‹ Traité de pathologie générale [electronic resource]Chapitre 3 sur 137 · LIBRAIRE DE L'ACADEMIE DE MÉDECINE 120, BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

LIBRAIRE DE L'ACADEMIE DE MÉDECINE 120, BOULEVARD SAINT-GERMAIN

M. D. CCCXCV

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PRÉFACE

Ce livre a eu l'intention d'être une systématisation de la Médecine. Par la force des choses, il sera considéré comme l'expression commune d'opinions médicales, indépendantes, mais non isolées. Les écrivains qui se sont groupés autour de moi n'ont souscrit aucune déclaration de foi, ni accepté aucun symbole. La seule demande que j'eusse pu leur adresser eût été de rester libres. Je savais qu'une telle demande était superflue. Mais s'ils se sont réunis, c'est qu'ils étaient attirés ou poussés par une affinité doctrinale qui donnera à l'œuvre son unité.

Cette doctrine, ce n'est pas ma doctrine; ce n'est pas celle de l'Ecole de Paris, ce n'est pas la doctrine médicale française. Les Ecoles n'existent plus. Nous avons connu l'École de Paris et celle de Montpellier, et celle de Vienne, et celle de Berlin, et celle de Dublin. Nous avons conduit leur deuil. Notre planète est trop petite, les communications y sont, sur tous les points, trop fréquentes et trop promptes, pour qu'une Université puisse s'isoler et s'immobiliser dans le mouvement général, pour qu'un savant puisse se murer dans la contemplation de son système. On ne peut plus parler de la doctrine d'une École, mais on doit compter avec la doctrine d'une Époque.

Une Ecole autrefois se caractérisait par une méthode ou par une doctrine. Aujourd'hui la méthode en Médecine est bien près d'être partout la même. C'est l'Observation et l'Expérimentation. Non pas l'Expérimentation mise au service de l'Observation, ni l'Observation employée à modérer ou réprimer les écarts de l'Expérimentation. On a dit : « La Médecine est toute dans l'Observation aidée et éclairée par l'Expérimentation. » On a dit aussi : « La Clinique pose les

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problèmes; l'Expérimentation les résout; la Clinique reparaît et juge les solutions. » Tout cela est vrai souvent, cette procédure témoigne des égards dont sont capables ceux qui veulent arriver à une entente. Mais l'Éclectisme est comme l'officieux de la comédie, qui brouille les gens en voulant les mettre d'accord.

Ces subordinations, ces prépotences, ces assistances, ces interventions alternantes ne sont pas nécessaires et ne sont pas dans la nature des choses. Je ne vois pas quelle différence fondamentale on peut trouver, quand un fait morbide est réalisé, entre un pathologiste qui l'étudié à l'hôpital et un autre pathologiste qui l'étudié dans son laboratoire. Des deux côtés, pour le même fait, l'investigation se poursuit de la même façon; et je plains l'expérimentateur s'il diffère trop du clinicien, et s'il ne s'est pas rompu par un long noviciat aux difficultés de l'Observation clinique telle qu'elle se pratique sur l'homme. Les procédés de cette observation sont les mêmes pour les deux, un peu plus délicats pour le clinicien dont les recherches ne doivent être ni dangereuses, ni douloureuses; mais ils sont les mêmes, y compris les procédés graphiques; et je vois peu de moyens mis par la technique physiologique au service de l'Observation qui ne puissent, avec quelque ingéniosité, être appliqués à l'homme. La seule différence, car il y en a une, que je découvre entre le clinicien et l'expérimentateur étudiant un fait morbide, c'est que l'expérimentateur provoque ce fait et se réserve de le faire naître quand il sera disposé à l'observer et quand il aura le loisir de l'étudier; tandis que, pour le médecin, le fait morbide se fait attendre ou le surprend à l'improviste, de sorte qu'on peut manquer l'occasion de s'instruire si l'on n'a pas l'esprit suffisamment patient, vigilant et alerte.

Provoquer la maladie, c'est la différence entre l'expérimentateur et le clinicien. Différence moins grande qu'il ne semble : car la maladie qu'étudie le médecin a été provoquée elle aussi; et il appartient à l'attention, à la pénétration, à la perspicacité du clinicien de discerner la cause, de déterminer l'instant où elle a opéré, de découvrir les circonstances qui lui ont permis d'agir. Est-ce par l'Expérimentation que Rollet a démontré les modes divers de transmission de la syphilis? C'est par l'Observation clinique seule, et les médecins qui ont eu le triste courage d'expérimenter sur l'homme, en cette matière, n'ont rien ajouté à sa démonstration. C'est bien

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par l'Expérimentation que Villemin a prouvé rinoculabilité du tubercule; mais c'est au nom de la clinique que sa contagiosité était, au siècle dernier, affirmée par les médecins napolitains et que depuis longtemps elle était proclamée par toutes les populations du midi de l'Europe.

ÎNe séparons donc pas l'Observation et rExpérimentation qui sont une seule et même chose. Mais reconnaissons que si le champ de l'expérimentateur est étroit, si les maladies qu'il peut transmettre sont en nombre restreint comparé à l'infinité des maladies que nous observons, il a dans son étroit domaine une puissance et une promptitude d'action qui lui permettent de mener le progrès, dans les questions de pathogénie, plus vivement que le médecin ne saurait taire.

