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CHAPITRE V

Maladies anciennes et maladies nouvelles. — Les types cliniques ; leurs variations actuelles : influence de l'âge, du sexe, du sujet, de la race ; leurs variations dans l'espace : pathologie européenne et pathologie exotique ; leurs variations dans le temps. — Rôle de la civilisation et de l'hygiène. — Sélection naturelle et sélection sociale.

Mutabilité des types cliniques. — La science moderne a établi que rien n'est immuable, que rien n'est fixe dans la nature. Les astronomes nous ont fait connaître les révolutions des systèmes planétaires ; les géologues ont pu suivre, couche par couche, les transformations de notre globe; les naturalistes ont démontré la mutabilité des espèces. Il suffit de regarder autour de soi pour retrouver les traces d'êtres disparus, pour voir se modifier les races existantes. L'homme n'a pas échappé à la loi de révolution; son aspect extérieur, son caractère, son intelligence, ses mœurs se sont transformés peu à peu; il est bien certain que l'homme primitif n'a qu'une ressemblance assez lointaine avec l'homme du xixc siècle.

Les maladies, relevant de l'action des agents externes et des réactions de l'organisme, ont dû forcément se modifier, au fur et à mesure que se transformaient les forces cosmiques et les êtres animés. L'induction conduit à admettre la mutabilité des types cliniques et l'étude historique en donne des preuves nombreuses. De même qu'il existe des êtres fossiles et qu'il se produit des races nouvelles, il y a des maladies qui s'éteignent et des maladies qui se créent.

Ces vérités paraissent bien simples, aujourd'hui que les théories darwiniennes nous ont habitués à envisager la variabilité des manifestations de la vie. Mais il est curieux de remarquer que les anciens observateurs avaient été frappés également de la variation des types morbides et que des philosophes, comme Plutarquc, ont essayé de démontrer qu'il s'engendre des maladies nouvelles (').

Nous ne pouvons citer tous ceux qui ont tenté de porter quelque jour dans l'étude si intéressante et si difficile de la pathologie à travers les siècles. Mais, de tout temps, il s'est trouvé des hommes qui n'ont pas hésité à affirmer l'apparition ou la disparition de certaines maladies : tels furent Ingrassias (2), Sprengel(5), Gruner (*) et surtout Hecke.r(5), le véri-

(*) Plutarque, Œuvres meslées, question neufiesme (trad. Amyot), t. II. p. 224. Paris, 1005.. (-) Ingrassias, De tumoribus prseter naturam, cap. i, p. 205. Neapoli, 1552.

(3) Sprengel, Histoire de la médecine (trad. Jnurdan). t. I, ch. ix. Paris, 1835.

(4) Gruner, Morborum antiquitates. Yratislavise, 1774.

(5) HecSer, Die grossen Volkskrankheiten des Mittelalters (ouvrage publié par llrRsrn) Berlin, 1805.

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table fondateur de la pathologie historique. En France, nous signalerons les remarquables travaux de Bœrsch (*}, de Littré (2) et le savant livre de Ch. Angladaf),

C'est surtout l'étude des grandes épidémies qui peut servir à l'histoire de révolution en pathologie. Malheureusement les comparaisons sont rendues très difficiles par l'insuffisance ou le laconisme des descriptions anciennes. Aussi a-t-on longuement discuté sur chacun des fléaux qui ont ravagé le monde : les uns ont pensé qu'ils apparaissaient à certains moments pour disparaître ensuite; suivant la comparaison de Sydcnham, les épidémies arrivent comme les comètes et, après un certain temps, .s'éloignent pour des siècles ou pour toujours. D'autres observateurs, au contraire, ont cherché à rattacher les épidémies anciennes aux maladies actuelles, particulièrement au typhus et aux fièvres éruptives. La difficulté du sujet justifie toutes les interprétations; mais la lecture des descriptions semble donner raison à ceux qui admettent l'existence de maladies autonomes, ayant duré un certain temps et ayant disparu aujourd'hui.

Nous ne pouvons avoir de renseignements bien nets sur les anciennes épidémies d'Egypte. Moïse ne fait que mentionner la maladie qui frappa un grand nombre d'hommes et d'animaux, 2445 ans avant l'ère chrétienne. La première grande épidémie sur laquelle on possède des documents sérieux est la peste d'Athènes qui sévit 428 ans avant J.-C , et fut décrite d'une façon saisissante par Thucydide (*). C'est probablement la même maladie qui envahit l'Europe au 11e siècle sous l'ère des Antonins (épidémie antonine) et qui, après une nouvelle apparition au me siècle, s'éteignit pour toujours. Il semble prouvé, en effet, que la peste d'Athènes n'a aucun rapport avec la peste à bubons. Celle-ci, qui fut peut-être observée en Libye, en Egypte et en Syrie dès le 11e siècle, atteignit l'Europe au vf siècle; ses ravages devinrent de plus en plus terribles jusqu'au xive siècle, puis elle se restreignit à quelques régions où on la retrouve encore aujourd'hui.

