MOYENS D'ÉTUDE DE LA PATHOLOGIE
séculaire qu'avaient élevé les patientes observations des cliniciens. Opposer la médecine clinique et la médecine expérimentale, comme on l'a fait si longtemps, comme on le l'ait encore quelquefois, c'est continuer l'ère des luttes stériles; réunir leurs efforts, c'est marcher dans la voie du progrès. Aussi, quelles que soient nos tendances personnelles, cliniciens ou expérimentateurs, ne pouvons-nous que gagner à l'union de la clinique et de l'expérimentation. Les médecins ont fini par comprendre ces vérités ; on n'a plus à lutter aujourd'hui contre l'opposition systématique des retardataires ou le zèle irréfléchi des néophytes.
L'observation et l'expérience, voilà les deux grandes méthodes que nous devons employer. La première s'applique surtout à l'étude de la clinique, la seconde aux recherches du laboratoire.
Il ne faut pas croire pourtant que le clinicien se borne au rôle d'observateur. L'expérience n'étant qu'une observation provoquée (Cl. Bernard), le médecin en fait souvent, parfois à son insu. On fait une expérience quand on recherche la glycosurie alimentaire, quand on étudie le contenu de l'estomac, quand on administre un médicament. Il est vrai que, dans la plupart des cas, le médecin enregistre simplement des observations ou des expériences fortuites. Son rôle consiste à savoir profiter du fait qui est mis sous ses yeux et à reconnaître ce qu'il cache de nouveau. Mais l'observation peut rester isolée et le médecin attendra vainement un deuxième cas qui lui permette de mieux comprendre ou de compléter les premières notions qu'il aura acquises. L'observateur est à la merci du hasard, le seul auxiliaire qu'il possède; il ne peut provoquer ni rappeler les phénomènes qui l'intéressent; il doit attendre qu'ils se représentent accidentellement. C'est ce qui met un obstacle aux recherches et retarde le développement des sciences d'observation.
L'expérimentateur a le grand avantage de pouvoir toujours reproduire un phénomène, quand il a établi dans quelles conditions il se manifeste, c'est-à-dire quand il en a reconnu le déterminisme. Il peut donc répéter ses recherches, vérifier celles des autres, mettre à profit les précieux résultats de la méthode comparative. Rien de décevant, à ce propos, comme l'expérimentation thérapeutique pratiquée sur l'homme; un médicament abaisse la température, modifie favorablement l'évolution d'une maladie, enraye le développement d'une complication, est-ce bien à ce médicament qu'il faut attribuer tous ces effets favorables? Que serait-il arrivé si l'on avait laissé agir la nature? Combien il faut entasser d'observations pour pouvoir se faire une opinion sérieuse! Combien on se prépare de désillusions quand on se borne à une étude sur l'homme ! A peine s'il est besoin de rappeler le nombre incalculable de médicaments qui semblaient justifier les plus grandes espérances et n'ont pas tardé à sombrer dans un éternel oubli.
On ne saurait donc demander trop de renseignements à l'expérimentation. Les travaux du laboratoire représentent aujourd'hui le complément indispensable de toutes les études médicales, mais ils rendent d'autant
INTRODUCTION A L'ÉTUDE DE LA PATHOLOGIE GÉNÉRALE
plus de services qu'ils visent davantage le côté clinique de la médecine. « La première condition pour faire de la médecine expérimentale, c'est d'être d'abord médecin observateur, c'est de partir de l'observation pure et simple du malade faite aussi complètement que possible; puis la science expérimentale arrive ensuite pour analyser chacun des symptômes, en cherchant à les ramener à des explications et à des lois vitales qui comprendront le rapport de l'état pathologique avec l'état normal ou physiologique (*). » Après avoir montré le mécanisme des symptômes, l'analyse expérimentale permet souvent de remonter au processus pathogénique et à l'étiologie, c'est-à-dire de déterminer la cause de la maladie. C'est ce que l'on fait couramment aujourd'hui par la recherche des agents microbiens.
L'observation n'est pas le seul point de départ de l'expérience. Parfois on cherche à vérifier une idée théorique ou une hypothèse. D'autres fois enfin on opère un peu au hasard, poussé par une sorte de sentiment vague, par une intuition subite de la vérité. Qui ne connaît l'histoire d'Œrsted s'écriant tout d'un coup que le courant électrique devait avoir une action sur l'aiguille aimantée; de môme en pathologie expérimentale, on fait une mutilation, on injecte une substance quelconque sans soupçonner ce qui pourra se produire. Cette dernière méthode est souvent fort bonne, elle conduit à des résultats intéressants, à la seule condition qu'on sache voir les phénomènes qui se présentent et qui sont d'autant plus difficiles à saisir qu'on ne les attend pas, qu'on ne les a pas prévus.
Si les idées théoriques nous poussent quelquefois à entreprendre des expériences heureuses, elles peuvent aussi entraver considérablement l'investigation. Bien des fois on n'a pas tenté une recherche, parce qu'on la jugeait inutile, absurde ou condamnée d'avance par la doctrine. C'est dans ce sens que des hommes, relativement peu instruits, ont pu avoir des idées originales; leur esprit était dégagé des entraves que nous impose, malgré nous, l'éducation que nous avons reçue. Aussi a-t-on pu voir des savants, adonnés à l'étude de la chimie par exemple, faire des découvertes immenses quand ils ont tourné leurs efforts vers les sciences biologiques. M. Pasteur, malgré son génie, n'aurait peut-être pas accompli la grande révolution qui a bouleversé la médecine, s'il avait été médecin; il n'aurait jamais dit sans doute que l'ostéomyélite était un furoncle des os, assertion qui souleva tant de critiques pour ne pas dire davantage et qui, plus tard, fut reconnue exacte.
Les idées préconçues, outre qu'elles peuvent détourner des recherches originales, peuvent gêner encore dans les expériences qu'on poursuit. L'observateur et l'expérimentateur doivent écouter la nature : ils doivent recueillir tout ce qu'elle leur dit ; ils ne doivent pas rejeter ce qui est contraire à leurs doctrines pour conserver ce qui leur est utile ; c'est ce qu'on fait trop souvent, parfois à son insu. On ne voit pas ce qu'on ne
(*) Cl. Bernard, Loco citato, p. 347.