CHAPITRE XIX SYPHILIS RÉNALE
Parmi les manifestations rénales de la syphilis, l'intérêt se concentre aujourd'hui sur la néphrite subaiguë de la période secondaire. Cette néphrite mérite une description qui l'individualise au même titre que la néphrite scarlatineuse et la néphrite paludéenne, en la détachant de l'ancien groupe des néphrites parenchymateuses. Sans omettre les autres variétés de la syphilis rénale, c'est donc à cette forme que ce chapitre sera plus particulièrement consacré.
Les rapports qui unissent les affections des reins avec la syphilis ont été méconnus pendant longtemps. Wells et Blackall, au commencement du siècle, avaient émis l'opinion que l'albuminurie observée chez les syphilitiques était la conséquence du traitement mercuriel qu'on leur imposait.
Rayer, le premier, formula d'une façon très catégorique une doctrine entièrement différente. « J'ai vu des cas, dit-il, où l'influence de l'affection vénérienne constitutionnelle m'a paru si frappante que je n'ai pas hésité à attribuer, au moins en grande partie, le développement de la maladie des reins à la cachexie vénérienne. » L'auteur compare V action de la syphilis à celle des scrofules et de la phtisie pulmonaire, comparaison d'autant plus exacte que les observations citées par lui ont certainement trait à la dégénérescence amyloïde. Il réfute l'opinion de Wells, de Blackall, de Gregory, sur l'effet produit par les préparations mercurielles, et fait remarquer que, chez les doreurs atteints de tremblement, les hydropisies avec urines coagulables ne s'observent qu'avec une extrême rareté.
Cette idée d'une néphrite, due à l'élimination du mercure, a été reprise tout dernièrement par Gûntz et repoussée par Mauriac qui cite plusieurs observations de syphilitiques atteints de néphrite sans avoir été soumis à aucun traitement.
(*) Tuffier. Contribution à l'étude de l'intervention chirurgicale dans la tuberculose du rein. Soc. de chiv., 1890. — Albarran. Traité de chirurgie. Le Dentu et Delbet.
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MALADIES DU REIN ET DES CAPSULES SURRÉNALES
Désormais cette question paraît résolue, on peut affirmer que le mercure pris à doses thérapeutiques ne peut causer de désordre sérieux du côté des reins et qu'il y aurait grand préjudice pour les malades à les priver de l'action résolutive de ce médicament. Frerichs, comme Rayer, considère que les lésions rénales de la syphilis sont d'ordre cachectique.
Il y a quarante ans à peine que l'attention des médecins fut attirée sur les manifestations précoces de la syphilis sur le rein. Perroud, de Lyon, fit connaître, en 1867, deux observations d'albuminurie syphilitique; Descoust ('), dans sa thèse, signale l'apparition d'une albuminurie abondante chez un malade atteint de syphilis au cinquante-troisième jour de la maladie. Drysdale, de Londres, un an plus tard, publie des observations du même genre ; Négel (2) rassemble les faits connus et en ajoute de nouveaux. Il cite entre autres les travaux de Bamberger (1879), de Wagner (1880), de Weigert, les observations de Coupland (1876), le mémoire de Barthélémy (1881) et la thèse de Cohadon (1882). L'année suivante (3) nous publiions une observation de néphrite syphilitique avec examen histologique détaillé des lésions glomérulaires. Mauriac (4) rapporte de plus dans son travail que vers 1 869 il eut occasion de donner des soins à un syphilitique atteint d'albuminurie pendant la période secondaire à une époque très voisine de l'accident primitif. Le malade mourut quelques mois après du fait de ses lésions rénales. Bientôt de nouvelles observations vinrent confirmer cette idée d'une néphrite précoce en rapport avec la syphilis (s).
En tenant compte de. tous les documents publiés sur la matière on peut admettre que la syphilis se manifeste sur le rein :
1° Par une néphrite affectant une allure rapide et survenant au moment de la période secondaire ;
2U Par une néphrite tardive en rapport avec la cachexie syphilitique ; c'est, nous le savons, une des formes de la dégénérescence amyloïde ;
5° Par les gommes.
A ces trois catégories de lésions rénales Négel en ajoute deux autres :
4° La syphilis rénale du nouveau-né et de l'enfant ; 5° La syphilis héréditaire tardive.
Nous n'avons encore que des documents bien incomplets sur ces dernières variétés de lésions. Klebs pense que la syphilis rénale intra-utérine n'est pas aussi rare que bien des auteurs le supposent. Les reins sont pâles et fermes; à
(') Descoust. De V albuminurie survenue dans le cours des accidents secondaires de la syphilis. Thèse de Paris, 1878.
(*) Négel. De la syphilis rénale. Thèse de Paris, 1882.
(3) Cornil et Brault. De l'inflammation des glomérules dans les néphrites albumineuses. In Journal Robin, 1883, obs. IV.
(4) Mauriac. Syphilose des reins. Arch. gén. de méd., 1886. — Syphilis tertiaire et héréditaire, 1890, p. 285 et suiv.
