I. — Acclimatement dans les pays chauds
Les phénomènes et les chances de l'acclimatement ne sont pas les mêmes dans toutes les régions de la zone torride, ni même dans deux pays chauds situés sous une même latitude. Dans les Antilles, à la Vera-Cruz, les influences qui saisissent le nouveau venu diffèrent de celles qui l'attendent aux Indes orientales. Sur 1000 hommes de troupes anglaises qui arrivent à la Jamaïque, le tiers et presque la moitié sont enlevés pendant les huit premiers mois; à Madras il ne périt dans le même laps de temps que la treizième ou quatorzième partie ; mais au bout de cinq à six ans, la mortalité atteint dans ces deux contrées le même niveau, parce qu'elle se ralentit dans l'une et s'accroît dans l'autre pendant les premières années qui suivent la transplantation. Dans l'Amérique, elle est due surtout aux ravages de la fièvre jaune, fléau des inacclimatés ; s'ils surmontent ou évitent cette épreuve, ils ne tardent point à s'accoutumer à la température non excessive des Antilles. Au contraire, dans les Indes orientales, les endémies congénères à la fièvre jaune n'existent que dans quelques localités ; elles sont donc une cause moins générale de mortalité; mais, par compensation, l'élévation beaucoup plus considérable de la température, la soudaineté et l'amplitude des variations atmosphériques finissent par occasionner à la longue un grand nombre de maladies funestes. Les circonstances individuelles n'influent pas moins sur la marche et l'issue de l'acclimatement, ce que l'on comprendra sans peine en réfléchissant que l'Européen se présente dans les pays chauds avec un excès d'activité digestive, d'hématose et de pouvoir calorifique : le danger sera donc plus grand pour les sujets sanguins et robustes, habitués à une nourriture substantielle et copieuse, comme le sont en général les Allemands, les Hollandais et les Anglais; aussi ces classes d'étrangers se plient moins facilement aux conditions de l'acclimatement, et meurent en plus grand nombre que les Français, les Italiens, les Espagnols. Cette observation a été faite à la fois par Poupé- Desportes, par Bajon, par Leblond, par Rochoux. Thévenot a vu, à Saint-Louis du Sénégal, qu'à l'hôpital et en ville, la mortalité de notre flotte marchande est plus forte pour les marins originaires du nord et du centre que pour les marins du midi de la France : ces derniers se trouvent plus rapprochés, par la modalité de leurs fonctions et le caractère de leur constitution, du type des indigènes. Il y a dans ce fait un avertissement pour le choix des troupes à envoyer dans nos possessions intertropicales, et même pour la composition à donner à notre armée d'Afrique. Les corps de troupes envoyés d'Afrique en Orient, tels que les zouaves, les tirailleurs indigènes, l'élément méridional de la légion étrangère, etc. , ont le mieux résisté à Varna et en Crimée; aussi, d'après nos conseils, une bonne partie des renforts qu'a reçus successivement l'armée d'Orient a été choisie par M. le maréchal Vaillant parmi les régiments stationnés en
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Afrique. Rufz (1) a remarqué qu'à la Martinique les individus de complcxion sanguine, fortement musclés et bien colorés, sont le plus promplement et le plus gravement atteints par la fièvre jaune ; les gens nerveux, très-impressionnables, sont également dans de mauvaises conditions : le tableau qu'il a donné de malades envoyés par les navires à l'hôpital, avec indication de leur provenance, confirme le fait bien connu, dit Chervin (2), qu'en général les hommes du Nord qui se rendent dans les Indes occidentales y souffrent de la fièvre jaune en raison directe de l'élévation de latitude des pays d'où ils arrivent. Les personnes délicates et sobres, les lymphatiques, et par conséquent les femmes, ont moins à redouter le climat des tropiques que les hommes à exubérance sanguine et d'une constitution énergique. Le même avantage n'est pas réservé aux enfants, quoiqu'ils se rapprochent des femmes par la forme générale de leur organisation; plus faibles, plus irritables, dépourvus d'ailleurs des ressources de réaction que créent l'intelligence et la raison, ils périssent en foule dans les contrées dont il s'agit; tous les observateurs s'accordent à signaler les difficultés qu'éprouvent les parents à les élever et à les conserver. Les Européens qui parviennent jusqu'à la soixantaine peuvent presque compter sur une augmentation de leurs chances ultérieures de vie et sur une santé plus stable qu'ils ne l'auraient eue en Europe (Rochoux). Ajouterons-nous que l'état moral, qu'il ne faut jamais perdre de vue dans l'hygiène des hommes, est un élément capital de l'acclimatement ? Comment mettre en doute l'influence soudaine et profonde de- ces émigrations qui jettent l'homme dans un monde nouveau, au contact d'une nature spéciale, au milieu d'une société qui ressemble si peu à nos sociétés occidentales ? S'il regarde autour de lui, il voit sur tous les visages une pâleur fiévreuse, une expression de froideur inusitée, l'empreinte d'un état de langueur et de souffrance familières : point de gaieté, point d'expansion vive. Nulle trace de cette agitation et de ce mouvement soutenu qui animent la physionomie de nos cités européennes ; mais partout l'indolence et l'affaissement d'une vie qui doit se faire passive pour durer : la violence des maladies contraste avec le rhythme modique de cette vie ; il s'effraye et de la brusquerie des catastrophes, et de l'allure vacillante des convalescences, et de la multiplicité des rechutes. Une terreur secrète ou déclarée plane sur la première période du séjour; peu de nouveaux venus réussissent à s'en défendre : elle les livre, victimes inertes, aux coups des épidémies. Chervin invoque à cet égard le témoignage d'un grand nombre de médecins qui ont pratiqué dans les Antilles, à Saint-Domingue, etc. ; lui-même a vu des militaires qui avaient affronté la mort dans cent combats, trembler au seul nom de fièvre jaune, être frappés de la maladie et succomber rapidement.