Le mot de peste servait autrefois à désigner toute grande épidémie „ aussi a-t-il été appliqué à des maladies très différentes. A côté de celles dont nous avons déjà parlé, nous pouvons signaler encore la peste noire ou peste de Florence, de 1346 à 1550. Cette infection, qui provenait de lai Chine, dévasta toute la terre, tuant les hommes et les animaux; la mortalité fut extraordinaire; à Florence, du mois de mars au mois de juillet, 600 000 personnes succombèrent (Boccace); à Avignon il y eut 50 000 décès en sept mois. L'épidémie, qui dura trois ans, tua environ 25 millions de personnes, c'est-à-dire le quart de la population européenne, puis s'éteignit et disparut complètement.

(l) Bœrsch, Essai sur la mortalité à Strasbourg'. Thèse de Strasbourg , 1850.

(-) Littré, Des grandes épidémies. Revue des Deux Mondes, 4e sér., t. V, 1836.

("') ÀxGLADA. Etude sur les maladies éteintes et sur les maladies nouvelles. Paris, 1809.

(4) Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponèse (trad. Zévorl), t. I, p. 179. Paris, 1852.

MUTABILITÉ DES TYPES CLINIQUES

De nos jours nous avons observé des faits analogues. Telle fut l'acrodynie, cette maladie bizarre qui frappa Paris et les départements voisins, en 1828; elle se montra en Belgique en 1846; on la retrouve en Crimée en 1854. Puis on n'entend plus parler de cette affection, sur la nature et la cause de laquelle on n'a pu faire que des hypothèses .

Tout en persistant encore, certaines maladies tendent à diminuer de fréquence et à se circonscrire à quelques régions, et on peut espérer qu'elles finiront bientôt par disparaître. L'exemple le plus saisissant nous est fourni par la lèpre ; au xme siècle, on comptait en France 2000 léproseries; il y en avait 19 000 en Europe. Aujourd'hui, la lèpre s'est localisée à quelques contrées; en France, on en trouve encore des cas sporadiques autour de Marseille et de Nice. Enfin, si Ton admet que les Bretons atteints de panaris analgésiques et les Cagots des Pyrénées sont des lépreux, on aura une preuve remarquable des transformations qu'une infection peut subir à travers les âges.

En revanche, il existe des maladies qui ont apparu à une certaine époque et ne semblent pas destinées à disparaître de sitôt. Les fièvres éruptives ont été importées au vic siècle. Si la variole existait déjà en Chiné un millier d'années avant J.-C, elle n'a été mentionnée en Europe qu'en 570 par Marins, évoque d'Avenches (Suisse), et en 580 par Grégoire de Tours ('). La rougeole date; de la même époque et cette dernière maladie semble s'être installée chez nous d'une façon presque définitive. La scarlatine a été signalée, au xvic siècle, par Ingrassias. Enfin la suette tniliaire apparut pour la première fois en Angleterre en 1485; mais les symptômes des premières épidémies étaient bien différents de ceux que présentent les épidémies modernes, dont l'histoire commence au xvmc siècle (suette picarde, 1718-17*25). Aussi quelques savants, comme llecker et Littré, ont-ils nié l'identité des deux maladies.

Si nous passons aux temps modernes, nous trouvons la méningite cérébro-spinale, qui ne commence qu'au xixc siècle. En 1851 , le choléra lit sa première invasion en Europe et, l'année suivante, pénétra en France. Depuis cette époque, il est revenu à plusieurs reprises, conservant toujours le même aspect clinique, mais tendant de plus en plus à s'acclimater dans nos pays et à se localiser sous forme de petits foyers endémiques.

Les maladies infectieuses ne présentent pas toujours les mémos caractères de bénignité ou de gravité. De temps en temps elles peuvent acquérir une malignité extraordinaire : ce fut le cas pour la syphilis au xvc siècle. Le même fait se remarque, à chaque instant, pour la grippe, la pneumonie, la fièvre typhoïde, le typhus, la diphtérie. L'histoire de la scarlatine est, à cet égard, bien instructive. Sydenham, qui donna une description si exacte de cette fièvre éruptive, la considérait comme une affection bénigne, méritant à peine le nom de maladie. Bientôt après, Morton observait une

(l) Grégoire de Tours, Histoire des Francs (trad. Guizot), t. I, p. 296 (le traducteur a désigné la maladie sous le nom de dysenterie, et cette expression se retrouve même dans les éditions récentes, notamment dans celle de 1874).