(5) Dieulafoy. Néphrite syphilitique. Syphilis tertiaire du rein. Clin. méd. Hôtel-Dieu, 1898. — E. Theille. La néphrite syphilitique secondaire. Thèse de Paris, 1898. — G. Delamare. La syphilis rénale. Bévue gén. Gaz. des hôp., 1900. — M. Rutten. Néphrite subaiguë au cours de la syphilis secondaire. Thèse de Paris, 1900.
SYPHILIS RÉNALE. 665
la surface, ainsi que sur les coupes, on aperçoit des nodules blanchâtres qui occupent la substance corticale et une partie de la substance médullaire. Le foie peut être gros et creusé de larges fissures.
Beer, Virchow, D. Mollière, Négel, Potain, décrivent des lésions analogues. Lancereaux rattache à la syphilis une dégénérescence granulo-graisseuse des tubuli accompagnée d'une prolifération du tissu conjonctif.
Klebs et Parrot indiquent la présence de noyaux blancs dans le rein des nouveau-nés atteints de syphilis héréditaire ; ce sont de véritables gommes rénales dont nous avons pu étudier un spécimen chez un enfant qui succomba peu de jours après sa naissance. 11 existait dans le rein un gros bloc blanchâtre un peu élargi à sa base, ressemblant à un infarctus et que l'examen microscopique montra, formé par une inflammation très serrée semblable à celle de la pneumonie interstitielle syphilitique, la pneumonie blanche de Virchow. Dans la plupart des cas ces altérations rénales sont latentes et ne présentent aucun signe pathognomonique. Négel admet cependant que les enfants peuvent mourir d'intoxication urémique ou tout au moins de lésions rénales dont la plus importante est la dégénérescence amyloïde.
On ne cite guère que l'observation de Bradley où la guérison fut obtenue. Il s'agissait d'un enfant de quatre mois ayant présenté de l'œdème, de l'anasarque avec albuminurie, en même temps que des manifestations syphilitiques très nettes de la peau. Cet enfant fut soumis au traitement spécifique; au bout de trois semaines les urines étaient redevenues normales, l'anasarque avait disparu et l'éruption cutanée ne laissait plus de traces.
Quant à Tinfluence de la syphilis héréditaire tardive ('), elle était encore douteuse il y a quelques années, car elle reposait sur deux observations très discutables de Coupland où sont relevées les lésions des néphrites avec gros reins, et les affirmations de Mahomed, Ewart et Moore qui disaient avoir observé l'association de l'atrophie du rein rouge granuleux et contracté et delà dégénérescence amyloïde. Les observations de Lecorché et Talamon(2), celle de Hutchinson, citée par Chauffard, démontrent bien la réalité de l'atrophie rénale.
Cependant Bartels rapporte l'observation d'une jeune fille dont le père mourut syphilitique. La jeune malade atteînte d'anasarque et d'ascite depuis plusieurs mois avait des jambes beaucoup trop longues proportionnellement aux cuisses : les deux tibias présentaient une forte courbure à convexité antérieure, de sorte que leur bord antérieur faisait une très grande saillie sous la peau. Sous l'influence de l'iodure de potassium l'hydropisie et l'ascite disparurent, l'albumine persista. Trois ans plus tard, et malgré le traitement, les os du nez furent éliminés en partie, la surdité devint complète, puis les symptômes s'amendèrent et cinq ans après seulement, on ne trouva plus d'albumine dans l'urine, toutes les lésions se dissipèrent ; la rate, volumineuse et débordant les fausses côtes au début du traitement, était de volume ordinaire et avait repris sa situation.
Nous avons observé un cas fort net d'hérédo-syphilis auquel nous avons déjà fait allusion (voir chap. XVII) chez une jeune fille qui avait un effondrement de
(') A. Fournier. La syphilis héréditaire tardive, 1886, et Congrès de damât, cl syphil., 188!>. ('-) Lecorché et Talamon. Traité de Valb. et du mal de Brighl, 1888.
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la cloison nasale et une forte albuminurie depuis plusieurs années. Elle dut faire plusieurs séjours à l'hôpital, en particulier aux Enfants-Malades, lors de sa première poussée d'albuminurie. Elle mourut au bout de plusieurs mois dans un état de cachexie extrême avec albuminurie persistante et œdème généralisé. Les reins étaient amyloïdes.
Bartels ajoute que la forme de la syphilis héréditaire que l'on connaît à Kiel sous le nom de mal de Dithmarsch produit souvent des ulcérations qui amènent des destructions étendues de la peau et des os et donnent assez souvent naissance à la dégénérescence amyloïde. L'observation qu'il cite où l'on retrouve la déformation si caractéristique des tibias en lame de sabre est considérée par lui comme un exemple de dégénérescence amyloïde de la rate et des reins terminée par guérison.
Chez l'adulte on doit passer en revue les néphrites de la période secondaire, la dégénérescence amyloïde et les gommes.