La révolution, qui a pour résultat d'imprimer à une constitution exotique
(1) Rufz, Mémoires de l'Académie royale de médecine. Paris, 1843, t. X, p. 223.
(2) Chervin, Bulletin de V Académie de médecine. Paris, 1842, t. Vil, p. 1076.
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les caractères approximatifs de l'indigénat tropical, s'accomplit d'une manière aiguë ou graduelle, par l'apaisement des actes d'hématose et de nutrition, par l'exaltation physiologique de la transpiration cutanée et de la sécrétion biliaire. Il s'opère donc un renversement d'activité fonctionnelle entre les poumons et le foie et la peau. Puisqu'il existe un rapport constant entre l'énergie de la respiration et la quantité de chaleur animale développée, plus le climat est chaud, plus les combustions respiratoires diminuent d'intensité, et la production de la chaleur diminue dans la même proportion. La réduction de l'activité digestive et respiratoire est donc la première nécessité d'acclimatement pour l'Européen qui arrive avec une surabondance de sang rouge, épais, riche en fibrine : il faut qu'il perde un excédant de forces organiques, il faut que ses fluides perdent de leur plasticité, et cessent de porter dans tous les tissus une stimulation désormais dangereuse. La chimie moderne a démontré que les transmutations organiques sont en proportion de la quantité d'oxygène absorbé ; celle-ci, pour un même volume d'air, est moins considérable dans les pays chauds que dans les climats froids; îe mouvement vital qui se règle sur cette absorption d'oxygène diminue donc dans les mêmes conditions et dans le même rapport ; or les besoins correspondent aux pertes qu'entraîne le mouvement de décomposition ; celui-ci étant ralenti, les pertes sont moindres, et par conséquent les besoins sont moins prononcés : de là diminution de l'appétit, affaiblissement delà nutrition, appauvrissement des matériaux organiques, notamment du sang. La décoloration générale des indigènes révèle assez les conditions de ce fluide ; le nouveau venu doit parvenir au même degré de défibrination et de déchet globulaire : quand il Fa atteint, il se fait remarquer, comme l'indigène, par l'étiolement de la peau, par l'abaissement de la caiorification (Edwards, Davy), par un air de maladivité, par la lenteur des mouvements ; alors son système nerveux ne s'exhale plus que par saccades, par paroxysmes, qui augmentent consécutivement le collapsus général ; alors il est bien et dûment débilité ; alors il produit sur les arrivants la même impression qu'il a ressentie en débarquant à l'aspect de la population indigène, il est acclimaté, il est indigénisé, suivant l'expression du docteur Celle. Les indications hygiéniques sont les suivantes :
1° Graduer la transition d'un climat dans un autre par une halte prolongée dans les régions intermédiaires et par un régime propre à disposer l'économie à la prépondérance de certaines fonctions; la tempérance dans les aliments et dans les boissons est une favorable préparation, on ne saurait trop la recommander longtemps avant le départ et pendant la traversée. Lorsqu'on est destiné à aller habiter dans le voisinage des tropiques, ou dans la zone même, il est sage de séjourner quelque temps dans un canton méridional de l'Europe : c'est ainsi que nos régiments sont préparés, par les garnisons du midi de la France, à l'épreuve du climat d'Afrique. La lenteur de la navigation à voile a l'avantage d'acheminer progressivement vers un foyer d'influences nouvelles; la vapeur, en abrégeant extraordinairement la durée des traversées, peut avoir
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l'inconvénient de supprimer une gradation utile, et de livrer l'immigrant à l'agression brusque d'un climat très-différent de celui qu'il vient de quitter (1). Il ne faut point toutefois se méprendre sur le degré d'efficacité ni sur la nécessité absolue de l'acheminement gradué vers les climats tropicaux. S'ils sont d'une salubrité éprouvée comme ïaïti et la Réunion, on peut y diriger sans danger les émigrants sans stations intermédiaires, et celles-ci, multipliées sur la route des Antilles, du Sénégal, etc., ne serviront qu'à atténuer pour le voyageur la première impression du climat météorique, sans augmenter sa résistance aux atteintes de la lièvre jaune, des lièvres palustres, de la dysenterie. D'après Dutroulau, les Anglais ont renoncé à cette précaution d'échelonner les garnisons sur la route des climats insalubres pour recourir à la création de troupes indigènes et au cantonnement des troupes européennes sur les hauteurs.