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épidémie des plus meurtrières qui sévit à Londres de 1672 à 1689. Depuis cette époque, la scarlatine est restée assez grave en Angleterre, tandis qu'en France, après avoir été très redoutable pendant quelques années, elle est devenue relativement bénigne.

On parvient parfois à saisir les conditions qui modifient ainsi révolution des maladies microbiennes. Gomme le fait remarquer Fuster, on doit invoquer les combinaisons indéterminées des causes cosmiques et des influences morales et politiques. 11 est bien certain que l'encombrement, le surmenage, les infractions à l'hygiène et notamment l'usage d'eaux contaminées, expliquent l'explosion et l'apparition soudaine de certaines infections. Mais, si l'on arrive, dans quelques cas, à préciser les conditions étiologiques, on est réduit trop souvent à invoquer, avec les anciens auteurs, la constitution médicale, le génie épidémique. De tout temps on a remarqué que les épidémies meurtrières étaient précédées de perturbations cosmiques; il y avait de grandes variations de pression, de température, des tremblements de terre, des éruptions volcaniques. Virehow espérait même que l'étude approfondie de ces diverses causes conduirait à prédire l'imminence des épidémies comme on prédit les phénomènes météorologiques. Nous sommes loin de cette époque et, pour le moment, nous ne saisissons même pas comment agissent les variations cosmiques. Portent-elles leur action sur les germes pathogènes? Cela n'est guère probable, quand on voit, dans les laboratoires, les microbes supporter sans grand inconvénient le froid et le chaud, l'humidité et le dessèchement, ne rien perdre de leur virulence quand on les soumet à des pressions de 800 et 1000 kilos par centimètre carré, et n'être légèrement atténués qu'à 2 et 5000 ('). 11 est donc plus rationnel d'admettre que les divers troubles atmosphériques agissent sur l'homme et diminuent sa résistance. Suivant les lois biologiques bien connues, les êtres résistent d'autant mieux qu'ils sont moins élevés en organisation; voilà pourquoi les variations cosmiques ont bien plus de prise sur l'homme que sur les bactéries.

La symptomatologïe des maladies épidémiques ou contagieuses n'est pas restée invariable, témoin l'histoire de la grippe : autrefois, on observait des formes catarrhales et des localisations pulmonaires; aujourd'hui on rencontre en même temps des manifestations nerveuses qui parfois sont isolées ou persistent pendant de longs mois après la guérison apparente.

D'autres maladies se sont également modifiées; dans ces dernières années nous avons pu suivre les changements de la pneumonie ; cette infection ne présente plus actuellement une évolution aussi franche qu'autrefois ; sa résolution est beaucoup plus traînante et, plusieurs semaines après la défervescence, on trouve souvent des signes stéthoscopiques qui embarrassent le médecin et font émettre des doutes sur la nature de la pneumonie.

(l) Roger, Action des hautes pressions sur quelques bactéries. Acad. des Sciences, 3 décembre 1894. — Archives de Physiologie, janvier 1895.

MUTABILITÉ DES TYPES CLINIQUES

Ces quelques notions générales nous conduisent à étudier de plus près les conditions, nous n'osons dire les causes, qui impriment aux maladies des caractères particuliers et expliquent leur mutabilité.

Recherchons d'abord les variations dépendant du sujet atteint ; nous envisagerons ensuite les modifications qui surviennent dans l'espace et dans le temps.

Influence du sujet sur la mutabilité des types cliniques; influence de la race, du pays. — L'âge modifie notablement révolution des maladies infectieuses. Les exemples de cette vérité abondent dans la science; nous n'en citerons que deux : la pneumonie présente des caractères particuliers chez l'enfant, et s'accompagne notamment de manifestations cérébrales qui f out souvent penser plutôt à une inflammation des méninges qu'à une lésion pulmonaire; chez le vieillard au contraire la maladie peut rester latente et amener subitement la mort. La tuberculose du premier âge diffère complètement de la tuberculose de l'adulte ; elle est identique à la tuberculose expérimentale des rongeurs et se caractérise par une éruption de granulations miliaires, atteignant, comme chez le cobaye, les ganglions, la rate, le foie. Pour poursuivre l'analogie, nous trouvons chez les jeunes enfants des septicémies, dues le plus souvent au streptocoque et évoluant absolument comme les maladies inoculées aux animaux de laboratoire.

