LA MALADIE ET L'AFFECTION
l'état normal. Mais, quand la cause pathogène continue à agir, la santé ne peut se rétablir que s'il se produit un équilibre nouveau; il faut une adaptation et, par conséquent, une modification profonde du système primitif, et le nouveau mode d'existence ne paraîtra normal que si la force morbide continue à agir. Qu'à un moment donné son action cesse, l'être ainsi modifié, replacé dans les conditions premières, perdra de nouveau l'équilibre; il y aura rupture de la nouvelle concordance, et la suppression de la cause morbide ramènera une maladie. Ce résultat, que la théorie nous fait admettre, se trouve fréquemment réalisé en clinique : Un homme fait des excès de boisson ; au début l'alcool détermine divers troubles, l'ivresse par exemple; peu à peu, l'équilibre se rétablit et l'usage quotidien du toxique est parfaitement supporté; qu'on vienne alors à supprimer brusquement l'agent morbifique, aussitôt le nouvel équilibre est rompu, il se déclare des accidents de delirium iremeyis que l'alcool peut conjurer.
Il est bien certain que les changements vitaux survenus sous l'influence d'une cause morbifique persistante ne sont pas, en général, favorables à l'organisme atteint. L'adaptation aux conditions nouvelles est une concordance de nécessité, aboutissant à la production de troubles fonctionnels ou de lésions anatomiques qui pourront survivre à la cause morbide et devenir le point de départ de nouveaux accidents.
Supposons par exemple un homme atteint d'une infection. La présence des toxines microbiennes dans l'intérieur de son organisme suscitera diverses réactions anomales, notamment des modifications nutritives ; il pourra en résulter des lésions anatomiques qui continueront à évoluer après la suppression de la cause. Ce sera, par exemple, une altération valvulairc, une néphrite ou une cirrhose. Or ces lésions pourront rester latentes pendant un temps plus ou moins long et se traduire, après plusieurs années, par de l'asystolie, de l'angine de poitrine, de l'albuminurie, de l'ictère ou de l'ascite. Ailleurs on verra survenir des modifications de la nutrition cellulaire; ainsi se constituent les diathèses, qui souvent sont des suites de maladies infectieuses ou toxiques et qui, une fois développées accidentellement, peuvent se transmettre par hérédité.
Dans les cas de lésion valvulairc, de néphrite ou de cirrhose, devonsnous dire qu'il s'agit de maladies? On peut objecter que l'altération valvulairc, par exemple, si elle ne donne aucune réaction apparente, ne constitue qu'une lésion; elle ne représente une maladie que si elle provoque de la toux, de la dyspnée, de l'angoisse précordiale, c'est-à-dire si elle suscite des troubles morbides. On arrive ainsi à cette conclusion bizarre que la cardiopathie, suivant des circonstances d'une importance secondaire, méritera ou ne méritera pas le nom de maladie.
Cette confusion disparaît si l'on tient compte de l'élément primordial, du primum movens de toute la série morbide, de la cause efficiente.
Ainsi, dans l'exemple cité ci-dessus, supposons que la cause ait été une infection, la fièvre typhoïde, par exemple ; le microbe, par ses toxines,
INTRODUCTION A L'ÉTUDE DE LA PATHOLOGIE GÉNÉRALE
suscite une série de réactions qui se traduisent d'abord par une évolution aiguë; c'est la dothiénentérie ; puis survient une guérison apparente. En réalité, la nutrition modifiée sur certains points se fait sur une nouvelle base; il n'y a, sans doute, aucun trouble appréciable; niais l'évolution morbide n'en continue pas moins, et si, après des années, on trouve une cardiopathie, celle-ci ne représente qu'une suite lointaine de l'infection antérieure; c'est une lésion consécutive, un trouble à longue échéance. Mais, dans quelques cas, le plus souvent peut-être, on constate la lésion valvulaire et l'on est dans l'impossibilité de remonter à sa cause. Il est donc important de bien distinguer les deux processus, et par conséquent de leur appliquer deux dénominations différentes. Or nous possédons justement deux termes qui n'ont pas toujours été employés dans le même sens, mais que nous pouvons conserver à la condition d'en préciser la signification : ce sont les mots maladie et affection. La maladie représentera toute l'évolution morbide, depuis son origine première jusqu'à ses dernières manifestations ; l'affection désignera les lésions ou les troubles actuels et leurs conséquences, abstraction faite de leur origine. Dans l'exemple cité plus haut, nous dirons maladie infectieuse et affection cardiaque.
Si l'on adopte cette façon de parler, qui nous semble assez rationnelle, on arrivera à conclure qu'il n'y a pas de maladies d'organes; on ne devra pas dire : maladies du foie, du cœur, du système nerveux; il faudra dire : affections du foie, du cœur, du système nerveux ; car les maladies, les lésions ou les troubles fonctionnels ne sont jamais d'origine interne; il existe toujours une cause externe, qui peut nous échapper, mais que l'induction scientifique nous force d'admettre. Les troubles nutritifs héréditaires ne font pas exception à cette loi : il peut sembler au premier abord que les cellules sont nées avec une nutrition particulière qui les pousse vers un désordre morbide; on pourrait penser que, dans ce cas, la maladie est une production de l'organisme, il n'en est rien en réalité : la nutrition vicieuse, qui caractérise la diathèse, est la résultante des influences extérieures auxquelles les parents ont été soumis. On peut donc toujours remonter, au moins théoriquement, à une cause externe ayant agi sur l'être malade, ou sur ses générateurs.
La distinction que nous avons dû établir entre la maladie et l'affection est analogue à celle que Bazin avait admise. On a vivement critiqué, sur ce point, la doctrine de l'illustre dermatologiste. Dans un article d'ailleurs fort remarquable, Maurice Raynaud(1) soutient que Bazin emploie ces deux mots dans un sens différent de celui qu'on leur attribue habituellement. Il en résulte, dit-il, une confusion d'autant plus grande que certains auteurs, Bouchut et Hecht, entre autres, leur imposent une signification justement inverse.
Aujourd'hui le mot « affection » a trois sens différents :
Celui que lui donne Bazin, et qu'on trouve déjà dans Sprengel : L'affec-
(') Maurice Raynaud, art. Maladie, Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques , t. XXI, p. 508. Paris, 1875.