2° L'époque la plus opportune pour le débarquement dans les pays chauds est la saison qui s'écoule entre les hivernages ; la saison fraîche et sèche n'est pas la période des épidémies annuelles, des insectes, des eaux corrompues et des viandes de mauvaise qualité ; elle n'est dangereuse que pour les individus •détériorés par des maladies antérieures, et ceux-là ne doivent point s'exposer aux chances dune transplantation.
Dans les contrées chaudes et marécageuses de l'Algérie, l'arrivée doit coïncider avec la cessation de l'endémie annuelle qui s'éteint en novembre. L'hivernage et son arrière-saison étant les plus pénibles pour les Européens et l'époque de recrudescences endémo-épidémiques, l'arrivée dans les colonies doit répondre à la fin de celte saison, c'est-à-dire au mois de décembre dans l'hémisphère nord et au mois de juin dans l'hémisphère sud.
3° Une fois rendu sur les lieux, il importe d'être fixé sur les conditions relatives à l'habitation, à la nourriture, au vêtement, à l'exercice, etc. Il faut placer sa demeure sur un terrain sec et élevé, fuir les vallées, le voisinage des eaux croupissantes, le littoral de la mer s'il est entrecoupé ou parsemé de marécages, constitué par des terres d'alluvion plus ou moins vaseuses ou sujettes à être recouvertes par la mer ; on recherche, en général, l'exposition au nord et à l'ouest, à cause de la fraîcheur des brises qui soufflent de ce côté; mais c'est une jouissance perfide : les vents changent brusquement et la brusque alternative de chaleur et de froid qu'ils déterminent engendre bien des maladies. L'exposition à l'est est préférable, pourvu qu'on ait soin de se garantir contre l'action directe du soleil. Pour l'individu comme pour les masses d'immigrants, le choix des emplacements est la question de vie et de mort. Depuis longtemps les Anglais, nos maîtres en matière de colonisation,
(1) Cette remarque est imprimée dans notre première édition (1844), t. I, ce qui n'empêche pas Tardieu d'en attribuer la priorité au docteur Celle, dont l'ouvrage sur l'hygiène des pays chauds a paru en 1848. {Dictionnaire d'hygiène publique et de salubrité, 1852, t. I, p. 15.)
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recherchent dans les pays chauds les stations élevées. Aubert-Roche a signalé avec insistance, lorsqu'il s'agit de s'établir dans les régions équatoriales, la nécessité de choisir les lieux les plus élevés et les plus salubres. L'altitude, nous l'avons déjà dit, est le correctif de la latitude. Dans les contrées tropicales les plus malsaines, les stations élevées et bien choisies procurent aux agglomérations d'hommes de race caucasique un état sanitaire aussi satisfaisant que dans les bonnes résidences des climats tempérés. La Martinique et la Guadeloupe, couvertes de bois et inhabitées dans plus de la moitié supérieure de leur hauteur, présentent dans leur moitié inférieure, qui a 6 à 700 mètres d'élévation sur 6 à 7 kilomètres de largeur, deux étages très-différents quant à la nature du sol, des phénomènes météorologiques et de la salubrité. L'étage inférieur, qui baigne la mer, se compose des parties basses que nous avons reconnues à chaque île, et du littoral des parties hautes; là se rencontrent les caractères les plus prononcés de la constitution palustre du sol : terres alluvionnaires, vaseuses ou argileuses, noyées périodiquement par les eaux pluviales, couvertes ou bordées de palétuviers ; canaux charriant l'eau salée mêlée à l'eau douce ; flaques d'eau saumâtre ou marigots formés à l'embouchure des cours d'eau peu rapides par les flots de la mer; fonds de terre végétale toujours humides et accidentellement noyés par les pluies ; infiltrations souterraines favorisées par un sous-sol calcaire et retenue par une base volcanique : on dirait que la nature a réuni dans cette zone toutes les variétés de marais qui peuvent donner naissance à des effluves miasmatiques. C'est sur les bords de la mer, et la plupart près des embouchures des rivières, que sont situés les villes et les bourgs principaux, et c'est sur les points les plus insalubres des terres, qui sont aussi les plus fertiles, que se rencontrent la plupart des grands établissements agricoles.