Le sexe imprime également une physionomie particulière aux infections et prédispose à certaines lésions. Le rétrécissement mitral, par exemple, est bien plus fréquent chez la femme que chez l'homme; il en est de même de la chlorose et, quand celle-ci évolue chez les garçons, elle présente une symptomatologic différente. On sait que la syphilis détermine chez la femme quelques manifestations spéciales : la lièvre de la période secondaire, l'hypertrophie splénique, les syphilides pigmentaires du cou ne s'observent que rarement chez l'homme. Aussi, même en laissant de côté les affections génitales, pourrait-on écrire un chapitre intéressant sur la pathologie suivant les sexes.

Il existe aussi une pathologie individuelle. Il n'y a pas deux êtres absolument semblables au point de vue physiologique ; il ne peut y avoir deux êtres absolument semblables devant la maladie. Le plus souvent, pourtant, les différences sont trop légères pour nécessiter des descriptions spéciales ; mais, dans certaines circonstances, L'état du sujet entraîne des types cliniques particuliers. Rien de démonstratif, à ce propos, comme l'histoire de la pneumonie; les modifications symptomatiques de cette infection sont bien plus l'effet de l'organisme que du microbe ; la pneumonie des alcooliques ne ressemble en rien à la pneumonie des enfants, des adultes sobres ou des vieillards; elle offre aussi des caractères particuliers quand elle se développe au cours d'une autre infection comme l'érysipèle ou d'une affection chronique comme le diabète. Ce que nous disons de la pneumonie, nous pourrions le répéter des autres maladies; le délire, les convulsions sont des manifestations banales qui se rencontrent dans un

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grand nombre de cas, mais qui ne surviennent pas indifféremment chez tout le monde; leur développement est subordonné à- l'état antérieur du sujet. Pour ne citer qu'un exemple, on sait que le rhumatisme cérébral ne s'observe que chez une catégorie de gens, chez ceux dont le système nerveux a été mis à mal par les excès de toutes sortes ou par un travail intellectuel exagéré.

La prédisposition individuelle règle aussi révolution des infections chroniques, comme la tuberculose : les gens roux, les Vénitiens (Landouzy) n'offrent généralement pas de manifestations externes, mais sont fréquemment atteints de phtisie pulmonaire; chez les arthritiques, au contraire, la tuberculose est rare ou revêt une forme spéciale, généralement bénigne, qu'on désigne sous le nom de phtisie fibreuse.

Si, de l'individu, nous nous élevons à la race, nous trouvons des modifications analogues. 11 est certain qu'il y a une pathologie spéciale à la race noire et, chez les blancs, la fréquence ou la gravité de certaines affections varie suivant les peuples. Nous ne parlons pas, bien entendu, de l'influence des climats ; mais, à ne considérer que la race, nous voyons que sous toutes les latitudes, les Israélites sont prédisposés à certains troubles morbides et souvent entachés d'arthritisme ; on peut soutenir, il est vrai, que ces effets sont dus à leur situation sociale et à leurs mariages consanguins. De même, il n'est pas absolument démontré qu'il faille ramener à une question de race la gravité de la scarlatine chez les Anglais; cette opinion expliquerait pourquoi la scarlatine est également redoutable chez ceux qui habitent la France (Cazin), mais elle semble contredite par le fait que la maladie a été bénigne en Angleterre jusqu'au siècle dernier. La pathologie comparée fournit de meilleurs exemples. Qui ne connaît l'immunité des moutons algériens contre le charbon, l'immunité des moutons noirs de Bretagne contre la clavelée, et, en pathologie végétale, la résistance des vignes américaines au phylloxéra? Il en est de même pour les poisons : Darwin rapporte des faits qui établissent que la sensibilité ou la résistance de certains êtres est en rapport avec la coloration de leur système pileux.

Les aptitudes ou les immunités de races, bien qu'elles résistent au changement de climat, tiennent peut-être à une accoutumance contractée dans certaines contrées et fixée d'une façon durable dans les générations successives. Cette hypothèse, fort probable, nous conduit à étudier brièvement les variations des maladies dans l'espace.