Voilà pour notre méthode. Elle laisse leur autonomie à la clinique et au laboratoire, qui tous deux se réclament de l'Observation. Ce qui est bien vu par le clinicien vaut, même si l'expérimentateur ne trouve pas la même chose. Ce qui est bien vu par l'expérimentateur vaut, même si le clinicien n'arrive pas au même résultat. Mais comme il n'y a pas de vérités contradictoires, il suffit d'attendre l'interprétation qui doit mettre d'accord les deux vérités en apparence discordantes. L'Expérimentation nous a appris que la tuberculose est parasitaire; la clinique nous enseigne qu'elle est héréditaire, deux notions qui semblent contradictoires. L'étude de la nutrition les met d'accord en nous faisant découvrir l'hérédité des déviations du milieu humoral qui rendent possible ou facile une infection toujours imminente.

Notre méthode nous mène à notre doctrine, car la doctrine est toute dans la pathogénie et la pathogénie se déduit surtout de l'Expérimentation.

La doctrine de ce livre, si je ne me trompe, c'est aussi celle qui, a l'heure actuelle et dans tous les lieux, se dégage des méditations des hommes de Science qui réfléchissent sur les choses de la Médecine. C'est la doctrine d'une époque où l'on n'affecte plus d'ignorer le passé, mais où l'on est encore dans le feu des enthousiasmes qu'ont allumés les découvertes du temps présent; où l'on est d'autant plus respectueux des précieuses acquisitions accumulées par l'Observation des siècles écoulés, qu'il nous est permis enfin de

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les interpréter et de les comprendre à la lumière des révélations de la Science expérimentale contemporain*

Je devrais dire que nous commençons à les interpréter et à les comprendre. Nous avons aujourd'hui notre manière de nous rendre compte des faits pathologiques. Nous savons que nous les expliquons mieux aujourd'hui qu'hier; nous sentons qu'on les expliquera mieux demain. Et ce sera toujours ainsi. La Science n'existe pas, elle est in fieri. Mais nous avons des lueurs qui nous font présager d'où viendront les nouvelles lumières. A cette heure surtout l'horizon est marqué par ces clartés encore confuses. C'est ce qui fait que la doctrine médicale, au moment où ce siècle finit, n'est pas la synthèse des acquisitions anciennes, mais bien plutôt la détermination d'un point de départ positif d'où l'on s'engage dans une route à direction connue, route dont on prévoit les étapes et où l'on ne se trouve pas étranger, hien qu'elle soit encore inexplorée.

Ce livre a failli paraître, il y a treize ans. C'était après une troisième année d'enseignement; j'avais étudié successivement, comme présidant à la genèse des maladies, les troubles 'préalables de la nutrition, V infection, les réactions nerveuses. Landouzy, qui était devenu un de mes auditeurs assidus et avec qui nous étions dans une telle communion de pensée qu'il nous est arrivé plus d'une fois de nous demander auquel de nous appartenait l'idée que nous exprimions tous deux, Landouzy avait eu l'idée de faire ce que Roger réalise aujourd'hui. J'avais même tracé le plan du livre tel qu'il va se dérouler dans les volumes qui commencent à paraître. Les grandes lignes de la Pathologie générale me semblent donc être ce qu'elles étaient déjà il y a treize ans. Ce sont toujours les quatre grands processus pathogéniques, les trois que j'indiquais tout a l'heure et de plus les réactions cellulaires autonomes, celles que provoquent directement les agents extérieurs. Mais combien la conception de ces modes pathogéniques s'est modifiée dans ces dernières années, au moins pour les troubles de la nutrition et pour l'infection! On peut même dire que, sur ces points, la science s'est constituée de toutes pièces.

La pathologie autonome de la cellule, celle qui n'emprunte rien au système nerveux ni aux altérations humorales, est pressentie plutôt qu'établie. Dans ce volume même, elle recevra la contribu-

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lion de faits multiples d'où Ton sent qu'on va pouvoir dégager la synthèse.

Les réactions nerveuses n'ont pas progressé beaucoup depuis la période peu brillante et peu fructueuse où florissait le physiologisme médical.

C'est bien vraiment sur les troubles de la nutrition et sur l'infection qu'ont porté tout l'effort et tout le progrès. Aussi est-ce à ce double point de vue que notre doctrine médicale dépasse celle de toutes les autres époques.

Pour accomplir notre entreprise, nos seuls efforts étaient insuffisants; nous avons dû appeler à notre aide : et mes disciples aimés; et cette cohorte d'hommes jeunes qui grandissent dans la Science et dont la Renommée connaît les noms, que je n'ai pas le droit d'appeler mes élèves, mais qui ne renient pas les doctrines directrices dont s'est toujours inspiré mon enseignement; et des maîtres aussi, des collègues qui m'ont apporté le témoignage de leur sympathie, en même temps qu'ils assuraient le succès de l'œuvre commune par le concours de leur Science et par le poids de leur nom. Que tous soient remerciés aujourd'hui, tous ceux qui sont inscrits au frontispice de cet ouvrage! Mais qu'il me soit permis d'en choisir un, celui dont le nom a disparu de cette liste parce que la Mort l'a effacé, mon vieux maître Brown-Séquard, dont le dévouement toujours fidèle m'a aidé et soutenu pendant un quart de siècle.

Cautorets, 1" juillet 18<»5.

Bouchard.

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