A 3 kilomètres environ du littoral et à 300 mètres en moyenne d'élévation commence la zone supérieure des terres cultivées, qui finit aux grands bois ; là, la constitution toute volcanique du sol, l'inclinaison des pentes, la profondeur et la rapidité des cours d'eau excluent toute idée d'influence marécageuse. Aussi la Guadeloupe possède- t-elle dans les montagnes, à 550 mètres d'élévation, un grand établissement militaire et un hôpital qui rendent les services les mieux constatés pour la convalescence et la prophylaxie des endémoépidémies dont sont frappées si cruellement les garnisons du littoral ; la Martinique, qui n'avait fait jusqu'ici que des essais de camps de préservation, en possédera bientôt un dans la position la plus favorable. Cette dernière colonie possède dans ces sites élevés plusieurs établissements d'eau minérale où les malades trouvent à ajouter aux bienfaits d'un air salubre le traitement médical qui convient le mieux à leurs maladies chroniques.
Entre le camp Jacob et les basses terres, le thermomètre n'accuse qu'une différence de 5 degrés thermométriques. On y compte 1/5 de jours pluvieux de plus et un quart d'eau météorique de plus ; l'humidité relative y est un peu plus prononcée, mais corrigée par des vents d'est plus constants et plus
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forts : il n'en faut pas plus pour soustraire l'Européen aux influences énervantes du climat des tropiques, pour lui procurer, dit Dutroulau (1), les sensations vivifiantes d'un printemps éternel d'Europe, et l'abriter contre les endémo-épidémies si funestes qui sévissent sur le littoral.
Tant que les nouveaux venus ne participent pas encore à la débilité naturelle des indigènes, tant qu'ils pèchent encore contre !e climat par l'exubérance des forces et par un état trop fibrineux du sang, leur régime doit être moins substantiel, et composé particulièrement d'aliments végétaux ; par là seulement ils échapperont à l'imminence phlegmasiquc qui enveloppe la plupart d'entre eux durant les premiers temps de leur immigration ; qu'ils réduisent à deux le nombre de leurs repas, qu'ils en bannissent le gibier et les condiments incendiaires si recherchés par les marins ; toute surcharge alimentaire a pour conséquence d'élever la chaleur du corps, ce qu'il faut éviter avec soin. La diminution d'appétit et la crainte d'un affaiblissement excessif par l'abondance de la transpiration portent souvent les Européens à recourir à une nourriture excitante; mais ils ne peuvent le faire impunément, car l'apparente langueur des digestions n'exclut pas l'aptitude du canal alimentaire et surtout des gros intestins aux diverses nuances d'irritation et de phlogose. Un régime trop nutritif, trop stimulant, est ici une infraction directe aux lois physiologiques de l'acclimatement, qui ne peut s'effectuer que par la diminution de l'hématose et de la chylification. Il en est de même de l'usage, et, à plus forte raison, de l'abus des alcooliques : c'était naguère un préjugé général parmi les Anglais, qu'à leur arrivée dans les pays chauds, l'emploi des boissons stimulantes était nécessaire pour tonifier la fibre et tempérer les sueurs excessives; cette erreur devait conduire aux excès et faire bien des victimes. Johnson observe que la sobriété tend à renaître dans les Indes par l'expérience même des résultats funestes de l'intempérance alcoolique. Les médecins de notre armée d'Afrique préconisent la nécessité d'une alimentation réparatrice et de la stimulation alcoolique dans nos possessions, qui sont pour la plupart en butte au maléfice de l'impaludalion ; en effet, des troupes presque toujours en action et soumises à beaucoup de fatigues ne sauraient s'accommoder du régime qui convient au colon sédentaire des Antilles et des grandes Indes ; il nous semble néanmoins qu'on oublie quelque peu en Afrique la distinction essentielle à établir, relativement au régime entre les nouveaux venus et les acclimatés; les premiers se trouveront toujours bien, dans les pays chauds, de boire plus d'eau que de vin. L'eau coupée avec du café, l'eau acidulée, la limonade, dont l'excès seul est nuisible, sont les boissons qui conviennent aux Européens pendant la première année de leur séjour aux Indes, dans le Sénégal, etc. La nature leur offre d'ailleurs, pour étancher leur soif, des fruits délicieux, dont le parenchyme est imprégné de sucs acidulés, aromatiques ou
(1) Dutroulau, \Maladies des Européens dans les pays chauds. 2e édition. Paris, 1868, p. 38.