L'influence des pays sur les symptômes d'une même maladie infectieuse est prouvée par un grand nombre d'exemples. Tel est le cas de la fièvre paludéenne; c'est toujours le même parasite qu'on retrouve et cependant, suivant les régions où l'on observe, les formes cliniques sont absolument différentes. Les fièvres continues sont surtout fréquentes au niveau des tropiques; les fièvres quotidiennes s'observent souvent en Italie, tandis que les types intermittents sont à peu près les seuls qu'on rencontre dans les contrées plus froides de l'Europe et notamment en France. Les accès

MUTABILITÉ DES TYPES CLINIQUES

peuvent prendre, même chez nous, les caractères pernicieux ; on en observe dans quelques départements, Charente, Loire-Inférieure, niais ce sont presque toujours des formes pulmonaires ; en Grèce, on voit surtout des formes comateuses ou hémoglobinuriques ; dans les tropiques, des formes typhoïdes, etc.

Il existe d'autres maladies qui sont tellement dissemblables d'un pays à l'autre qu'on a longtemps discuté et qu'on discute encore sur leur identité. On peut se demander quelles sont les relations qui existent entre la dysenterie nostras et la dysenterie des pays chauds, entre le choléra sporadique et le choléra asiatique, entre la grippe et la dengue. Enfin, si la facilité des transports et l'augmentation des communications ont favorisé l'exportation des maladies, il existe des types morbides qui jusqu'ici ont épargné l'Europe : le fongus de l'Inde, la diarrhée de Coehinchine, l'éléphantiasis, le béribéri, sont du nombre.

Influence des conditions sociales. — Les maladies subissent, dans leur fréquence ou leur forme, des changements parallèles aux variations que présentent les conditions sociales de l'homme. La civilisation est un des principaux facteurs qui interviennent pour modifier la pathologie.

Pendant les périodes guerrières de l'humanité, on observe surtout les traumatismes et les affections qui résultent de la misère, du surmenage, de l'encombrement. Ces fléaux ont existé de tout temps; mais, quand vinrent les armes à feu, la nature des plaies se modifia et entraîna une véritable révolution dans la chirurgie de l'époque. Aujourd'hui les blessures sont encore différentes ; les nouvelles armes exercent des ravages de plus en plus terribles; mais en revanche, on peut espérer que, dans les prochaines guerres, on aura moins à compter avec les infections; les progrès de l'antisepsie et de l'hygiène diminuant les maladies des camps et les infections traumatiques, septicémies, pyohémies, tétanos, érysipèles, rétabliront l'équilibre de la mortalité.

La période de la civilisation, qu'on pourrait appeler la période de navigation, a servi à la propagation de nombreuses infections. Nous avons transporté au delà des mers les maladies de notre continent. Qui ne connaît les ravages des fièvres éruptives, décimant les populations qui avaient été épargnées jusqu'à cette époque? Réciproquement nous avons importé diverses maladies exotiques; quelques auteurs soutiennent que la syphilis fut du nombre; il y eut, en tout cas, le choléra dont on connaît les nombreuses invasions. Heureusement, par suite d'une compensation dont nous trouvons de si nombreux exemples, les progrès de l'hygiène ont souvent permis d'arrêter la marche des épidémies.

Le moyen âge a été une époque de guerre et de famine. C'est à cette dernière cause qu'il faut attribuer certaines pandémies, dont on a voulu faire des entités spéciales (*) et qu'on a désignées sous les noms àe typhus

(l) De Mkrsseman, De la fièvre typhoïde et de la lièvre de famine. Bulletin de l'Acad. de méd. de Bruxelles, t. VII, 1848-49. — Gazette médicale de Paris, 1849.

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famélique et de fièvre de famine (Mersseman) : c'est la famine fever des Irlandais, le Hungertyphus , Hungerpest, Armentyphus, des Allemands.

En réalité, la famine ne crée pas une maladie spéciale, mais prédispose l'organisme à une série d'infections différentes, en tète desquelles se place le typhus exanthéma tique. C'est la vraie maladie des malheureux, des affamés, des surmenés ; c'est celle qui sévit pendant la guerre de Trente Ans, surtout de 1650 à 1640, qui régna pendant la Fronde, qui décima à maintes reprises l'Irlande et la Silésie, qui frappa l'Algérie en 1867 et 1868 et lit périr 217000 indigènes, qui a été ohservée encore en 1895, sous forme de petits foyers cpidémiques, à Lille, à Amiens, à Paris. D'autres infections ont pu exister en même temps, telle est la fièvre à rechutes qui est presque toujours sous la dépendance de l' insuffisance alimentaire (Murchison). Enfin on a observé simultanément le scorbut, des suppurations externes ou internes, de la bronchite purulente, des endocardites, des péricardites, des pneumonies, des ulcérations buccales, des diarrhées colliquatives, de l'ascite et de l'anasarquc, des ecchymoses, des éruptions, des troubles intellectuels.

