d'en parler et d'être compris. De quoi en effet s'agit-il? De ce qui nous touche de plus près, de ce qui nous est le plus familier. Comment respirons-nous? Comment le sang circule-t-il dans les vaisseaux? Comment l'air laisse-t-il une partie de son oxygène pénétrer à travers la membrane du poumon pour ranimer la couleur et la puissance vivifiante du liquide nourricier? Comment le pain, les aliments, dont l'introduction est quotidiennement nécessaire, deviennent-ils du chyle, puis du sang, puis des muscles, des nerfs ou des os? Donc, quand on traite de tout cela, il est question de ce qui se passe en nous, de ce qui nous
(1) Littré, Journal des Débats, novembre 1858. Article réimprimé dans son livre : Médecine et médecins, 2e édition, 1872.
x NOTICE SUR M. MICHEL LÉVY.
fait vivre, marcher, penser, et rien ici de plus applicable que le mot d'Horace : De te fabula narratur. . . .......
Ce qui arrête c'est que peu connaissent les instruments de la vie, et, comme on dit en langage technique, les tissus, les appareils, les organes. Qu'est-ce qu'un nerf? non pas le nerf dans le sens vulgaire et ancien (c'était le langage d'Hippocrate) qui est pris pour tendon, mais le nerf qui conduit la volonté aux muscles, rapporte les sensations au cerveau et donne la tonicité aux vaisseaux.
Qu'est-ce que les racines d'un nerf dont l'une est exclusivement affectée à la sensibilité et l'autre exclusivement affectée au mouvement, si bien que, dans le nerf mixte qui en résulte, si une maladie vient affecter la première, la paralysie sera bornée, dans la partie, au sentiment, et, si c'est la seconde qui est lésée, au mouvement ? Qu'est-ce que ces globules du sang qui, s'ils diminuent notablement, laissent surgir tout un ensemble de symptômes morbides? Qu'est-ce que ces valvules du cœur, dont le jeu régulier ou troublé vient se traduire, grâce à la découverte de Laennec, à l'oreille attentive ? Ces questions restent d'ordinaire sans réponse ; prenez donc, après cela, par la main celui que vous voulez conduire, et marchez avec lui, si vous pouvez, dans ces avenues qui ne sont pas éclairées .
Pourtant, malgré la difficulté inhérente, j'essayerai de dire ici quelques mots du grand sujet de l'hygiène prenant pour guide l'ouvrage de M. Michel Lévy sur cette matière. On ne saurait avoir une meilleure direction. L'auteur s'est tenu au courant de tout ce qui se fait ; il a par devers lui une expérience étendue, qui sert non-seulement a fournir un appoint aux matériaux, mais encore à les apprécier, ce qui est essentiel, la critique étant dans ce genre, un précieux auxiliaire de la science ; il est mû par le désir de procurer aux bonnes méthodes toute leur efficacité privée et générale ; il est habitué à être consulté sur d'importantes questions d'hygiène ; son observation s'est exercée sous des climats et sur des théâtres différents. Ce seraient là, si l'œuvre ne faisait que de paraître, de solides garanties ; ce sont aujourd'hui que l'œuvre est à sa troisième édition et que le public y a donné sa ratification, ce sont les explications d'un bon et légitime succès. »
Depuis lors, le livre de Michel Lévy a eu deux éditions, toujours perfectionné par son éminent auteur, toujours bien accueilli par le public studieux.
NOTICE SUR M. MICHEL LÉVY. xi
Ses travaux de pathologie, de philosophie médicale, ses notices biographiques, ses rapports académiques et administratifs, jusqu'à ses lettres intimes offrent ce relief de la pensée et ce bonheur d'expressions qui constituent le grand écrivain .
Le succès du Traité d'hygiène et d'intéressantes communications à l'Académie de Médecine ouvrirent dès 1850 à Michel Lévy les portes de la savante compagnie qui l'appella à l'honneur de présider ses séances en 1857. Il devint successivement membre du comité consultatif d'hygiène publique de France en 1851, membre élu du conseil de salubrité et d'hygiène publique de la Seine en 1854, vice-président de la société centrale des médecins (Association générale des médecins de France).
A la fin de l'année 1868, Michel Lévy avait terminé la révision de la 5e édition du livre dont le succès devait lui survivre.
En 1870-1871 les malheurs de la France, la perte de l'Alsace, son pays natal, vinrent attrister Michel Lévy et aggraver la maladie dont il souffrait depuis longtemps. Il est mort le 13 mars 1872, entouré des soins les plus affectueux d'une famille tendrement dévouée, ayant la consolation de se voir revivre dans un fils qui porte dignement son nom.
En attendant qu'une parole autorisée vienne dire, soit à l'Académie de médecine, soit ailleurs les titres qui recommandent la mémoire de Michel Lévy, nous avons désiré donner ici un souvenir à l'homme illustre qui nous avait honoré de sa bienveillance et de son amitié.
Octobre 1878.