m. lévy. Hygiène, 5e ÉD1T. I. — 34
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sucrés, des oranges, des pastèques, des grenades, des ananas, etc. Si une consommation immodérée de ces produits peut déranger les voies digeslives, donner lieu à des flux bilieux et même à des accidents cholériques, ils conviennent dans une juste mesure, et suivant leurs qualités particulières, à tous les estomacs, à tous les tempéraments. Il importe ici d'établir une distinction entre les immigrants libres, en possession des aises de la vie, et les troupes appliquées aux expéditions, aux travaux de route et de défrichement, etc. Celles-ci ont besoin de boissons toniques et môme stimulantes : dans les circonstances de guerre, rien ne remplace pour le soldat l'usage du vin pris modérément et celui du café; nous avons préservé plus d'hommes en Orient, guéri plus de malingres et de cachectiques avec ces deux moyens qu'à l'aide de toutes les richesses du formulaire pharmaceutique. L'usage d'une infusion de café le matin, à jeun, est général aux colonies et en Afrique; Desgenettes l'avait déjà préconisé en Égypte ; l'excitation qu'il produit chez les non-accoutumés ne tarde point à disparaître, et est remplacée par un effet tonique qui aide à réagir contre les influences endémiques.
Le genre d'habillement est indiqué par la mode populaire; dans tous les pays chauds, on peut remarquer le soin avec lequel les indigènes protègent la tête contre l'irradiation solaire : le turban des Orientaux répond complètement à cette nécessité; le burnous de l'Arabe, le caban du Moréote et du pâtre corse sont inunis d'une espèce de capuchon qui sert au même usage. D'amples ceintures devront entourer de leurs replis moelleux le ventre, qui est dans ces pays la partie la plus sujette à ressentir l'effet des variations de température comme les organes thoraciques le sont dans les climats froids. Ces ceintures sont plus utiles, si elles couvrent immédiatement l'abdomen* que si elles sont appliquées sur le pantalon. Aux étoffes de toile on substituera le coton et la laine. Rochoux attribue en partie la diminution de la mortalité dans les Antilles à l'introduction des vêtements de drap. Les habits de coton, mauvais conducteurs du calorique, isolent la surface cutanée du milieu ambiant; ils ne transmettent pas au corps l'impression des températures excessives, et quand celles-ci s'abaissent brusquement jusqu'au froid, ils lui conservent sa chaleur propre; ils sont préférables à la flanelle, qui devient lourde par l'imbibition de la sueur, et qui irrite parfois la peau jusqu'à provoquer des éruptions. Johnson assure qu'on modère lé flux de la peau en reprenant plusieurs fois les vêtements qu'on a fait sécher après leur imprégnation par la sueur : singulier précepte qui ne conduit qu'à la malpropreté et aux irritations de la peau (gale bédouine, interlrigo des aisselles, érythèmes). L'exercice qui active la circulation et le mouvement centrifuge des fluides est évidemment nuisible; durant les heures les plus brûlantes de la journée* les indigènes s'enferment dans leurs demeures* où ils entretiennent, par des courants et par l'évaporation, une agréable fraîcheur : c'est un exemple de plus à imiter. Les nouveaux venus dédaignent ces habitudes d'indolence instinctive; ils bravent le soleil, s'agitent, se fatiguent; or, cet exercice
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ntempeslif contribue certainement à la mortalité qui les frappe. Ainsi a uccombé à la Vera-Cruz le médecin en chef du corps expéditionnaire fransçais, LudgerLallemand. Nous avons observé en Grèce et en Corse l'avantage de 'a réclusion des troupes pendant les heures de la plus \ive insolation. Que la nature des travaux puisse contrarier, empêcher l'acclimatement, on ne saurait le nier, et dans les entreprises de colonisation, il faut tenir compte de ce fait. Entre les deux lignes isothermes de 18 degrés centigrades, il est difficile que l'Européen s'applique à la culture du sol, si ce n'est sui des points où l'altitude compense en partie l'action solaire. Appeler, comme on l'a fait, des Alsaciens, des Bretons, des Suisses, à défricher les terres d'Afrique, à remuer sons un soleil ardent, nue énorme épaisseur de détritus Organique qui constitue en partie l'humus vierge des vallées, c'est compliquer l'expérience de l'acclimatement, c'est la fausser; par ce mol aucun esprit sensé n'a jamais entendu la transition immédiate d'un climat à un autre beaucoup plus chaud, ave; les mêmes habitudes, les mêmes travaux, la môme mesure et le même mode d'activité ; encore moins l'application d'un ramassis d'ouvriers et d'oisifs de nos grandes villes de France à la profession agricole en Afrique. Nous avons eu mission d'inspecter l'état sanitaire des colonies agricoles de la province de Constantine (1851) et les enquêtes auxquelles nous avons procédé sur les lieux, nous autorisent à dire que les tentatives de colonisation n'ont pas été réglées de manière à pouvoir fournir des arguments contre la possibilité de l'acclimatement.