Cette énumération suffit à établir que la famine diffère de l'inanition. Le tableau présenté par les malades n'a pas de rapport avec les phénomènes qu'on observe chez un animal privé de nourriture. C'est que, dans la famine, il n'y a pas abstinence absolue; les malheureux mangent des substances infectes, des matières putréfiées, des plantes non comestibles et quelquefois toxiques, et, déplus, vivent dans une atmosphère empestée par les nombreux cadavres qui jonchent les routes; ajoutons à ces causes l'influence des impressions morales, du découragement, de la terreur et souvent l'action des conditions météorologiques, sécheresse torride ou humidité considérable, qui ont préparé la disette.

Les maladies de famine, malgré leurs manifestations disparates, conservent un fonds commun. La famine, comme ledit justement Arnould(1), crée la réceptivité morbide et cause l'impuissance de la réaction; elle donne par conséquent une physionomie particulière aux maladies qu'elle provoque.

Sans vouloir étudier d'une façon complète l'étiologic de la famine, nous devons dire quelques mots des conditions qui lui donnent naissance. Les diverses causes peuvent être groupées sous les chefs suivants : les perturbations sociales (guerres, révolutions), les intempéries des saisons, les maladies des végétaux (ergotisme, maladies des pommes de terre). Mais ce qui domine toute cette étiologie, c'est le rôle de l'accaparement et de l'agiotage. C'est ainsi qu'on s'explique les épidémies qui ont ravagé les pays les plus fertiles, comme la France; personne n'ignore, à ce propos, le fameux Pacte de famine qui entretint la misère dans notre pays, de 1729 à 1789.

C1) Arnold, art. Famine. Dictionn. encyclopédique des sciences médicales, 4e série, t. p. 187-235. Pans, 1877.

MUTABILITÉ DES TYPES CLINIQUES

Hâtons-nous de laisser de côté les temps passés pour arriver à notre siècle.

11 est incontestable que si nous jouissons des avantages d'un progrès incessant, il nous fait tenir compte de certains inconvénients inhérents au progrès lui-même. Chaque fois que les lettres et les sciences sont grandement cultivées, on retrouve les mêmes particularités : un travail intellectuel considérable, un surmenage mental, l'élévation, au-dessus de la moyenne, d'intelligences d'élite. Mais, comme le fait remarquer M.Ribot ('), la dégénérescence, fatalement inhérente à tout ce qui s'élève, abaisse la race de ces privilégiés du talent, du pouvoir ou de la richesse. 11 en résulte la production de névropathes, de débiles, de dégénérés. Ces êtres inférieurs ne se montrent pas seulement dans notre siècle; on les retrouve à toute période de civilisation avancée.

A côté des maladies, des affections, des défauts ou des vices qui sont communs à toute société policée, il en existe qui sont particuliers à notre état actuel et que nous devons essayer de mettre en évidence.

Les progrès de l'industrie ont, par exemple, notablement augmenté les empoisonnements par sophistications. Dans un grand nombre d'aliments ou de boissons, on trouve des métaux toxiques et notamment du plomb, des matières nocives antiseptiques ou colorantes, de dangereux produits artificiels, comme les huiles de vin et les bouquets, des poisons putrides, etc. Le danger est d'autant plus important que ces produits pathogènes sont ingérés à petites doses fréquemment répétées et détériorent la santé d'une façon insensible. Bien des cas de néphrite interstitielle ou d'artério-sclérose, dont la cause échappe, relèvent en réalité d'une intoxication progressive par les poisons alimentaires.

En étendant son champ d'action, l'industrie a augmenté aussi le nombre des intoxications professionnelles. Voilà encore une série de maladies qui résultent de la civilisation : les lésions occasionnées par le mercure, le plomb ou le phosphore étaient évidemment inconnues avant que ces substances n'aient été utilisées pour nos besoins journaliers.

Si la civilisation a accru dans de notables proportions le nombre des maladies toxiques, diverses mesures prophylactiques ont réussi à rétablir l'équilibre et à diminuer la fréquence des accidents. Mais les améliorations obtenues ne contrebalancent pas encore les mauvais effets de la civilisation.

En revanche, nous avons vu diminuer considérablement les maladies parasitaires et surtout les maladies infectieuses. Les progrès de l'hygiène en ont arrêté la marche ; les progrès de la thérapeutique en ont abaissé la mortalité. Enfin l'usage des vaccinations préventives parviendra probablement à en atténuer encore ou même à en supprimer les effets. Les résultats ont été merveilleux en ce qui concerne la variole; les Allemands n'y voient plus qu'une maladie historique, et quelques-uns négligent de la décrire dans leurs livres.