Même sous les tropiques, si la grande culture de la terre ne semble pas réservée à la race européenne, on ne saurait lui refuser, d'après Dutroulau, la faculté de se livrer sans danger à un travail quelconque de la terre. A la Réunion, les petits blancs descendants des premiers colons de l'île, et retirés dans les montagnes de l'intérieur, où ils ne se marient qu'entre eux, cultivent eux-mêmes leurs (erres; dans les hauteurs des Antilles, les petits habitants et les troupes s'adonnent sans inconvénient à des travaux de jardinage et de route. Au témoignage du général Dongelot (1), le travail est favorable à la santé des troupes, même pendant les heures les plus chaudes du jour. Les travaux de fortifications exécutés en 1840 et dans les années suivantes au fort Bourbon, à la Martinique, aux Saintes et à la Guadeloupe ont profité à la santé des militaires européens, dans les lieux secs à la vérité, mais si peu élevés que l'ardeur du soleil n'en était point atténuée, et malgré le règne de la fièvre jaune dans toute son intensité. En 1854 et 1855, pendant que la fièvre jaune ravageait la Basse-Terre (Guadeloupe), la garnison fui employée pendant les deux saisons à refaire la route qui conduit au camp Jacob, échelonnée dans des postes dont un ne contenait pas moins de 80 hommes; ces travaux avaient lieu de six à dix heures du matin et de trois à six heures du soir; il n'y eut que deux cas de fièvre jaune dans le poste le plus élevé, sur des
(1) Godineau, De l'hygiène publique aux Antilles françaises, thèse. Montpellier, 484/1, in-4.
hommes qui venaient de la Basse-Terre. Il est juste de noter, avec Dutroulau, que les opérations s'exécutaient sur des terrains en pente, sur des plateaux élevés et dégarnis de toute végétation.
La rosée et la fraîcheur pénétrante des soirées ne sont pas moins à craindre ; aussi convient-il de se coucher de bonne heure. Les lits composés de matelas de crins seront exhaussés au-dessus du sol ; on les remplacera utilement par l'innovation anglaise des cadres supendus en forme de hamacs; une gaze les défendra contre les insectes. L'insomnie est l'un des tourments des Européens. Leur rendre le sommeil, dit Andral, c'est mettre en leur faveur une grande chance de santé. Les bains froids pris le soir y disposent; ils ne sont pas moins indiqués pendant le jour pour modérer la transpiration, pour débarrasser le corps d'un excès de calorique qui l'accable, pour l'habituer à l'impression du froid dans un climat où les mutations atmosphériques sont fréquentes; mais il faut en user avec circonspection ; l'immigrant s'en abstiendra dans les premiers temps, surtout s'il craint l'eau froide, afin d'épargner à ses fonctions cutanées une brusque perturbation ; le bain chaud doit toujours être proscrit ; c'est donc le bain dégourdi, de douze à quinze minutes qui, pris deux fois par semaine, lui sera une pratique aussi utile qu'agréable (Dutroulau) : il en abaissera graduellement la température en même temps que la durée, jusqu'à le prendre frais; à cette limite de tolérance, mieux vaudra le prendre à ciel découvert, dans une rivière, dans un bassin à eau courante, et si l'eau douce fait défaut, dans la mer, où il ne restera que deux à cinq minutes. L'heure opportune dans la saison chaude est le matin avant dix heures, dans la saison froide le soir avant six heures. Une pratique prudente du bain froid, et, à défaut du bain, l'immersion dans une baignoire ordinaire ou la douche de toilette, est dans les régions tropicales un des moyens les plus efficaces qu'on puisse opposer aux impressions trop vives du climat et aux émanations morbifiques des sols insalubres, réserves faites pour les antipathies ou les cas d'intolérance individuelle. (Dutroulau.)