(l) Ribot, Les maladies de la personnalité, p. 21, 5e édit. Paris, 1894.

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Cependant certaines maladies infectieuses semblent vouloir persister d'une façon désespérante; les unes, comme la fièvre typhoïde, s'observent surtout dans les grandes agglomérations; d'autres, comme la tuberculose, prennent une extension véritablement effrayante. Si l'amélioration des égouts, des systèmes de vidanges, l'épuration des eaux, la désinfection des locaux contaminés ont considérablement diminué la fréquence de la fièvre typhoïde dans les villes, combien on se trouve désarmé en face de la tuberculose; voilà le véritable fléau de l'humanité, on pourrait même dire de tous les animaux à température constante, mammifères et oiseaux; tous en effet y sont sensibles, tous peuvent la contracter et la transmettre.

Reste une dernière source d'infection, dont un jour peut-être on observera la disparition, ce sont les maladies vénériennes. On a dit parfois que leur fréquence témoignait de la richesse d'un pays, et quelques esprits chagrins considèrent comme une preuve de notre décadence commerciale la diminution très notable du chancre mou. Ce qui pourra les rassurer, c'est que la syphilis continue à faire de nombreux ravages ; elle est seulement beaucoup moins grave qu'autrefois et, en France, on n'observe qu'exceptionnellement les formes malignes. Cela tient probablement à une sorte de vaccination ancestrale et à une application plus rigoureuse du traitement spécifique.

De toutes les causes pathogènes qui agissent à notre époque, une des plus importantes est représentée par le surmenage intellectuel.

Notre siècle est un siècle de travail excessif. Les facilités énormes de l'instruction, la possibilité pour chacun de s'élever au-dessus de ses conditions originelles, ont ouvert une large voie à toutes les ambitions. Mais les progrès incessants de la science et la quantité prodigieuse des publications compliquent considérablement les études, et empêchent de remarquer bien des travaux intéressants. Ce qui aurait assuré la renommée autrefois est insuffisant aujourd'hui. Il faut, pour émerger de la foule des travailleurs, des découvertes véritables; et, comme il n'est pas donné à tout le monde d'en foire, on essaye d'y suppléer par un nombre considérable de publications imparfaites et hâtives. L'agitation cérébrale qui détourne le savant de son but véritable, se retrouve également chez l'homme de lettres, chez L'artiste, l'industriel ou le financier. Dans toutes les professions la lutte devient plus acharnée et plus pénible; elle se traduit par une déchéance précoce des forces physiques ou des aptitudes mentales. Et si l'homme surmené peut achever son existence sans paraître ressentir les résultats funestes de son entraînement artificiel ou de son ambition démesurée, les troubles morbides éclateront dans sa descendance et se traduiront par la dégénérescence de sa race. L'excès de fatigue exige l'excès de repos ; l'être qui provient d'un générateur surmené est un névropathe dont les cellules semblent incapables de tout travail continu.

A cette première cause de dégénérescence s'en ajoutent d'autres, qui relèvent encore plus directement de nos conditions sociales.

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La difficulté de se faire une situation, l'augmentation du luxe et des dépenses font qu'on se marie de plus en plus tard; il en résulte nécessairement que les parents sont trop âgés. Les cellules de la génération subissent la même involution que les autres ; leur nutrition s'affaiblit avec les années et, par conséquent, les êtres qui en proviennent sont débiles, peu résistants, ils ont une décrépitude précoce; les enfants de vieux se reconnaissent facilement à leur peu de développement physique, à leur peu de jeunesse cérébrale.

Les unions sont surtout basées sur l'état social des futurs, sur leur situation, sur leur fortune. Jeunes gens et jeunes tilles ont passé leur vie dans des appartements clos, surchauffés, végétant comme les plantes dans les serres chaudes; leur existence a été partagée entre les travaux excessifs, les plaisirs énervants, les exercices physiques exagérés et mal compris. Comme le dit si bien M. Bouchard, on ne remédie pas à une fatigue intellectuelle par une fatigue physique, on ne lait qu'ajouter le surmenage corporel au surmenage mental. On accouple ces êtres débiles, faibles ou névropathes, qui ont les mêmes défauts, les mêmes qualités, la même consanguinité de moeurs. On fait ainsi de la reproduction, contrairement aux lois qui devraient la régir, et Ton condamne les enfants futurs à la dégénérescence.

On s'explique de cette façon l'existence de ces familles névropathiques, parfaitement étudiées par M. Féré (l), où l'on rencontre les névroses, les dégénérescences physiques et mentales, les vices, la folie, le crime. Si quelques hommes peuvent encore émerger et se faire remarquer par leurs aptitudes artistiques, l'asthénie de leur système nerveux mal équilibré se traduit par des troubles qui rappellent leur origine; on retrouve les contradictions de caractère, le découragement facile et surtout l'ennui, le spleen qui, de l'Angleterre, semble avoir envahi la France.