Quand l'immigrant commence à présenter les signes de l'acclimatement, son régime alimentaire exige des modifications : il ne s'agit plus de réprimer l'essor de la vie nutritive ; il faut songer à prévenir l'épuisement des forces, le relâchement des tissus, la dissolution des fluides. Le moment est venu de rendre l'alimentation plus excitante, moins ténue ; la langueur des fonctions digestives exprime alors l'atonie de cet appareil. Mais encore ici des ménagements sont nécessaires. Ne passez point subitement de la sobriété au luxe des repas abondants et toniques; tenez compte d'ailleurs des maladies qui ont existé antérieurement, et qui ont laissé peut-être dans les organes digestifs, des traces de phlegmasies promptes à se rallumer. Dans les pays chauds, mais variables et marécageux, les aliments doux, féculents, les végétaux, la volaille, les œufs, le poisson, peu de gibier, du vin généreux en petite quantité : tel est le meilleur régime à suivre. Les vins de Provence et du Roussillon, qui sont distribués aux troupes dans nos colonies, sont trop chargés d'alcool. A une
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époque plus avancée de l'acclimatement, quand la fusion de l'Européen et du créole est presque complète, la stimulation alimentaire pourra être portée plus loin; mais, malgré l'autorité de Bajon, nous n'oserions conseiller les aliments pimentés, les boissons toniques, les vins généreux, le tafia, comme bases du régime des acclimatés ; fût-il vrai, comme le raconte le voyageur Péron, que les naturels de l'île de Timor se préservent de la dysenterie par l'usage des épiceries et par la mastication habituelle du bétel (1), nous nous garderions de renouveler aux nouveaux venus dans ces parages le précepte de Salerne :
Dum Romse fueris, romano vivite more.
Ceux qui résistent à ce régime incendiaire, dit Forget (2), font parade d'impunité, tandis que les victimes ne reviennent pas témoigner de leurs erreurs. La sagesse veut que les acclimatés se rapprochent du genre de vie des indigènes, mais non qu'ils en adoptent les vices, les excès ou les ignorantes routines, dont un régime trop stimulant n'est pas la moins funeste.
La durée de la transformation organique, dont le terme est l'acclimatement, nous semble difficile à préciser. Rochoux la porte au moins à deux ans révolus. Rufz a vu la fièvre jaune attaquer, au début de l'épidémie de 1838, des personnes qui se trouvaient à la Martinique depuis trois à dix ans ; mais elles furent moins gravement affectées. Desgenettes fixe à deux ans la révolution de l'acclimatement à l'égard de la peste d'Égypte ; dans les parages des Antilles, Lind promet ce bénéfice au bout d'un an aux matelots qui ne quittent presque jamais la mer. D'après Périer (3), une ou deux années de séjour en Algérie modifient l'homme assez profondément pour qu'il ait désormais toutes les chances en sa faveur, s'il n'a pas été gravement malade jusqu'à ce moment; s'il a déjà beaucoup souffert, l'avenir lui prépare des épreuves plus redoutables encore ; car il ne saurait espérer contre les rechutes et récidives des maladies locales (diarrhée, dysenterie, fièvres paludiques) l'espèce d'immunité qui résulte communément des attaques de la fièvre jaune, de la peste, probablement aussi des fièvres éruptives et des lièvres typhiques ; au contraire, les premiers accès de fièvre intermittente ou rémittente disposent l'organisme à la répétition des mêmes accidents, et chaque retour fébrile augmente la détérioration générale et accélère la cachexie. Au demeurant, il serait hasardeux de déterminer la période exigée pour l'appropriation de l'organisme aux influences d'un milieu nouveau ; les conditions hygiéniques, la prudence des nouveaux venus, leur force morale, les habitudes, sont les régulateurs de cette
(1) Mélange très-âcre, composé ordinairement avec la feuille d'une espèce de poivrier, une assez grande quantité de feuilles de tabac, de la chaux vive et de la noix d'arec. (Voyez Mérat et Delens, Dictionnaire de matière médicale et de thérapeutique générale, Paris, 1829, t. I, p. 583.)
(2) Forget, Médecine navale, t. I, p. 336.
(3) Périer, Hygiène de l'Algérie, Paris, 1847.
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transformation; la diversité des lieux et leur mesure ou leur nature d'insalubrité en décident la marche et l'issue, L'équilibre avec les modificateurs météoriques du climat s'établit avant l'épuisement des influences accidentelles qu'il comporte, et dont la plus constante, la plus dangereuse, la plus opiniâtre, n'est autre que l'intoxication palustre. Dans les contrées qu'elle infecte, point de garantie stable, point de sécurité à échéance fixe. Dans l'Algérie, des individus épargnés par les premières épidémies sont atteints à une époque où ils s'en croyaient définitivement à l'abri; aux États-Unis d'Amérique, on a étendu jusqu'à neuf ans de résidence non interrompue le temps nécessaire pour la préservation de la fièvre jaune à son plus haut degré.
L'acclimatement s'obtient, tantôt sans maladie ni souffrance, tantôt après des troubles fébriles,, une dysenterie, une hépatite, un commencement de cachexie. Dans les contrées chaudes et marécageuses, c'est parles accidents aigus ou lents de l'impaludation que passe le nouveau venu. Le mode d'acclimatement le plus heureux est celui qui assimile graduellement le colon aux indigènes, sans secousse grave ni souffrance apparente ; il blêmit, perd son embonpoint, une partie de ses forces ; ses traits se rident ; il vieillit et tend au repos ; cette sorte d'atonie générale s'étend, quoiqu'à un faible degré, à ses facultés intellectuelles et morales ; il a adopté les mœurs locales ; il a subî, comme on l'a dit, une sorte de créolisation. Il y a des organisations qui ne peuvent se plier aux influences du nouveau climat; si elles ne sont enlevées parla catastrophe d'une affection suraiguë, elles se consument lentement, et livrent presque toujours au scalpel les vestiges d'une lésion chronique du foie ou du canal digestif.
L'acclimatement se perd par suite d'absences prolongées ; en d'autres termes, l'organisme change ses allures, suivant les modificateurs qui agissent sur lui; les créoles qui sont envoyés dans un âge tendre en France, les colons éloignés depuis douze à quinze ans rentrent dans les conditions de l'Européen inacclimaté, et, à leur retour dans les pays chauds, ils redeviennent tributaires des endémies qui y régnent. Il n'en faut pas déduire l'indication de n'accorder aux soldats acclimatés d'Afrique et des colonies que des congés d'une durée assez courte pour ne point les exposer à perdre le bénéfice de l'acclimatement. Le séjour en Europe leur sera toujours une occasion de retrempe et de réfection salutaire. Les hauteurs des îles volcaniques de nos Antilles, refuge précieux pour les Européens contre l'insalubrité des basses terres, ne leur procurent aucune immunité persistante au delà delà durée de cette ascension ; redescendus dans les villes du littoral, ils retombent sous l'imminence des endémo-épidémies comme s'ils arrivaient d'Europe; ces stations privilégiées les en préservent tant qu'ils y demeurent ; malades, ils s'y rétablissent ; mais en les quittant ils rentrent dans les conditions de l'immigrant. L'acclimatement assimile l'immigrant aux indigènes sous le rapport pathologique ; il devient sujet aux mêmes maladies, passible des mêmes influences. Avant cette époque, les phases de sa santé alternaient avec celles de la santé des indigènes : le printemps, froid, humide et dangereux pour ces derniers, produisait sur lui la sensation iuof-
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fcnsive d'une chaleur modérée; il tombait malade en été qui est une saison salubre pour les indigènes; réduit à leur niveau physiologique par un séjour prolongé, il endure les chaleurs estivales, et comme eux il redoute le vent de mort (nord), qui leur jette au printemps nombre de phlegmasies intenses. Dans une même contrée, l'acclimatement peut offrir des conditions diverses en rapport avec les conditions propres des localités, de telle sorte que le colon, équilibré avec les influences d'une province, ne pourrait sans risque émigrer dans une autre; chaque station, chaque résidence a son type d'insalubrité et sa spécialité pathogénique ; l'habitant d'Alger, qui se rend à Bône, doit redouter plus particulièrement les fièvres graves; s'il se dirige vers Oran, c'est la dysenterie qui d'abord le menace ; s'il s'élève sur les ondulaiions de l'Atlas, autre imminence morbide qui, suivant l'altitude, se rapproche de celle des climats tempérés chauds et tempérés froids. Pour les enfants, le danger est encore plus grand, comme nous l'avons vu ; mais leur mortalité en Afrique lient en partie, dans certaines classes de la population, au défaut d'appropriaiion du régime, au manque de soins hygiéniques, à l'incurie des parents. On a remarqué qu'elle est généralement beaucoup moindre chez les enfants des Israélites; les esprits prévenus n'y voient qu'affaire de race, et. d'une race qu'ils outragent ; l'observateur impartial fera la part des verlusde famille et de la sollicitude des parents juifs pour leurs enfants.