Il serait cependant exagéré de conclure (pie les troubles mentaux ont considérablement augmenté dans notre siècle ; leur fréquence peut paraître plus grande, parce qu'on sait mieux en reconnaître les formes atténuées. Mais, ce qui est incontestable, c'est qu'ils se sont modifiés dans leurs manifestations. Les idées délirantes traduisent les préoccupations ou le* tendances d'une époque : au moyen âge elles revêtaient une forme religieuse et mystique, aujourd'hui elles affectent surtout un caractère ambitieux.

Enfin, de tout temps, on a vu certaines variétés de folie présenter une extension insolite, véritablement épidémique, et cela surtout à l'occasion des grandes perturbations physiques ou sociales.

Au moment de la peste d'Athènes, il y eut un redoublement d'impiété et de débauches; avant de mourir, dit Thucydide, on trouvait tout naturel) de jouir de la vie; rien ne retenait les hommes, ni les lois divines, ni les lois humaines. Boccace nous apprend qu'il en fut de même pendant la peste de Florence. Mais, en même temps, l'aberration se traduit par des.

(l) Féué, JLa famille névropathique. Paris, 1894.

INTRODUCTION A L'ÉTUDE DE LA PATHOLOGIE GÉNÉRALE

actes de sauvagerie : au xivc siècle, lors de la peste noire, on martyrisa les Israélites, on en brûla 2000 à Hambourg, on en tua 1*2000 à Mayenec. De même, quand le choléra éclata en Europe, on s'en prit aux commerçants, aux marchands de denrées, aux porteurs d'eau, et la fureur populaire frappa un grand nombre d'innocentes victimes. Tout récemment, en Russie, à la dernière épidémie de choléra, ce fut contre les médecins que le peuple tourna sa rage, les accusant de causer la maladie.

La folie qu'engendrent les grandes épidémies peut revêtir un côté mystique; telle fut l'origine de la secte des flagellants : au moment de la peste noire, des bandes d'hommes presque nus parcouraient l'Allemagne, les Pays-Bas, le nord de la France, se frappant à coups de discipline, chantant des cantiques, disant que leur sang se mêlait à celui du Christ pour le salut de la chrétienté.

Il existe d'autres épidémies de folie qui résultent de la tendance de certains esprits à lutter contre ce qui est établi, à vouloir renverser la société et arrêter le progrès. Nous n'insisterons pas sur cette forme si curieuse de vésanie qui, trop souvent, confine à la criminalité.

Ainsi, quelle que soit la branche de la médecine que l'on envisage, on reconnaît facilement que les types morbides ne sont pas fixes, que des maladies anciennes disparaissent, que des maladies nouvelles prennent naissance, que les formes cliniques se modifient constamment. Ces notions sont également vraies, qu'on étudie les infections, les intoxications, les traumatismes, les troubles nutritifs ou les vices héréditaires. Chaque époque a donc ses inconvénients et ses avantages et, si la nôtre a vu naître de nouvelles causes morbifiques, elle a su leur opposer de nouveaux moyens curatifs ou prophylactiques. Il en résulte que les accidents sont conjurés, mais il en résulte aussi une complication croissante de l'existence, puisqu'il y a augmentation simultanée ou successive des causes pathogènes et des moyens de défense.

Notre civilisation semble avoir substitué à la sélection naturelle, qui a pour conséquence la survie des forts et des robustes, la sélection sociale qui a pour effet la survie des faibles et des dégénérés. Les enfants des pauvres naissent mieux constitués que les enfants des riches, mais ils succombent en plus grand nombre, et il suffit de voir ce qui se passe dans une crèche d'hôpital, pour être frappé de la mortalité excessive des nouveau-nés dans la classe laborieuse. Parvenus à l'âge adulte, les ouvriers présentent généralement un développement physique plus parfait que les hommes des classes supérieures ; mais ils sont plus exposés aux causes de destruction, mécaniques, toxiques ou infectieuses.

Cependant il ne faudrait pas exagérer les différences et opposer complètement la sélection naturelle et la sélection sociale.

Si la civilisation permet parfois le développement d'hommes chétifs, inférieurs au point de vue physique, elle sauve bien des hommes supérieurs au point de vue intellectuel ; si elle favorise la survie des dégénérés, ce n'est que d'une façon passagère, les êtres inférieurs. finissant

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